Une COP, épée dans l’eau

D’après la BBC, des pays ont essayé de diluer et atténuer les conclusions du GIEC incitant à ralentir la lutte contre l' utilisation des combustibles fossiles


Libé
Vendredi 29 Octobre 2021

Une COP, épée dans l’eau
«Nous avons un pouvoir immense. Nous pouvons soit sauver notre monde, soit condamner l’humanité à un avenir infernal». Fin septembre, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, n’y est pas allé par quatre chemins pour mettre en garde les dirigeants de la planète sur l’importance et l’impérativité du succès de la COP 26. La sémantique utilisée tranche avec un personnage d’ordinaire mesuré. C'est dire s’il y a péril en la demeure. Mais pendant que la maison brûle, les grandes puissances regardent ailleurs.
 
Le lobbying bat son plein
 
La BBC a révélé des documents accablants destinés au Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC). Ils montrent que plusieurs pays ont demandé aux experts de l'ONU de minimiser la nécessité de réduire le recours aux combustibles fossiles. Consultés par l'équipe de journalistes d'investigations de Greenpeace UK et Unearthed, avant d'être transmis à la BBC, ces documents sont la preuve irréfutable que tout le monde ne tire pas dans le même sens. Impulsé par les Etats et les organisations, le lobbying bat clairement son plein pour influencer les travaux du GIEC.

Le lobbying s’est intensifié à l’approche de la COP 26 dont les travaux s'ouvrent ce week-end à Glasgow (Ecosse), au Royaume-Uni. Il a donc pour objectif d’inciter les experts du GIEC à diluer et atténuer leurs conclusions incitant à ralentir la lutte contre l'utilisation des combustibles fossiles (gaz, pétrole, charbon). Les fichiers qui ont fuité sont issus de 32.000 documents, rapports ou études envoyés par des gouvernements et des entreprises aux scientifiques du GIEC, chargés de rassembler les connaissances sur l'état du climat, les conséquences à venir et les solutions à apporter.
 
Revenir sur des réalités prouvées par les scientifiques
 
En soi, la démarche n’a rien d'outrageant. Le processus d'élaboration des travaux du GIEC prévoit en effet qu'une fois le rapport écrit, il doit être soumis aux décideurs politiques et experts, avant d’aboutir à une version finale. Si la majorité des commentaires et observations émis par les gouvernements sont de nature constructive, avec pour ligne directrice l'amélioration dudit rapport, les Etats les plus puissants sont dans une tout autre démarche. Beaucoup moins collaborative. Ils cherchent tout bonnement à revenir sur des réalités prouvées par les scientifiques.

A commencer par l'Arabie Saoudite. Selon la BBC, le plus grand exportateur au monde de pétrole demande aux scientifiques de l'ONU de supprimer leur conclusion qui stipule que "l'objectif doit être de passer rapidement à des sources à zéro carbone et d'éliminer activement les combustibles fossiles". Il y a aussi ce haut responsable du gouvernement australien également cité par la BBC. Il rejette catégoriquement la conclusion selon laquelle la fermeture des centrales au charbon est impérative et non négociable. Or, la fin de l'utilisation de cette énergie fossile est l'un des objectifs déclarés de la COP 26. Une contestation qui coule de sens en quelque sorte, l'Australie, dont le premier ministre Scott Morrison est vu comme un climato-relativiste, se trouve être un pays exportateur majeur de charbon. L'inde n'est pas en reste.
 
Le CEC comme alternative
 
Dans la masse de documents épluchés par la BBC, un scientifique indien de l'Institut central de recherche sur les mines et les carburants prévient que le charbon a de fortes chances de demeurer un pilier de la production d'énergie pendant des décennies en raison des énormes défis liés à la fourniture d'électricité à un prix abordable. Un discours dont la teneur est difficile à cerner, sachant que ce "même scientifique entretient des liens étroits avec le gouvernement de son pays, deuxième consommateur mondial de charbon", souligne le quotidien français Libération.

Pour les nations citées, tout n'est pas à jeter dans le charbon. Ils mettent notamment en avant l'intérêt d'user de technologies conçues pour capturer et stocker en permanence le dioxyde de carbone sous terre, à savoir le captage-stockage géologique du CO2, dit CSC. Technologies dont la France et son président Emmanuel Macron veulent en faire un fer de lance industriel à l'horizon 2030. Grands producteurs ou utilisateurs de combustibles fossiles, l'Arabie Saoudite, la Chine, l'Australie et le Japon, soutenus par l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) plaident eux aussi en faveur des CEC.

Dans l'esprit de certains experts, les CSC pourraient réduire considérablement les émissions de combustibles fossiles des centrales électriques et de quelques secteurs industriels. Mais ils semblent oublier que toute technologie émergente est coûteuse. De plus, le GIEC explique dans son rapport initial que si le CSC pourrait jouer un rôle important dans la réduction de l'impact dévastateur du charbon sur la planète, il existe tout de même des incertitudes quant à sa faisabilité. Conclusion qui n'est pas du goût de l'Argentine, la Norvège et l'Opep. Pour preuve, le pays scandinave soutient que les scientifiques de l'ONU devraient permettre la possibilité de recourir aux technologies CSC en tant qu'outil potentiel pour réduire les émissions des combustibles fossiles.

Des perspectives sombres

Même si les scientifiques du GIEC ne sont pas tenus de prendre en compte l’ensemble des observations et désidératas des pays impliqués dans cette COP 26, repoussée d’un an à cause de la pandémie, il n’en reste pas moins qu’à la lumière de ces éléments, le rapport d’évaluation du GIEC, dont la première partie a été publiée en août, et qui servira de contribution aux négociations de la COP 26, a de fortes chances d'être modifié au goût des grandes puissances. Et cela, en dépit du dernier Gap Report de l'ONU qui prévoit que les perspectives de production de charbon des gouvernements conduiraient en 2030 à un dépassement de 240% par rapport aux volumes qui permettraient de limiter les changements climatiques à une hausse de 1,5 C°.

La diplomatie climatique se révèle ainsi au grand jour. Laborieuse et aveugle avec une proportion à tourner autour du pot sans aller à l'essentiel. Pourtant, le compte à rebours est lancé contrairement à la course contre la montre pour lutter contre le changement climatique. Car pendant que la diplomatie souffle le chaud et le froid, le réchauffement de la terre ne faiblit pas. Aux quatre coins de la planète, on continue de produire de plus en plus de gaz à effet de serre, alors qu'il faudrait en toute logique réduire les émissions drastiquement. En parallèle, les catastrophes prospèrent, s'accentuent et se renforcent entraînant dans leur sillage drames humains et désastres sociaux, annonciateurs d'une impasse économique dont les COP s'efforcent d'en repousser les murs et l'échéance alors qu'il serait plus raisonnable de changer tout simplement d'itinéraire.

A l’évidence, les inondations, les méga-feux, les tempêtes et les canicules n'effraient pas les grandes puissances de ce monde. Les perspectives de sortir par le haut de ce nouveau sommet n'étaient franchement pas prometteuses. Désormais, il semblerait qu'elles soient très peu probables. Quand le sage montre la lune…

Chady Chaabi


Lu 707 fois

Nouveau commentaire :

Votre avis nous intéresse. Cependant, Libé refusera de diffuser toute forme de message haineux, diffamatoire, calomnieux ou attentatoire à l'honneur et à la vie privée.
Seront immédiatement exclus de notre site, tous propos racistes ou xénophobes, menaces, injures ou autres incitations à la violence.
En toutes circonstances, nous vous recommandons respect et courtoisie. Merci.

Dossiers du weekend | Actualité | Spécial élections | Les cancres de la campagne | Libé + Eté | Spécial Eté | Rétrospective 2010 | Monde | Société | Régions | Horizons | Economie | Culture | Sport | Ecume du jour | Entretien | Archives | Vidéo | Expresso | En toute Libé | USFP | People | Editorial | Post Scriptum | Billet | Rebonds | Vu d'ici | Scalpel | Chronique littéraire | Chronique | Portrait | Au jour le jour | Edito | Sur le vif | RETROSPECTIVE 2020 | RETROSPECTIVE ECO 2020 | RETROSPECTIVE USFP 2020 | RETROSPECTIVE SPORT 2020 | RETROSPECTIVE CULTURE 2020 | RETROSPECTIVE SOCIETE 2020 | RETROSPECTIVE MONDE 2020 | Videos USFP | Economie_Zoom | TVLibe


Flux RSS