«Ça a l’air du déjà vu », c’est ainsi qu’on peut résumer le programme gouvernemental présenté hier par le nouveau chef du gouvernement devant les deux Chambres. Le nouveau programme semble s’inscrire parfaitement en droite ligne avec les programmes des gouvernements Benkiran I et II (2011-2015) et celui d’El Othamani I et II (2017- 2021). Donner la priorité au social (éducation, santé, couverture sociale,…), réduire les inégalités économiques et sociales, lutter contre le chômage, améliorer les équilibres macro-économiques, renforcer le « Made in Morocco », opérationnaliser le caractère officiel de l’amazighité, …. sont des objectifs déjà ressassés par les deux gouvernements pjdistes. En effet, Aziz Akhannouch ne fait pas table rase du travail fait par ses prédécesseurs et fixe six engagements en continuité avec les orientations des deux gouvernements précédents. Lui aussi promet de l’emploi, plus d’égalité homme-femme sur le marché du travail, la généralisation de la couverture sociale et tant de monts et merveilles. Pourtant, les nouveaux engagements du gouvernement suscitent tant de questions et interrogent les compétences et les moyens de l’équipe gouvernementale. Prenant le chantier de l’emploi, le gouvernement Akhannouch s’engage à créer un million de postes d’emploi dans les cinq années à venir. Pourtant, personne ne sait rien sur la nature de ces emplois. S’agit-il de postes permanents ou provisoires ? Qu’en est-il des secteurs ciblés ? Le chef du gouvernement compte-t-il sur le secteur privé ou celui public ? Les diplômés chômeurs, premiers concernés par le fléau du chômage, seraient-ils privilégiés ? L’augmentation de la part des activités des femmes de 20% à 30%, deuxième engagement du gouvernement, suscite également de nombreuses questions : Comment le gouvernement compte-t-il s’attaquer à ce sujet ? Procédera-t-il à de la discrimination positive ? Cette augmentation de 30% fera-t-elle partie d’un million de postes qui vont être créés ou assisterons-nous à la création de postes à part ? S’agit-il d’un travail à temps partiel court ou long ou plutôt d’un travail à temps plein ? Idem pour la mobilisation de l’ensemble du système éducatif afin d’améliorer le classement du Maroc parmi les 60 meilleurs pays au niveau mondial, troisième engagement de l’Exécutif. Comment conçoit-il cette mobilisation ? Comment compte-t-il répondre au problème des enseignants contractuels ? Comment envisage-t-il de rassurer les Marocains concernant la gratuité des études dans le secteur public? Aura-t-il le courage de réglementer la question des frais des études dans le privé ? Sera-t-il capable d’instaurer un système éducatif gratuit et de qualité ? Le quatrième engagement, à savoir la préservation et l’élargissement de la classe moyenne et la garantie des conditions économiques et sociales pour l’émergence d’une classe sociale rurale, soulève également des interrogations. D’abord, de quelle classe moyenne parle-t-on puisque la définition même de cette classe moyenne n’existe pas et il est de plus difficile à déterminer des critères fiables pour chiffrer ne serait-ce que son nombre? L’Exécutif se basera-t-il sur les chiffres du HCP ou ceux de la Banque mondiale ou encore ceux de la Banque africaine de développement pour définir cette classe? Ensuite, l’équipe gouvernementale aura-t-elle le courge de procéder à l’instauration d’un système fiscal juste et équitable envers cette catégorie sociale ? Et aura-t-elle les moyens de garantir des services sociaux (éducation, santé, culture, …) aussi gratuits et de qualité ? L’opérationnalisation de la couverture sociale complète, cinquième engagement du nouvel Exécutif, pose également des questions sur sa mise en place. En effet, on se demande si l’Exécutif va réussir à éviter les défaillances constatées lors de la généralisation du Régime d'assistance médicale (Ramed). Arrivera-t-il à garantir des services de soins de qualité ? Garantira-t-il les moyens financiers pour assurer la pérennité de ce chantier ? Arrivera-t-il à répondre aux attentes du personnel soignant en protestation pour améliorer ses conditions de travail ? Et enfin, qu’en est-il de l’opérationnalisation du caractère officiel de l’amazighité via la création d’un fonds spécial doté d’un budget d’un milliard de DH à l’horizon 2025, sixième engagement gouvernemental. Akhannouch compte-t-il préserver la Commission ministérielle permanente chargée d'assurer le suivi et l'évaluation de la mise en œuvre du caractère officiel de la langue amazighe ? Comment entend-il renforcer les compétences des ressources humaines des secteurs privé et public en matière de communication en amazigh avec les usagers ? Comment compte-t-il promouvoir les recherches scientifiques en lien avec le développement de cette langue tout en encourageant les créations, les productions et les festivals ayant l’amazigh comme langue d’expression ? Et enfin comment envisage-t-il l’intégration de la culture et des expressions artistiques amazighes dans les programmes de la formation culturelle et artistique des établissements spécialisés, qu’ils soient publics ou privés ? Autre question et non des moindres : comment l’Exécutif compte-t-il financer ces engagements ? En effet, le discours d’Akhanouch sous la Coupole ne précise pas ses sources de financement ni les montages financiers envisagés pour mener à bien ces chantiers. Une question des plus légitimes puisque le prochain gouvernement doit intervenir dans une conjoncture économique marquée par la flambée des prix du pétrole, la hausse des prix des matières premières agricoles, la crise de Covid-19 qui continue, les tensions avec l’Algérie, la crise diplomatique avec certains de nos partenaires européens, conjuguées à un contexte social marqué par la grogne des enseignants contractuels qui a marqué le quinquennat précédent et des médecins du public qui n’ont pas cessé de multiplier les contestations et les grèves. Sans parler du dialogue social avec les centrales syndicales, interrompu sur fond de désaccords autour de la loi du droit de grève et des syndicats. Occulter ce contexte morose, le programme du nouveau gouvernement risque de s’apparenter aux résolutions de chaque nouvelle année où l’on espère que le lendemain serait meilleur.