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La crise du discours politique marocain à l’ère du populisme

De l’objectivité au chantage


Libé
Mardi 24 Février 2026

Quand le sophisme devient méthode

La crise du discours politique marocain à l’ère du populisme
Au vu de l’importance de l’article publié par « Al Ittihad Al Ichtiraki » dans son numéro d’hier lundi,  « De l’objectivité au chantage. La crise du discours politique marocain à l’ère du populisme. Quand le sophisme devient méthode »,  signé Jamal Laâchiri, nous en reproduisons ci-dessous une traduction intégrale.

La scène politique marocaine traverse une véritable crise qui ne se limite pas aux performances des partis ou aux résultats électoraux. Elle s’étend à quelque chose de plus profond et de plus dangereux: une crise du discours politique lui-même. L’observateur de la chose publique se trouve aujourd’hui face à un flot de propos politiques dépourvus du minimum d’objectivité et de crédibilité. Un discours fondé sur les sophismes et la désinformation, désormais très éloigné des valeurs éthiques censées encadrer l’action politique dans toute société démocratique mûre. Ce déclin du niveau du discours politique n’est pas un simple phénomène passager ; il reflète une crise plus profonde du système des valeurs politiques, où l’objectif n’est plus d’éclairer l’opinion publique ni de servir l’intérêt général, mais de porter atteinte aux adversaires politiques par tous les moyens, quitte à falsifier les faits et à mentir ouvertement aux citoyens.

Le problème commence par l’absence du minimum de responsabilité morale chez ceux qui sont supposés être des sources fiables d’information et d’analyse politique. Beaucoup de ceux qui écrivent ou commentent l’actualité politique sur les réseaux sociaux et les sites électroniques ne respectent pas les règles les plus élémentaires de professionnalisme et d’objectivité. Ils se transforment en simples outils de propagande au service d’agendas politiques étroits. Leur objectif n’est pas de fournir au lecteur une analyse objective l’aidant à comprendre la réalité politique et à adopter une position éclairée, mais de servir ceux qui les rémunèrent ou avec lesquels ils s’identifient idéologiquement, même si cela exige de déformer les faits et de contribuer à la désinformation de l’opinion publique. Ce modèle de discours constitue une véritable trahison envers le citoyen marocain, qui mérite d’avoir accès à des informations exactes et à des analyses intègres respectant son intelligence et son droit au savoir.

Il est évident que les valeurs éthiques en politique ne sont ni un luxe ni un accessoire superflu ; elles sont le fondement sur lequel doit reposer tout discours politique sérieux. La vérité, l’honnêteté, l’objectivité, le respect des faits et le traitement loyal des adversaires sont des valeurs essentielles sans lesquelles aucune vie politique saine ne peut perdurer.

Pourtant, ce que l’on observe aujourd’hui dans la scène politique marocaine et dans la nature du discours dominant traduit un net recul par rapport à ces valeurs, remplacées par la logique selon laquelle la fin justifie les moyens et que tout est permis pour faire tomber l’adversaire politique. Cette dérive morale produit un discours destructeur : un discours qui ne construit pas mais démolit, qui n’éclaire pas mais égare, qui ne rassemble pas la société autour des grandes causes mais alimente la fragmentation et la division au service d’intérêts étroits et de calculs mesquins.

Ce qui surprend réellement, c’est que ce type de discours populiste et trompeur ne provient pas uniquement de simples utilisateurs des réseaux sociaux, mais aussi de personnes supposées être des intellectuels, des analystes politiques et des blogueurs spécialisés. Ceux qui portent les titres d’«analyste politique», d’«écrivain» ou de «blogueur» — et qui devraient constituer des sources crédibles — se transforment soudainement en mercenaires écrivant pour le plus offrant ou pour ce qui génère le plus d’interactions dans l’univers des algorithmes et de la monétisation publicitaire, ou, au mieux, en porte-voix répétant ce que leurs commanditaires souhaitent entendre, sans considération pour la vérité ni pour leur responsabilité morale envers leurs lecteurs et abonnés. Cette évolution est extrêmement dangereuse, car elle signifie que le citoyen marocain ne peut plus faire confiance même à ceux qui sont censés être des sources fiables d’information; il est contraint de douter de tout et de chercher lui-même la vérité au milieu d’un amas de mensonges et de sophismes.

Le modèle le plus clair de cette dégradation dans le discours politique est ce que subit l’USFP à travers des campagnes systématiques fondées sur la manipulation et la désinformation intentionnelle. L’observateur de la récente offensive contre ce parti constate qu’il ne s’agit pas d’une critique politique légitime ni d’une analyse objective de ses performances, mais d’une campagne organisée utilisant tous les moyens non éthiques pour ternir son image et le présenter comme étant en plein effondrement. Cette campagne repose sur l’amplification de faits mineurs, la manipulation des données et la diffusion d’informations trompeuses, dans le but de servir des agendas hostiles au parti et aux valeurs de gauche et progressistes qu’il incarne.

Prenons l’exemple d’Abdelhadi Khayrat, acteur politique ayant récemment annoncé son adhésion au Parti du progrès et du socialisme (PPS). Cet homme avait rompu tout lien organisationnel avec l’USFP depuis près de douze ans, c’est-à-dire qu’il n’était plus membre actif du parti depuis plus d’une décennie. Pourtant, dès l’annonce de son adhésion à un autre parti, l’information a été présentée comme un «coup dur politique» pour l’USFP. La machine de propagande hostile s’est mise en marche pour faire croire qu’il s’agissait d’une défection soudaine et significative, comme s’il avait quitté le parti le matin pour rejoindre un autre le soir même. Cette désinformation visait à transmettre l’idée que l’USFP ne parvient plus à retenir ses cadres et militants, alors que cela contredit les faits.

La réalité, pourtant simple, est qu’il n’occupait plus aucun rôle organisationnel ou politique au sein du parti depuis de nombreuses années. Son adhésion à une autre formation ne représente donc aucune perte réelle pour l’USFP. Mais cette vérité ne sert pas le récit que veulent imposer les adversaires du parti; elle est donc ignorée ou déformée, au profit d’une lecture biaisée de l’événement. Ce type de manipulation illustre le degré de dégradation atteint par le discours politique, où la vérité devient la victime de calculs étroits et d’objectifs peu nobles.

La situation est d’autant plus préoccupante que cette campagne ne se limite pas à des individus isolés sur les réseaux sociaux. Elle implique des sites électroniques, des blogueurs et des plumes se revendiquant professionnels et objectifs. Ils mettent leurs plateformes au service de cette entreprise de dénigrement, tout en se présentant comme des analystes neutres, alors qu’ils ne sont, en réalité, que des mercenaires écrivant sur commande ou des suiveurs aveugles servant leurs maîtres politiques sans considération pour la vérité ni pour l’éthique professionnelle. Ce phénomène est extrêmement grave, car il révèle l’existence d’une machine de propagande organisée visant à ternir l’image d’un parti au passé militant important, pour satisfaire ses adversaires ou obtenir leur soutien matériel ou symbolique.

Il est clair que ce modèle de discours constitue une trahison envers la profession, l’éthique et la patrie. L’écrivain, le blogueur ou l’analyste qui accepte d’être un instrument entre les mains d’un acteur politique et abandonne son objectivité pour servir un agenda particulier trahit sa mission, ses lecteurs et sa société. Ce type de personne ne mérite pas le titre d’analyste ou d’écrivain, mais celui de mercenaire ou de porte-voix propagandiste. Le problème est que leur présence dans le paysage médiatique et politique contribue inévitablement à détruire ce qui reste de la confiance des citoyens dans le discours politique et à éroder l’espoir d’accéder à des informations honnêtes et à des analyses intègres.

La question ne concerne donc pas uniquement l’USFP, mais l’ensemble du discours politique au Maroc. Ce qui arrive aujourd’hui à ce parti pourrait arriver demain à n’importe quel autre, car le problème ne réside pas dans la cible, mais dans la méthode elle-même. Une méthode fondée sur le sophisme, la désinformation et le populisme menace tout le monde et rend impossible toute vie politique saine sous sa domination. La responsabilité incombe ainsi à tous — responsables politiques, journalistes, blogueurs et citoyens — de s’opposer à cette dérive et d’exiger un discours respectueux de la raison, de la vérité et de l’éthique.

Le citoyen marocain mérite mieux. Il mérite un discours politique qui respecte son intelligence et son droit à une information fiable. Il mérite des analystes et des blogueurs attachés à l’objectivité et à l’intégrité, qui ne vendent pas leurs plumes au plus offrant. Il mérite des partis qui rivalisent sur la base de programmes et d’idées, et non par des campagnes de diffamation et de manipulation. Il mérite une vie politique fondée sur les valeurs et la morale, et non sur la tromperie et l’hypocrisie. Si nous ne nous mobilisons pas collectivement pour sauver le discours politique de cette dérive, nous serons tous complices de la destruction des chances de bâtir une vie politique saine dans notre pays.

L’USFP fait aujourd’hui l’objet d’une campagne injuste fondée sur le mensonge et la manipulation, mais l’enjeu dépasse ce parti. Il s’agit de l’avenir de la politique au Maroc et du type de société que nous voulons construire : une société régie par la vérité et l’éthique, ou une société dominée par le sophisme et le populisme. Telle est la véritable question à laquelle nous devons répondre, car de cette réponse dépendra notre avenir commun.

Libé
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