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Les atouts alléchants de l’hydrogène naturel
Car la réalité est là, brutale et implacable. Dans plusieurs régions, des barrages ont atteint leur capacité maximale en un temps record. Le cas du barrage d’Oued Al Makhazine est emblématique. En quelques jours à peine, des dizaines de millions de mètres cubes se sont accumulés derrière ses digues, jusqu’à atteindre un taux de remplissage total. Face au risque de crues et à la poursuite des perturbations météorologiques, les gestionnaires n’ont eu d’autre choix que de libérer une partie de ces eaux vers les oueds et, in fine, vers la mer. Une scène presque paradoxale dans un pays où, il y a quelques mois encore, des villages entiers vivaient au rythme des coupures d’eau potable et où l’agriculture survivait sous perfusion.
Cette situation n’est ni un accident ni une fatalité climatique isolée. Elle révèle des choix politiques, des lenteurs administratives et des déséquilibres territoriaux profonds. Des experts l’affirment sans détour : le Maroc est entré dans une nouvelle phase de gestion de l’eau, celle de la coexistence entre des excédents localisés et des pénuries chroniques ailleurs. Autrement dit, l’eau existe, mais elle n’est ni là où il le faut ni au moment où il le faut. Une partie importante de ces volumes excédentaires s’échappe vers la mer, alors que des régions stratégiques, sur les plans agricole et humain, continuent de souffrir d’un déficit alarmant.
Des milliards de dirhams sont engagésLa solution, pourtant, est connue et débattue depuis des années. Elle passe par l’accélération effective des projets de liaison entre bassins hydrauliques. Relier les barrages du Nord, riches en eau, à ceux du Centre et du Sud, fragilisés par huit années consécutives de sécheresse, n’est plus un luxe technique mais une urgence nationale. Le raccordement entre Oued Al Makhazine et Dar Khrofa est bel et bien opérationnel et a permis, ces derniers jours, le transfert de volumes importants d’eau. Toutefois, ses capacités restent largement insuffisantes face à l’ampleur des apports enregistrés, obligeant les gestionnaires à évacuer une partie des eaux vers la mer par mesure de sécurité. Cette réalité illustre les limites d’une approche partielle et tardive. Quant au lien entre le bassin du Sebou et le barrage Al Massira, il demeure un chantier attendu, capable, s’il voit le jour dans des délais raisonnables et avec des capacités adaptées, de sécuriser durablement l’approvisionnement en eau de zones agricoles vitales, notamment celles de Chaouia et Doukkala. L’enjeu n’est donc plus l’existence de ces projets, mais leur dimensionnement, leur rapidité d’exécution et leur intégration dans une vision nationale cohérente, libérée des hésitations et des calculs à court terme.
pour produire de l’eau potable à partir de l’océan,
alors que des volumes considérables d’eau douce s’y déversent librement,
faute d’une gestion anticipative
A cette problématique s’ajoute un mal silencieux, souvent relégué au second plan: l’envasement des barrages. Dans plusieurs d’entre eux, les sédiments ont déjà grignoté une part considérable de la capacité de stockage. Certains barrages ne fonctionnent plus qu’avec un tiers de leur potentiel initial. Ainsi, même lorsque la pluie est abondante, le pays n’en récolte qu’une fraction. Le reste s’écoule, perdu, faute d’infrastructures rénovées et entretenues. La question n’est donc pas seulement de construire, mais aussi de réhabiliter, de curer, de renforcer un patrimoine hydraulique vieillissant.
Dans ce contexte, la parole de Hassan Bentaleb, chercheur en changement climatique, apporte un éclairage précieux. Il rappelle que «l’eau de pluie suit naturellement son cycle, entre infiltration, ruissellement et écoulement vers les océans». «Le problème, insiste-t-il, n’est pas que cette eau atteigne la mer, mais l’incapacité du pays à en capter une part suffisante avant qu’elle ne s’échappe». Selon Hassan Bentaleb, «les épisodes pluvieux récents ont mis en évidence des failles structurelles profondes, marquées par des capacités de stockage insuffisantes, une urbanisation peu perméable et une dépendance excessive aux grands barrages, au détriment de solutions locales et décentralisées».
Cette analyse est d’autant plus pertinente que le Maroc a, ces dernières années, massivement investi dans la désalinisation de l’eau de mer, à des coûts financiers et énergétiques très élevés. Le contraste est saisissant : d’un côté, des milliards de dirhams engagés pour produire de l’eau potable à partir de l’océan, de l’autre, des volumes considérables d’eau douce qui s’y déversent librement, faute d’une gestion anticipative. Hassan Bentaleb le souligne avec justesse : «Une meilleure valorisation des eaux de surface pourrait réduire sensiblement le recours à ces solutions onéreuses et soulager les finances publiques».
L’urbanisation galopante aggrave encore cette équation. Dans les grandes villes, le béton et l’asphalte ont remplacé les sols perméables. L’eau de pluie ruisselle, surcharge les réseaux d’assainissement, provoque parfois des inondations, mais recharge très peu les nappes phréatiques. Là encore, Hassan Bentaleb parle d’un «mauvais aiguillage plutôt que d’un gaspillage». L’eau n’est pas perdue par nature, elle est mal orientée par des choix d’aménagement qui ignorent l’intégration des eaux pluviales dans la planification urbaine.
Face à ces constats, l’enjeu est éminemment politique. Le gaspillage apparent des eaux de pluie n’est pas le résultat d’un seul facteur, mais la conséquence d’un cumul de retards, de décisions incomplètes et d’une vision trop centralisée de la gestion de l’eau. Le projet national de mobilisation des eaux de surface, lancé au début des années 2000, mérite aujourd’hui une révision profonde et une extension à l’horizon des prochaines décennies. Il doit surtout intégrer des solutions de court et moyen termes capables de s’adapter à un climat de plus en plus imprévisible.
Pour un pays comme le Maroc, l’eau n’est pas une simple ressource naturelle. Elle est au cœur de la souveraineté alimentaire, de la justice territoriale et de la dignité sociale.
Transformer les pluies abondantes d’aujourd’hui en sécurité hydrique durable pour demain exige du courage politique, une planification rigoureuse et une rupture avec la gestion au coup par coup. Il est alors essentiel de rappeler que chaque mètre cube perdu est une occasion manquée pour une agriculture résiliente, un monde rural vivant et un avenir plus équitable.
Les dernières précipitations ont offert au pays une respiration bienvenue. Mais elles ont surtout tendu un miroir à nos politiques publiques. Le véritable défi n’est pas de célébrer la pluie quand elle arrive, mais de s’assurer qu’elle ne devienne plus jamais un symbole de gâchis dans un pays qui n’a plus le droit à l’improvisation.
Mehdi Ouassat










