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A Cuba, peur et inexpérience ont eu raison de l'envie de manifester


L'opposition avait promis une grande mobilisation lundi dans les rues de Cuba, mais elle n'a pas eu lieu: en cause, la peur de la répression, un mauvais timing et une culture de la manifestation encore balbutiante. Manuel Cuesta Morua, dissident modéré de 58 ans, est bien sorti de sa maison de La Havane pour défiler. Il n'est pas allé bien loin: des policiers l'attendaient et l'ont immédiatement arrêté. Libéré dans la nuit, il reconnaît que l'organisation de la marche a pâti d'une "certaine improvisation". Vouloir faire une manifestation pacifique "face au pouvoir de l'Etat, qui concentre toute la violence", c'est "difficile, dangereux et incontrôlable", c'est pour cela qu'il aurait fallu "plus de planification stratégique", admet-il. Le groupe Facebook de débat politique Archipielago, à l'origine de l'appel à manifester, voulait mobiliser pour la libération des prisonniers politiques, quatre mois après les manifestations historiques du 11 juillet. Ces rassemblements spontanés avaient fait un mort et des dizaines de blessés. Sur les 1.270 personnes arrêtées, 612 restent détenues, selon l'ONG Cubalex. La culture des manifestations d'opposition massives "n'a que quatre mois à Cuba, c'est trop peu pour espérer des miracles", regrette Cuesta Morua. L'arrivée de l'internet mobile à Cuba, fin 2018, a fait naître une nouvelle génération de dissidents connectés, très suivis sur les réseaux sociaux. Le 11 juillet justement, des messages et vidéos sur Twitter et Facebook avaient étendu la mobilisation sur toute l'île, qui traversait alors son pire moment de la pandémie, avec une crise économique provoquant des pénuries d'aliments et de médicaments. Ce jour-là, "tout a contribué aux manifestations, y compris la spontanéité", rappelle l'ex-diplomate Carlos Alzugaray. Lundi marquait au contraire la réouverture du pays au tourisme et des écoles. Et faute d'effet de surprise, tout l'arsenal policier était déployé, avec un grand nombre d'agents en uniforme et en civil. Résultat: "au moins 100 arrestations arbitraires et 131 personnes empêchées de sortir de chez elles par la police", voire invectivées par des sympathisants du gouvernement réunis face à leur domicile, selon la plateforme dissidente Cuba Decide. Le dramaturge Yunior Garcia, 39 ans, créateur d'Archipiélago, a été bloqué chez lui dès dimanche, avant de devenir injoignable. "Personne n'est sorti manifester" car il y a "de la peur et de la répression", estime Adrian Fonseca, tout en fumant une cigarette face à son salon de beauté, dans le quartier du Vedado. Les peines allant jusqu'à 30 ans de prison requises contre certains manifestants du 11 juillet ont aussi "mis un coup de frein", note ce coiffeur de 33 ans. "Moi aussi je veux des changements, car je suis jeune et je veux du nouveau, des choses bien pour mon pays", confie Karla Amanda, éducatrice de 22 ans, mais les dissidents d'Archipiélago "ne proposent aucune solution et n'ont pas de soutien". Le gouvernement communiste, qui avait interdit le défilé et menacé les organisateurs de sanctions pénales, a affirmé avoir vécu lundi un jour "festif", moquant cette "opération ratée", qu'il estimait pilotée par les Etats-Unis. "Apparemment certains de mes collègues à Washington se sont habillés pour rien, pour leur fête qui n'a pas eu lieu", a raillé le ministre des Affaires étrangères Bruno Rodriguez. La dissidence, elle, refuse d'y voir une défaite. "Ce 15 novembre n'a pas du tout été un échec, bien au contraire", assure Saily Gonzalez, coordinatrice de Archipiélago, vilipendée lundi par plus de 70 militants communistes devant sa maison, à Santa Clara (centre). Selon elle, cela a permis de montrer ce qui arrive à "ceux qui ne sont pas d'accord avec le système politique de la dictature". "On a réussi à ce qu'il y ait une demande individuelle de liberté", certains s'étant vêtus de blanc, comme le voulait la consigne, pour sortir seuls dans la rue, "comme un acte individuel pour exiger leurs droits, en prouvant qu'à Cuba il existe des gens qui ne sont pas d'accord et s'opposent au régime". Cuesta Morua salue aussi "une superbe réussite" par l'attention nationale et internationale suscitée. Le politologue Harold Cardenas espère, lui, qu'une "amélioration économique et des signaux d'un minimum d'engagement démocratique" puissent à terme calmer le malaise social grandissant à Cuba. Mais pour l'instant, les "signaux qui arrivent du Palais de la Révolution semblent se complaire davantage dans le symbolisme révolutionnaire et l'enracinement idéologique".

Libé
Mercredi 17 Novembre 2021

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