Comptons ensemble, voulez-vous? Septembre. Octobre. Novembre. Décembre. Janvier.
Février. Six mois. Depuis six mois, près de 9.600 travailleuses et travailleurs sociaux opérant au sein des associations dédiées au handicap que l'Etat finance quand il s'en souvient et abandonne quand il a mieux à faire, n'ont pas perçu le moindre centime. Le Fonds d’appui à la protection sociale et à la cohésion sociale, dans toute la splendeur de son intitulé, censé financer leurs maigres salaires accuse un retard de décaissement que personne ne semble pressé de combler.
On nous parlera de procédures. On nous brandira la complexité des circuits budgétaires, l'enchaînement nécessaire des visas et des ordonnances de paiement, la rigueur incompressible des délais administratifs. Soit. Admettons, une seconde, que la mécanique de l'Etat soit d'une lenteur structurelle inévitable. Admettons que les rouages grincent, que les signatures se font attendre, que la bureaucratie ait ses propres lois du temps.
Mais alors, posez-vous cette question, une seule : pourquoi ces mêmes rouages ne grincent-ils jamais quand il s'agit de priorités autrement plus urgentes? Pourquoi les circuits s'accélèrent-ils miraculeusement lorsque certains intérêts l'exigent? Pourquoi la complexité administrative ne frappe-t-elle, avec une régularité confondante, que les plus démunis, que les plus vulnérables, que ceux qui n'ont ni le carnet d'adresses ni la tribune pour faire du bruit?
Ce qui rend cette situation proprement scandaleuse, au-delà du retard lui-même, c'est la mécanique perverse sur laquelle elle repose. Car il s'agit bien d'une mécanique. D'une architecture gouvernementale de l'abandon qui ne doit rien au hasard. Ces travailleurs sociaux sont pris en otages par leur propre sens du devoir. Ils ne quitteront pas leur poste.
Ils ne feront pas de grève. Ils ne peuvent pas se le permettre. Parce que derrière chacun d'eux, il y a des dizaines d’enfants avec des histoires, des habitudes, des attachements et des progressions fragiles que des années de travail, minutieux et épuisant, ont rendues possible. Se résoudre à partir, ce serait abandonner ces enfants. Et ça, ces femmes et ces hommes ne savent pas le faire. C'est précisément ce qui les définit. C'est précisément ce qui les rend exceptionnels. Et c'est précisément ce que l'indifférence d'en haut épuise, méthodiquement, depuis six mois.
Il faut dire que l’Etat a, des décennies durant, délégué à des travailleurs sociaux, sans statut ni droits, une responsabilité qui lui incombe constitutionnellement : la protection et l'inclusion des citoyens en situation de handicap. On a bâti sur les épaules de ces professionnels de l'ombre, taillables et corvéables à merci, un édifice social de substitution. Un palliatif aux carences de l'Etat. On leur confie ce que les ministères ne parviennent pas à assumer et on les laisse ensuite se débrouiller avec des subventions au compte-gouttes, des promesses jamais honorées et des salaires qui insultent l'ampleur de leur mission.
Cela ne peut plus durer. Cela n'aurait jamais dû commencer. Alors à ceux qui siègent dans les Conseils de gouvernement, à ceux dont le paraphe suffit à changer des vies, à ceux qui n'ont jamais connu un mois sans salaire, on dit ceci : débloquez ces subventions. Maintenant. Avec l'urgence que vous réservez aux dossiers qui vous concernent vraiment.
Sans commission supplémentaire. Sans délai. Sans détour. Juste un virement. Juste ce que vous deviez faire depuis plusieurs mois. Et ensuite — ensuite seulement — regardez-vous dans un miroir. Longuement. Et demandez-vous, honnêtement, si ce que vous y voyez mérite le même respect que ces femmes et ces hommes qui, eux, n'ont jamais failli à ce qui, chaque matin, les ramène au même endroit.
La réponse, vous la connaissez déjà. C'est sans doute pour cela que les miroirs, dans vos cabinets ministériels, sont si rares.
Mehdi Ouassat








