Le rapport 2024-2025 de la Cour des comptes met à nu des défaillances qui dépassent la simple question urbaine pour toucher au respect dû aux morts aux familles et aux valeurs fondamentales de la société.
Dans les villes comme dans les campagnes, les cimetières ne sont pas de simples équipements urbains mais constituent des lieux de mémoire, de recueillement et de spiritualité au milieu desquels se croisent et s’entremêlent le religieux, le moral et l’humain. Cependant, leur gestion relève d’une responsabilité institutionnelle bien précise : celle des collectivités territoriales. Or le rapport 2024-2025 de la Cour des comptes met en lumière une réalité préoccupante, marquée par une accumulation de dysfonctionnements et de défaillances qui traduisent l’épuisement silencieux d’un service public (pourtant) essentiel.
La pression urbaine constitue l’un des facteurs les plus manifestes de cette crise majeure.
L’extension rapide des villes, la rareté du foncier et la spéculation immobilière ravageuse ont progressivement relégué les cimetières au rang de variables d’ajustement initialement implantés dans les zones périphériques de même que nombre d’entre eux se retrouvent aujourd’hui enclavés, saturés sans possibilité d’extension.
A cet égard, la Cour des comptes souligne que cette situation n’est pas seulement la conséquence de la croissance démographique, mais essentiellement d’une absence quasi-totale d’anticipation et de prévoyance. Dans la majorité des communes auditées, les besoins futurs en matière d’inhumation ne font toujours l’objet d’aucune projection sérieuse et ne sont que marginalement intégrés aux documents d’urbanisme et de planification territoriale.
Ainsi, cette planification déficiente révèle une faiblesse structurelle de la gouvernance locale.
Les décisions relatives à l’ouverture, à l’extension ou à la réorganisation des cimetières sont souvent prises dans l’urgence sous la pression de situations de saturation extrême, sans études préalables ni coordination suffisante entre les différents services communaux, les agences urbaines et les autorités concernées. Aussi, une telle gestion à court terme, compromet-elle la continuité du service public et exaspère les déséquilibres territoriaux entre diverses communes.
Là-dessus, le diagnostic de la Cour des comptes est tout aussi sévère en matière d’équipement et d’entretien. Le sous-équipement chronique des cimetières est une constante : clôtures délabrées, voies d’accès impraticables, insuffisance voire absence d’éclairage, de points d’eau ou d’espaces d’accueil dignes pour les familles. Par ailleurs, ces carences ne sont pas anodines. Elles traduisent la faiblesse des investissements consentis par la quasi-totalité des collectivités locales et la place marginale qu’occupe ce service public au milieu des priorités budgétaires en dépit de son caractère obligatoire.
Par ailleurs, à ces insuffisances matérielles s’ajoute une gestion largement informelle. En effet, le rapport fait état de registres incomplets, parfois inexistants, d’une absence de cartographie précise des tombes et de procédures de gestion peu claires. De ce fait, cette opacité favorise des pratiques contestables, fragilise la transparence et complique toute entreprise ou tentative de modernisation ou de contrôle. Elle révèle, en somme, un déficit de professionnalisation dans la gestion d’un service pourtant hautement sensible.
Cependant, réduire la question des cimetières à une simple problématique de gestion serait une grande erreur. Car, en fait, le cimetière est un lieu sacré dans l’imaginaire collectif, un espace au milieu duquel s’expriment la piété, le respect des morts et la solidarité entre l’ensemble des familles endeuillées. Et sa dégradation porte directement atteinte à la dignité des morts et heurte profondément la conscience morale et religieuse de la société. Elle génère également un sentiment d’abandon et d’injustice, particulièrement dans les quartiers populaires et les communes les plus défavorisées et les moins dotées.
En filigrane, le rapport de la Cour des comptes pose une plus large question : celle de la responsabilité politique et morale des collectivités locales. La gestion des cimetières se profile comme un révélateur des limites de la gouvernance territoriale où l’absence de vision stratégique, la modicité des moyens et le manque de reddition des comptes finissent inéluctablement par lourdement affecter l’attachement social lui-même.
Face à ce constat et en tout état de cause, l’on ne peut différer la refonte de la politique funéraire qui suppose l’intégration pleine et entière des cimetières dans les politiques d’aménagement urbain, une planification fondée sur des données démographiques fiables, la professionnalisation de la gestion et un effort d’investissement à la hauteur des enjeux.
Redonner ainsi aux cimetières la place qu’ils méritent dans l’action publique.
C’est, en somme, affirmer une conception de la gouvernance locale respectueuse de la dignité humaine, jusque dans sa dimension la plus intime et personnelle.
Rachid Meftah









