Libération

Les Etats-Unis ont-ils décidé de mettre fin à l’alliance occidentale ?


Youssef Lahlali
Mardi 3 Février 2026

La chute du mur de Berlin ne fut pas un simple événement historique, mais un moment fondateur qui a donné à l’Occident — et aux Etats-Unis en particulier — l’illusion d’une victoire définitive et d’un modèle politique et économique devenu le destin du monde. On nous annonçait alors la «fin de l’Histoire», selon la thèse de Fukuyama, et l’avènement d’un monde libéral démocratique dirigé par Washington sans rival. Or, les décennies suivantes ont démontré que l’Histoire n’a jamais pris fin, mais qu’elle est revenue sous des formes plus brutales, et que les empires ne se sont pas effondrés : ils ont simplement changé de méthodes.

Aujourd’hui, plus de trente ans après la fin de la guerre froide, l’Europe fait face à une réalité dérangeante : l’allié américain, pilier de l’ordre occidental depuis la Seconde Guerre mondiale, ne considère plus l’Europe comme un partenaire, mais comme un fardeau — ou pire, comme un acteur que l’on peut contourner, contraindre ou faire chanter.

L’administration de Donald Trump ne s’en cache pas. Elle l’affirme ouvertement, à travers un discours brutal et des politiques fondées sur la loi du plus fort, sans le moindre égard pour les alliances ou les valeurs communes dont l’Occident s’est longtemps réclamé.

Les Etats-Unis, architectes de l’ordre international actuel, sont aujourd’hui ceux qui s’emploient à le démanteler. Des décisions stratégiques sont prises sans consultation des alliés, des accords sont conclus dans leur dos, et des menaces sont proférées publiquement via les médias et les réseaux sociaux. De l’Ukraine au Venezuela, de l’Iran au Groenland, Washington semble désormais ne reconnaître qu’une seule règle : celle du fait accompli.

La revendication américaine sur le Groenland n’est ni une fantaisie politique ni une provocation passagère. Elle révèle un tournant dangereux dans la vision stratégique de la Maison-Blanche. Nous sommes face à une administration pour laquelle la souveraineté et le droit international ne sont que des variables secondaires dès lors qu’ils entravent les intérêts économiques et stratégiques américains. Le Groenland, riche en ressources naturelles et en minerais rares, est devenu une cible dans la course mondiale à la sécurisation des richesses de demain, sous couvert de sécurité nationale.

La véritable ironie réside dans l’impuissance européenne. L’Europe, qui s’est longtemps présentée comme la gardienne du multilatéralisme et du droit international, semble aujourd’hui incapable de défendre l’un de ses propres membres. Des communiqués de solidarité sans portée réelle, des sommets sans décisions, et une peur constante de froisser Washington. Personne n’ose affronter Donald Trump, car le prix de la contestation est connu : sanctions économiques, pressions commerciales et menaces directes.

Cette peur n’est pas nouvelle. Elle est le fruit de décennies de dépendance politique, militaire et économique. L’Europe a placé sa sécurité sous le parapluie américain et a lié son économie et sa technologie aux Etats-Unis à un degré tel qu’une rupture impliquerait des coûts considérables. Des systèmes financiers aux industries de défense, des technologies numériques au commerce international, Washington détient encore des leviers essentiels du pouvoir européen.

Malgré quelques tentatives timides, notamment celles du président français Emmanuel Macron appelant à une «autonomie stratégique», la réalité est implacable : l’Europe est divisée. Certains Etats voient dans le rapprochement avec Trump une opportunité, d’autres redoutent la confrontation, tandis que beaucoup préfèrent le silence. Cette fragmentation condamne l’Europe à l’impuissance dans un monde qui ne respecte que la force.

Le plus inquiétant reste le paradoxe moral européen. Lorsque les Etats-Unis s’attaquent à des pays comme l’Iran ou le Venezuela, les Européens se contentent d’une opposition de façade, tout en se réjouissant implicitement de l’affaiblissement de régimes hostiles à l’Occident. Le respect du droit international devient alors sélectif : invoqué lorsqu’il sert les intérêts, ignoré lorsqu’il les contrarie.

L’Europe se trouve aujourd’hui à un carrefour historique. Soit elle accepte son nouveau rôle de simple exécutant dans un projet impérial américain qui ne reconnaît plus les alliances, soit elle ose redéfinir sa place sur la scène internationale, même au prix d’un affrontement avec Washington. La véritable question n’est plus de savoir si l’Europe peut s’opposer aux Etats-Unis, mais si elle en a encore la volonté politique.

L’administration Trump l’affirme sans détour : « America First ». Plus d’alliances durables, plus d’amitiés éternelles — seulement des intérêts. Dans un monde régi par cette logique, ceux qui ne défendent pas leurs propres intérêts sont condamnés à devenir des notes de bas de page dans une Histoire qui s’écrit à nouveau par la force, et non par les valeurs.

Paris : Youssef Lahlali


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