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Un seul indice suffit à contredire l’euphorie affichée par le gouvernement lors de la présentation de son bilan devant le Parlement: le climat social et professionnel s’est dangereusement dégradé entre l’exécutif et plusieurs corporations: avocats, adouls, journalistes, pharmaciens… entre autres. Et la liste est désespérément longue.
Le projet de loi relatif à la profession d’avocat, adopté récemment en Conseil de gouvernement et en attente d’examen parlementaire, cristallise aujourd’hui une tension manifeste entre les avocats et l’exécutif. Loin de se limiter à une réforme technique, ce texte met en lumière un désaccord plus profond portant sur la place de la défense dans le système judiciaire et sur les limites de l’intervention gouvernementale dans l’organisation des professions juridiques. Il révèle ainsi une fracture entre une logique d’encadrement étatique et une exigence d’indépendance professionnelle.
Au cœur de cette tension se trouve la philosophie même du projet. Alors que le gouvernement insiste sur la nécessité de moderniser la profession et de renforcer la transparence, une partie importante des avocats y voit l’introduction de mécanismes de contrôle susceptibles d’affecter leur autonomie.
L’un des points les plus sensibles concerne la question de l’indépendance de la défense. Celle-ci ne saurait être réduite à un principe formel inscrit dans la loi, mais suppose des garanties effectives, notamment la protection de l’avocat dans l’exercice de ses fonctions et la capacité des instances professionnelles à s’autoréguler. Or, certaines dispositions du projet sont perçues comme affaiblissant ces garanties, en renforçant les mécanismes de contrôle externe et en limitant les prérogatives des barreaux.
Enfin, les enjeux de ce projet dépassent largement la seule profession d’avocat. Une défense affaiblie pourrait affecter l’équilibre du procès et, par conséquent, la protection des droits des justiciables. La tension actuelle pose donc une question fondamentale: celle du modèle de justice que l’on souhaite consolider. Entre volonté de régulation et nécessité de préserver des contre-pouvoirs, le débat engagé reflète un choix politique structurant pour l’avenir de l’Etat de droit.
Le torchon brûle également entre les adouls et la coalition gouvernementale. Au cœur du conflit se trouve le statut même des adouls, qui crient leur ras-le-bol depuis des mois à propos d’un projet de loi visant la redéfinition de la profession, ce qui suscite des craintes de marginalisation au profit d’autres acteurs. La méthode adoptée par l’exécutif, souvent jugée insuffisamment concertée, alimente par ailleurs la défiance: les professionnels se sentent écartés des décisions, renforçant l’idée d’un déséquilibre institutionnel.
La position de l’Instance nationale des adouls est claire : la dignité de la profession et la sécurité juridique des actes ne sont pas négociables. Le mot d’ordre est désormais la fermeté, avec une mobilisation qui s’annonce comme l’une des plus importantes jamais vues dans le secteur de la justice notariale au Maroc.
Les adouls ont, à maintes reprises, appelé le chef du gouvernement à un «dialogue sérieux, responsable et productif». En attendant, la mobilisation reste intacte. Le Parlement, qui examine le texte, se retrouve sous pression alors que les professionnels expriment leur colère et que les services juridiques sont à l’arrêt. Une crise qui risque de s’enliser davantage si aucune solution n’est trouvée.
La crise entre les pharmaciens et le gouvernement s’inscrit dans un contexte marqué par des réformes rapides du système de santé, qui suscitent de vives interrogations quant à leur orientation et à leurs effets. Derrière les discours officiels sur la modernisation, c’est en réalité l’équilibre du secteur pharmaceutique marocain qui se trouve remis en question. Cette situation met en lumière une tension croissante entre une volonté étatique de restructuration et une profession soucieuse de préserver son rôle et sa légitimité.
Le malaise s’est particulièrement exprimé récemment à travers la prise de position du secteur des pharmaciens ittihadis adoptant un ton alarmant. Ces derniers dénoncent des tentatives de réforme menées sans véritable concertation, et perçues comme éloignées des réalités du terrain. Cette absence d’implication des instances représentatives nourrit un sentiment de marginalisation et renforce la défiance à l’égard des décisions gouvernementales.
Au cœur de cette tension réside une divergence fondamentale sur la nature même du métier de pharmacien. Là où certaines orientations semblent privilégier une logique économique et marchande du médicament, les pharmaciens défendent une vision éthique fondée sur leur rôle d’acteurs de santé. Pour eux, réduire le médicament à un simple produit de consommation revient à nier sa dimension sociale et à fragiliser la qualité de la prise en charge des patients.
Cette inquiétude est d’autant plus forte que la pharmacie de proximité constitue un maillon essentiel du système de santé, notamment dans les zones rurales et les quartiers populaires. Toute réforme susceptible de favoriser la concentration du marché ou d’affaiblir les officines indépendantes pourrait aggraver les inégalités territoriales et limiter l’accès équitable aux soins. Ainsi, la question dépasse largement les intérêts corporatistes pour toucher à la justice sanitaire.
Par ailleurs, la méthode adoptée par l’exécutif dans la conduite des réformes est vivement critiquée. Les pharmaciens dénoncent une approche verticale, où la concertation apparaît formelle et peu influente. Cette manière de procéder accentue la rupture entre les décideurs publics et les professionnels de terrain, soulevant la question de la légitimité des réformes engagées sans adhésion réelle des acteurs concernés.
D’autre part, la tension entre le corps des journalistes et le gouvernement autour du projet de loi relatif au Conseil national de la presse (CNP) traduit une crise croissante entre le pouvoir exécutif et les acteurs du champ médiatique. Présentée comme une réforme destinée à structurer et moderniser le secteur, cette initiative est perçue par de nombreux professionnels comme une tentative de contrôle du champ médiatique au détriment de l’autorégulation de la profession.
Au cœur du désaccord se trouve la question de l’indépendance du CNP. Conçu à l’origine comme un organe autonome chargé de veiller à l’éthique et à la déontologie de la profession, le Conseil pourrait voir son autonomie réduite au profit d’un encadrement plus étroit par l’exécutif. Cette crainte alimente le soupçon d’une influence accrue du pouvoir politique sur le fonctionnement de l’instance.
Les critiques portent également sur la méthode d’élaboration du projet de loi. Les organisations professionnelles dénoncent une concertation jugée insuffisante, estimant que leurs propositions n’ont pas été réellement prises en compte. Cette approche renforce un sentiment de marginalisation et accentue la défiance entre les journalistes et les autorités publiques.
La crise révèle aussi une divergence de fond quant à la conception du rôle des médias. Tandis que le gouvernement met en avant la nécessité de réguler le secteur pour garantir professionnalisme et crédibilité, les journalistes insistent sur le fait que la liberté de la presse ne peut être soumise à des mécanismes de contrôle susceptibles d’en limiter l’indépendance. Pour eux, toute réforme doit impérativement préserver ce principe fondamental.
Par ailleurs, certaines dispositions relatives à la composition et aux prérogatives du CNP suscitent des inquiétudes, notamment en ce qui concerne la représentation des journalistes au sein de l’instance. Une modification des équilibres internes pourrait, selon les critiques, affaiblir le poids des professionnels et transformer la nature même du Conseil.
Ces crises successives ne sont pas seulement des signes de dysfonctionnement, elles révèlent une carence structurelle profonde de l'exécutif, à savoir son impuissance chronique à conduire les réformes les plus sensibles tout en obtenant l'adhésion des corps professionnels concernés. Faute de concertation réelle avec les professionnels et leurs organisations, chaque projet de « modernisation » se transforme en crise ouverte. Plutôt que de chercher des compromis, l'exécutif accumule les tensions, creusant chaque jour un peu plus la défiance des professions à son égard.
Mourad Tabet










