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Le scénario catastrophe frappe à nos portes

Pour peu que l’on en soit assez conscients, ce serait aisément évitable




Le 25 juin dernier, le Maroc entamait la première phase d’un déconfinement progressif. Pour les citoyennes et citoyens confinés depuis la mi-mars, ce fut plutôt une libération totale, à mille lieues de toute progressivité. Des étapes ont été brûlées et en majorité, la population marocaine s’est laissée aller au mépris des mesures préventives et autres gestes barrières. Pourtant dès le 17 mai, soit plus d’un mois avant le déconfinement, le Haut-commissariat au plan tirait la sonnette d’alarme par le biais d’un document intitulé « Pandémie Covid-19 dans le contexte national : situation et scénarios ». 
Constitué d’une vingtaine de pages, ce document évoquait de nombreux scénarios de l’évolution épidémique dans le pays, un peu plus de trois mois après le déconfinement (fin septembre). Si ces prévisions et simulations ont été discréditées car trop alarmistes au goût de certains, il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui, le bilan épidémiologique donne malheureusement raison au HCP. Mais en partie seulement. On s’explique. 
Dans son scénario le plus proche de la réalité avec un déconfinement large impliquant un déconfinement de la population active occupée âgée de moins de 65 ans et de la population âgée de moins de 15 ans, non atteinte de maladie chronique (16,7 millions), l'organisme chargé de la production, de l'analyse et de la publication des statistiques officielles au Maroc prévoyait l’augmentation du nombre de contacts par jour des sujets infectés de 24% et par ricochet un accroissement du nombre d’infections portant le R0 à 0,94 dans le cas du maintien des mesures d’autoprotection.
Concrètement, cela devait déboucher selon les estimations sur 31.663 cas confirmés positifs en 100 jours avec un pic de 3200 cas infectés actifs, un besoin maximal de 3200 lits d’hospitalisation (100% d’hospitalisation), de 160 lits de réanimation (5% des infectés actifs) et aboutirait à 1266 décès (4% des infectés cumulés). Or, d’après le dernier bilan du ministère de la Santé, daté du mercredi (18h), un nouveau pic de contamination a été atteint avec 1.499 nouveaux cas de contamination au coronavirus enregistrés en 24h, portant le cumul depuis le 2 mars à 36.694 cas. En sus, le nombre de cas actifs a grimpé à 10.461 cas dont 147 cas actifs dans un état grave ou critique. 
Le décalage entre la réalité et les estimations du HCP concerne donc le nombre de cas actifs qui a dépassé les prévisions bien avant fin septembre. Selon toute vraisemblance, cette tendance devrait également s’appliquer aux cas actifs dans un état grave ou critique puisque si la situation sanitaire continue à empirer, les 160 lits de réanimation prévus dans le scénario du HCP seraient dépassés avant la fin septembre. Et au rythme où vont les choses, les 1266 décès (4% des infectés cumulés) envisagés fin septembre risquent d’être atteints et peuvent même être dépassés. Enfin, on ne le souhaite pas, mais comment peut-il en être autrement sachant que depuis quasiment deux semaines, plus de 10 décès sont enregistrés par jour ? En clair, le gouvernement ne pourra pas dire qu’il n’a pas été prévenu. Les prévisions du HCP sont loin d’être utopiques. Et leur concrétisation serait catastrophique, notamment la variante du scénario de déconfinement large qui suppose une absence d’application des mesures d’autoprotection. Il aboutirait, après 100 jours, à un nombre d’infectés cumulés qui monterait à plus de 844.000 cas. La capacité nationale de réanimation serait submergée en 50 jours. Et en 100 jours, le système sanitaire ne pourrait accepter en hospitalisation que 7% des infectés actifs.  
Au vu de ces éléments, le Maroc et sa population ont une épée de Damoclès au-dessus de leur tête. Mais à qui la faute ? Est-ce parce que les autorités sanitaires sont plus dans la réaction que dans l’action sans véritable planification pour les guider ? Ou bien c’est le manque de responsabilité civique des citoyennes et citoyens qui est en cause ? Il y a sûrement un peu des deux à la fois. La seule certitude qui existe, est que l’heure est grave. Les capacités hospitalières sont quasiment au complet. Preuve en est, la création de nouvelles unités hospitalières à Tanger ou encore la décision d’hospitaliser à domicile les cas Covid+ asymptomatiques. Sans parler d’une campagne médiatique de plus en plus agressive mais qui souffre de criantes lacunes en termes de visibilité et de placement. Peut-être que le gouvernement ignore que les Marocains ne sont pas friands des chaînes de télévisions nationales contrairement aux réseaux sociaux et à YouTube.  
En somme, le nouveau coronavirus n’a de cesse d’ébranler les certitudes, et surtout celles des autorités sanitaires. Alors qu’un temps, Khalid Aït Taleb se réjouissait d’une gestion de l’épidémie quasiment parfaite en croyant être arrivé au bout du tunnel, à présent, il se rend compte que ce n’est peut-être que le début. Et depuis, il enchaîne les changements stratégiques. Le dernier en date est lié au dépistage, à la régulation, au dispatching et à la prise en charge. Désormais, sera obligatoire, à l’instar du port du masque dont au passage, l’amende en cas de non-respect pourra finalement être réglée 24 heures après la contravention, des médecins du travail ou des pharmaciens d’officine pour les entreprises à plus de 50 salariés. Le médecin ou le pharmacien aura pour obligation de remplir des fiches standards pour les cas suspects dont la déclaration sera obligatoire. Les médecins auront également l’autorisation de prescrire des tests. Les personnes suspectées d’infections seront dirigées vers un dispensaire ou bien un centre d’infections du quartier pour consultation, diagnostic et décisions. L’ensemble de ces nouvelles mesures ont de toute évidence pour objectif de multiplier les centres de diagnostic du Covid-19 et soulager ceux qui existent déjà. Comme quoi, la situation est au bas mot préoccupante et ce n’est pas le vaccin russe qui atténuera cet état de fait.  

Chady Chaabi
Vendredi 14 Août 2020

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