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Tétouan ne demande pas un privilège

La Colombe blanche exige l’équilibre et l’équité


Mohamed Assouali
Lundi 2 Mars 2026

Tétouan ne demande pas un privilège
Il faut parfois oser poser les questions qui dérangent. La régionalisation avancée n’a pas été conçue comme un simple redécoupage administratif. Elle était censée corriger les déséquilibres historiques, redistribuer la richesse et rapprocher la décision des territoires. Quinze ans après la Constitution de 2011, et à la lumière des derniers comptes régionaux publiés par le Haut-Commissariat au plan, une réalité s’impose : la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma est devenue un moteur économique national majeur, mais sa dynamique reste fortement concentrée dans une seule partie du territoire régional.

Avec plus de quatre millions d’habitants et une contribution significative au PIB national, la région représente un poids démographique et économique stratégique. Pourtant, cette force globale masque des disparités internes persistantes.
La question ne sous-entend pas une animosité contre un territoire donné. Elle interroge une méthode. La région du Nord est une chance pour le Maroc. Mais un Nord déséquilibré devient une vulnérabilité structurelle.
 
Une bipolarité qui reste à construire

Tanger s’est imposée comme un pôle industriel et logistique de premier plan. Son port, ses zones franches, son attractivité internationale ont changé le visage économique du pays. C’est un succès que personne ne conteste. Mais une région ne peut reposer durablement sur un seul centre de gravité.

Les données économiques régionales montrent une concentration de la valeur ajoutée et de l’investissement autour du corridor Tanger–Tanger Med. Cette polarisation, si elle n’est pas accompagnée de mécanismes correcteurs, risque d’accentuer les écarts internes.
La bipolarité Tanger-Tétouan devait être un modèle d’équilibre complémentaire. Elle ne peut devenir une relation hiérarchisée.
Quand la croissance ne diffuse pas, elle concentre. Et quand elle concentre, elle fragilise. Or, la logique veut que Tétouan ne soit pas une simple périphérie secondaire. Elle est une composante structurante du Nord, avec un capital humain, universitaire et culturel reconnu.
 
Le découpage administratif n’est pas neutre

La reconfiguration territoriale ayant séparé Tétouan de son prolongement naturel vers M’diq-Fnideq a produit des effets économiques mesurables. La contraction de son espace d’influence s’est traduite par un affaiblissement relatif de son attractivité commerciale et touristique. Les indicateurs démographiques montrent une pression urbaine croissante, mais les investissements structurants ne suivent pas au même rythme.
L’aménagement des rives de l’Oued Martil, malgré son importance symbolique, demeure en deçà des ambitions nécessaires pour créer un véritable pôle économique intégré. Un territoire peut patienter politiquement. Il ne peut attendre économiquement.
 
Les infrastructures : L’urgence silencieuse

Les chiffres du développement régional sont clairs : l’attractivité économique dépend d’abord de la connectivité.
Une liaison autoroutière directe et optimisée entre Tanger et Tétouan n’est plus un luxe. C’est une condition d’intégration productive. Un axe ferroviaire côtier reliant les plateformes logistiques, les zones industrielles, les pôles universitaires et les stations balnéaires créerait un véritable effet d’entraînement.
Aujourd’hui, la valeur ajoutée industrielle se concentre là où l’infrastructure est la plus performante. Sans réseau intégré, l’écart se creuse mécaniquement. La mobilité n’est pas une question de confort. Elle est un instrument de justice territoriale.
 
Culture et sport : Des retards qui coûtent

Les statistiques nationales confirment la montée en puissance de l’économie événementielle et sportive comme vecteur d’emploi et de croissance locale. Or Tétouan, malgré son patrimoine andalou et méditerranéen unique, reste sous-équipée.
L’absence d’un palais des congrès moderne limite sa capacité à capter des flux touristiques à haute valeur ajoutée. Le complexe sportif lancé en 2014 demeure inachevé, alors même que le pays se prépare à accueillir des échéances sportives majeures.
Chaque retard d’infrastructure représente un manque à gagner en termes d’emplois directs et indirects.
Le sport et la culture ne sont plus des secteurs annexes. Ils sont devenus des leviers de compétitivité territoriale.
 
Coupe du monde : Opportunité ou accélérateur d’inégalités ?

L’organisation d’événements internationaux dans la région constitue une opportunité exceptionnelle. Mais les expériences internationales le montrent : sans planification équilibrée, ces événements peuvent renforcer les pôles déjà dominants.
Si les investissements liés à la Coupe du monde se concentrent exclusivement autour d’un seul axe, l’effet redistributif restera marginal.
L’intégration de Tétouan dans cette dynamique doit être anticipée par des décisions concrètes : accélération des projets en attente, mise à niveau des infrastructures, dispositifs incitatifs ciblés.
La justice territoriale se construit en amont, pas dans la communication post-événement.
 
L’économie frontalière : Une réalité qu’on ne peut ignorer

Les études économiques sur les territoires frontaliers montrent que la concurrence fiscale asymétrique génère des déséquilibres durables dans le tissu commercial local. Tétouan n’échappe pas à cette réalité.
La proximité avec Sebta a des effets directs sur l’emploi et la structuration du commerce. Traiter ce territoire comme un espace économique ordinaire est une erreur stratégique. Des mesures différenciées sont nécessaires : fiscalité adaptée, soutien à l’investissement productif, facilitation de l’accès au financement pour les jeunes entrepreneurs. La justice territoriale suppose une lecture fine des réalités locales.
 
L’emploi : La vraie mesure de la réussite

Les comptes régionaux montrent que la croissance globale ne se traduit pas automatiquement par une hausse homogène du revenu par habitant dans toutes les provinces.
La véritable réussite d’une politique régionale se mesure à la capacité de chaque territoire à créer des emplois durables.
Tétouan dispose d’atouts clairs : économie bleue, tourisme culturel, transformation agroalimentaire, innovation universitaire.
Mais ces potentiels exigent des arbitrages budgétaires cohérents et un cadre incitatif adapté. Une région forte est celle où chaque province contribue activement à la richesse collective.
 
Le « Grand Tétouan » : Une vision pour rééquilibrer le Nord

Le concept de «Grand Tétouan» s’inscrit dans la logique du Dialogue national sur l’aménagement du territoire, qui plaidait déjà pour une dualité équilibrée Tanger-Tétouan.
Il ne s’agit pas d’un slogan identitaire, mais d’une vision d’intégration :
articuler l’espace urbain, le littoral, l’université et l’économie productive dans une même dynamique.
Renforcer Tétouan ne signifie pas affaiblir Tanger. Cela signifie consolider l’ensemble régional. Un Nord équilibré est plus résilient. Un Nord concentré est plus exposé.
 
Le choix est politique

Tétouan ne demande ni privilège ni exception. Elle demande l’application cohérente de l’esprit constitutionnel.
La régionalisation avancée ne peut survivre si elle reproduit les déséquilibres qu’elle devait corriger. Le temps politique peut temporiser. Le temps économique, lui, tranche. La justice territoriale n’est pas un discours. C’est une décision.

Par Mohamed Assouali
Membre du Bureau politique
Secrétaire provincial de l’Union socialiste des forces populaires – Tétouan


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