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Les enfants et les femmes des jihadistes marocains d’Irak et de Syrie dans l’agenda des parlementaires

S’imposant en refuge, la Turquie dispatche vers l’Afghanistan et la Libye




Une commission parlementaire sur les épouses et enfants des combattants marocains en Syrie et en Irak pourrait bien voir le jour prochainement. Une demande relative à sa création a été déposée dernièrement auprès de la commission de justice, de législation et des droits de l’Homme au Parlement, rapporte le site TelQuel.
Cité par ce dernier, Abdellatif Ouahbi, député PAM, a déclaré que “le Maroc ne peut pas tourner le dos à ses enfants restés coincés dans la zone de conflit syrienne” tout en précisant qu’il faut mettre un terme aux amalgames entre les combattants qui sont partis combattre dans les rangs de Daech et qui doivent être jugés et certaines femmes marocaines qui ont été forcées de quitter le territoire national pour accompagner leurs époux, sans être, en aucun cas, impliquées dans des combats.  Pour lui, ces femmes et leurs enfants marocains doivent être rapatriés et réinsérés au sein de la société.
Pourtant, l’idée de créer cette commission n’est pas partagée par tout le monde. C’est le cas d’Abdellah Rami, chercheur spécialiste des courants jihadistes, qui s’interroge sur l’utilité et la valeur ajoutée d’une telle commission alors qu’il existe une loi qui encadre la lutte contre le terrorisme. « Le Maroc a été parmi les rares pays qui ont accepté le retour des combattants de Daech et d’Al Qaïda et leur incarcération à l’inverse d’autres pays tels que la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne qui ont refusé de les accueillir. Les femmes et les enfants issus des zones de conflit en Syrie et en Irak sont traités selon le même principe », nous a-t-il expliqué. Et de poursuivre : « S’il va y avoir la mise en place d’une commission, ce sera mieux pour réfléchir sur une nouvelle loi de lutte contre le terrorisme ou de modifier celle qui existe déjà. Les Marocains revenant des zones de combat sont interrogés à leur arrivée au Maroc et libérés s’ils ne sont pas impliqués dans des crimes liés au terrorisme. C’est le cas également de leurs femmes qui ne sont pas des combattantes. Ces dernières sont soumises à des interrogatoires avant d’être libérées. En effet, ce sont des sources d’information importantes ».
Abdellah Rami, nous a précisé, en outre, qu’une grande partie des combattants marocains de Daech refusent de rentrer au Maroc de peur d’être incarcérés. Ils préfèrent plutôt partir en Turquie ou ils restent chez les Kurdes. Ces individus savent qu’ils n’ont pas de soutien au Maroc ni d’organisations qui les défendront  à l’inverse des combattants d’Al Qaïda qui ont des relais et des réseaux de soutien.
Concernant le retour de ces combattants, de leurs femmes et de leurs enfants, notre source a noté l’absence d’études ou d’enquêtes académiques concernant ce phénomène. Idem au niveau des médias qui négligent le volet intégration de ces personnes et leur acceptation par la société marocaine. « Une étude a certes été menée par une association dans le Nord du Maroc concernant ce sujet. Il y a eu également certains rapports des associations des droits de l’Homme ou des rapports de renseignements. Mais, il faut souligner qu’il est difficile de mener ce genre d’études au Maroc. D’abord, d’un point de vue méthodologique. En effet, les individus faisant partie de ce mouvement sont réservés, peu ouverts sur leur entourage et communiquent peu à l’inverse des militants des partis politiques ou des syndicalistes.  Ensuite au niveau des motivations. Il n’y a pas d’incitations au niveau des universités et des centres de recherche qui encouragent les recherches sur l’intégrisme et le terrorisme. Tout le monde semble avoir peur de ce phénomène même au sein du monde académique. Certains chercheurs le considèrent comme un phénomène sécuritaire et non pas sociologique ou autres », nous a-t-elle expliqué.
Ces combattants marocains risquent-ils d’être exploités dans le conflit libyen ?  « Ils sont aujourd’hui,  comme c’est le cas pour les autres combattants de l’Etat islamique et d’Al Qaïda sous la domination objective d’Ankara qui exploite le fait qu’ils n’ont pas d’autres issues que la Turquie. Toutes les portes de sortie sont fermées. En effet, ils ne peuvent pas partir vers la Syrie de peur d’y subir l’ire du régime d’Al Assad ou vers l’Irak de peur des chiites qui peuvent les liquider. La Turquie a ouvert ses frontières à ces combattants, les a aidés et les a soutenus », nous a indiqué Abdellah Rami. Et d’ajouter : « La Turquie a deux possibilités soit exploiter ces combattants dont des Marocains, soit négocier avec eux comme ce fut le cas avec ceux d’Al Qaïda qui ont eu la possibilité de partir vers l’Afghanistan. Les combattants de Daech ont été orientés vers la Libye qui se présente comme la seule issue vu qu’une grande majorité d’entre eux risquait la prison dans les pays d’origine ou dans les geôles kurdes. Il y a certaines rumeurs qui rapportent qu’Erdogan envoie des combattants vers le Sinaï afin de faire pression sur le président Al Sissi».
Abdellah Rami soutient à ce propos que ce jeu turc aura des conséquences sur les pays du Nord de l’Afrique. «Cette zone se trouve sur une vraie poudrière et l’arrivée de pareils combattants n’est pas dans  l’intérêt des pays diplomatiquement proches de la Turquie comme le Maroc, l’Algérie ou la Tunisie. Jouer cette carte présente de graves dangers pour le Maghreb comme l’a été celle des combattants syriens au Moyen-Orient», a-t-il conclu.

Hassan Bentaleb
Vendredi 10 Janvier 2020

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