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L’histoire de la communauté judéo-marocaine d’El-Jadida

Conférence de Mustapha Jmahri à Paris




L’histoire de la communauté judéo-marocaine d’El-Jadida
Sur invitation du Cercle de la généalogie juive de Paris et devant un public intéressé composé de nombreux Marocains de confession juive, l’écrivain Mustapha Jmahri a donné le 5 mars 2020 une conférence sur le thème : « La communauté judéo-marocaine d’El Jadida-Mazagan. De l’histoire à la mémoire ».
Après présentation du conférencier par Mme Françoise Darmon, représentante du Cercle, Mustapha Jmahri a montré que les liens ont toujours été solides et pérennes entre le Maroc et la communauté juive marocaine comme avec la diaspora judéo-marocaine partout dans le monde. Cette conférence, dit l’intervenant, est en elle-même un énième rappel si besoin est de ces liens riches et continuels. La présence juive séculaire au Maroc a laissé des traces indélébiles dans l’histoire et la mémoire et c’est ainsi que les départs successifs des Juifs, partie prenante de la population marocaine, a été vécue comme une frustration certaine de part et d’autre : les musulmans ont été amputés d’une sensibilité culturelle juive qui faisait partie de leur identité et les juifs de la diaspora sont nostalgiques à tout jamais de leur vie marocaine d’antan. Cette histoire a été décrite, relatée et analysée dans les différents travaux académiques d’éminents chercheurs marocains qui se sont penchés sur ce sujet tels Haim Zafrani, Mohammed Kenbib, Ahmed Chahlane, Jamaâ Baida, Simon Lévy et Mohammed Hatimi entre autres.
Le conférencier a ensuite présenté un aperçu sur les origines de la communauté juive d’El Jadida et sa fluctuation au gré des conjonctures et des circonstances. Cette communauté qui comptait, dans les débuts du XIXème siècle, 300 âmes s’est élevée à 3.500 en 1900. La présence juive en territoire des Doukkala, ajoute le conférencier, ne s'est pas limitée aux deux cités d’El Jadida et Azemmour, mais elle a également essaimé vers d'autres localités rurales de la région telles Gharbia, Oualidia et Ouled Amrane.
L’autre particularité d’El Jadida, selon l’intervenant, est que cette cité n'avait pas de mellah au vrai sens du terme. Les juifs pouvaient habiter où bon leur semblait. Si, pendant le Protectorat, la forteresse portugaise reçut l'appellation de mellah, c’était une erreur car la forteresse n'était pas habitée exclusivement par des juifs mais aussi par des musulmans et des Européens. D'ailleurs, la forteresse était, jusque dans les années 1915-20, le seul endroit habitable et sécurisé dans la ville de Mazagan.
Le conférencier a également montré que l’émigration et l’immigration, quoique limitées au départ, se faisaient à partir d’El Jadida et d’Azemmour d’une façon normale. Pour preuve, dans les archives de la famille Amiel, par exemple, un document révèle que Mimoun Amiel, en 1862, avait fait un long voyage qui l’avait conduit d’Azemmour, sa ville natale, à Jérusalem. Au début du XXème siècle, une émigration limitée vers l’Amérique du Sud fut constatée. Mais, elle n’a concerné qu’une dizaine de familles aisées.
Selon Mustapha Jmahri, les premiers vrais remous au sein de la communauté vont apparaître avec l'installation du gouvernement de Vichy en France. Malgré la présence d’une commission allemande d’armistice au Maroc, feu Mohammed V s’opposa fermement à l’application des lois anti-juives au Maroc. Le contexte de l’époque, à n’en point douter, provoquait l’inquiétude dans la communauté. Le débarquement américain en novembre 1942 lui apporta un certain apaisement. A El Jadida, par exemple, des filles juives se marièrent avec des soldats américains.
Dans ces temps difficiles, ajoute l’intervenant, certains juifs jdidis ayant regagné la France ont transformé leur nom pour le franciser. L’exemple de Moïse Benouaïch est édifiant. Né en 1910, il alla, à l’âge de 24 ans, étudier en Suisse, pays neutre, mais en visitant Paris il fut arrêté par la Gestapo et interné à Drancy en septembre 1943. Il mourut au camp de concentration d’Auschwitz en janvier 1944. Il avait changé son nom en Benoish.
A la fin de la guerre, plusieurs membres de la communauté partirent en France mais aussi vers l’Espagne, l’Angleterre, la Hollande et les USA. Dès 1947, il y a les premiers départs discrets vers Israël. L'Agence juive et le gouvernement français s'accordèrent pour légaliser l'émigration en Palestine. Un camp de transit important dit « camp de Mazagan » fut créé entre El Jadida et Casablanca par l'organisation sioniste Kadima (en Avant). On regroupait les migrants qui étaient dirigés ensuite vers Marseille.
Evoquant la situation à l’indépendance du Maroc en mars 1956, Mustapha Jmahri souligna qu’à ce moment-là, des postes importants furent confiés aux membres de la communauté tant au niveau national que local. Le Jdidi Jacques Abergel, lauréat de l’ENA de Paris et ancien directeur-général d’Europe 1, fut affecté au cabinet du ministre marocain de l’Economie. Mais une grande partie de la communauté s’inquiéta de la tendance très nationaliste et arabophone prise au lendemain de l’indépendance. L’inquiétude sera exploitée par l’Agence juive dans plusieurs villes du Royaume, dont El Jadida. Certaines familles se sont disloquées entre deux ou trois pays : ainsi en quittant El Jadida, sur les huit enfants d’Abraham Lezmy, cinq se sont installés en France et trois en Israël. Devant la tournure prise par les événements, les autorités marocaines ne tardèrent pas à dissoudre Kadima en juin 1956 et fermèrent le camp de transit. En dépit de ces restrictions, certains juifs prirent le chemin de l'exode dans la clandestinité grâce au réseau secret, le Misgueret, qui prit le relais de Kadima. Cet exode était nourri par un nouveau facteur : la situation économique défavorable des années 60. Une énième difficulté envenima la situation : la rupture des relations postales avec Israël fit que la communauté ne pouvait plus communiquer avec des parents vivant en Israël.
A la mort de Mohammed V, le 26 février 1961, monarque vénéré par les Juifs marocains, les départs s’accélérèrent. Cette fois, l'émigration touchait aussi des personnes de la classe moyenne qui exerçaient dans le privé ou dans la fonction publique. L’administration marocaine se trouva tout à fait démunie devant les départs d’un bon nombre d’enseignants, de techniciens, de banquiers et de cadres. Et comme si cela ne suffisait pas, survint la guerre des Six-jours en 1967 entre l'Egypte et Israël, ce qui va accélérer le déclin de la petite minorité juive, réduite à 17.000 personnes. Au lendemain de cette guerre, des juifs jdidis quittèrent leur ville natale en toute discrétion telle l’avocate Marguerite Corcos-Ruimy, partie sans même en informer son jeune stagiaire, Abbés M’rabet.
Mustapha Jmahri a également noté, qu’en plus des juifs autochtones, El Jadida avait abrité un contingent de juifs étrangers qui avaient choisi d’y travailler ou d’y vivre. Ainsi, y avait-il des juifs algériens, tunisiens, suisses, anglais, turcs, et français. Il conclut que de nos jours, la présence physique de la communauté juive à El Jadida est quasi inexistante. La ville garde néanmoins plusieurs vestiges de la vie juive passée dont les traces meublent encore l'espace de quelques quartiers. Et l’on ne peut que se réjouir, ajoute le conférencier, de la réhabilitation en cours de la synagogue Bensimon, « Sha’ar Hashamayim » (les portes du Paradis), en un lieu d’échange et de partage perpétuant ainsi une mémoire commune qui résiste à l’oubli.
Après un riche échange avec l’assistance, la rencontre fut clôturée par une séance de dédicace d’ouvrages du conférencier parus dans la série « Les cahiers d’El Jadida ».

Paris : Correspondance particulière
Mercredi 11 Mars 2020

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1.Posté par El Hajjami le 10/03/2020 19:46
Communauté juive marocaine!
Et non judeo-marocaine.
Car la marocanite est une nationali5e qui peut englober toute religion.
Comme on ne dit pas islamo-francais ou judeo-francais mais musulman français ou musulman de France

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