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Il y a quarante et un ans, Libé a interviewé Charles Aznavour : “La Palestine est une terre arabe injustement usurpée”




Bahij Bachir en compagnie  de Charles Aznavour  en 1977 à Damas
Bahij Bachir en compagnie de Charles Aznavour en 1977 à Damas
Charles Aznavour, avec qui nous nous sommes entretenus pendant deux heures, a fait récemment une tournée-spectacle dans les pays du Moyen-Orient – Liban-Syrie et Jordanie- qui s’est terminée par un très grand succès dans la capitale syrienne.
Rappelons qu’Aznavour s’est produit à plusieurs reprises au Maroc et particulièrement à Casablanca où il garde toujours de nombreux amis et fans.
Aznavour, dont les positions pro-sionistes en 1967 n’ont échappé à personne, vient de nous déclarer que la «Palestine est une terre arabe injustement usurpée, et par là appelle les Arabes à s’unir pour combattre «l’impérialisme mondial»». C’est avec intérêt que nous enregistrons ces déclarations qui illustrent d’une manière claire l’évolution des positions de tous ceux qui étaient victimes de la propagande sioniste et qui commencent à soutenir la juste cause du peuple palestinien. Nous n’aurons de cesse, quant à nous, de saluer et d’encourager de telles prises de position.


Libé : Charles Aznavour, on constate que la vie des grands chanteurs comme vous, qui avaient trouvé un certain style ou un certain langage de communication avec le public, est le plus souvent une suite de mutations. On se souvient  que vos débuts ont connu un très grand succès parmi toutes les catégories du public et ce grâce à une voix qui faisait cristalliser un état d’âme, via une musique raffinée et des paroles touchantes. Et par la suite, on voit surgir un autre Aznavour, violent dans sa musique, dur dans sa voix et révolté dans ses paroles. Pourriez-vous nous dire comment et pourquoi vous avez subi cette mutation ?
Charles Aznavour : Effectivement, il y a une mutation dans mon être et je ne vous cache pas cependant que vous êtes le premier journaliste qui constate que j’ai subi une mutation dans ma vie d’artiste. Il y a surtout une évolution dans l’écriture parce que je pense qu’un être qui n’évolue pas dans son écriture est un être stagnant. Je pense que l’être humain ne peut pas rester stagnant. S’il reste stagnant, il est mort debout. Il faut progresser vers ce que vous appelez une mutation.

Un critique a dit que la popularité d’Aznavour a connu certaines limites et il explique que l’une des raisons en est que pour être initié au culte, il est absolument nécessaire de posséder des connaissances fondamentales. De quel culte et de quelles connaissances s’agit-il?
Je crois que c’est une erreur. Je ne crois pas qu’il y a une stagnation de la popularité, au contraire, ça tache d’encre et ça tache d’huile puisque j’ai ouvert plus de pays à « la chanson aznavourienne ». Je suis arrivé tout de même à 78 pays, ce qui est un chiffre énorme, je crois que c’est un record dans le monde de la chanson, à part les hommes politiques, je crois que personne ne pourrait le dépasser.

Et «la chanson aznavourienne», c’est quoi au juste ?
« La chanson aznavourienne» est un mélange de mots usuels de tous les jours, d’expressions poétiques, de communications entre les êtres. C’est aussi des petits malheurs de tous les jours et des petits plaisirs de tous les jours, c’est ça «la chanson aznavourienne». C’est une chanson qui marche dans la rue, c’est une chanson qui va avec le peuple et qui naturellement n’aspire pas à monter dans les sphères supérieures. De toute manière, les sphères supérieures n’existeront plus dans quelques décades.

Votre exploit, dans la chanson occidentale, montre avec quelle perfection vous avez assimilé votre propre histoire et comment vous avez su, à la manière de Proust, embellir le passé que vous évoquez …
C’est vrai que j’ai beaucoup puisé dans mon passé, dans mes souvenirs, dans mes réactions, dans mes sentiments, dans mes émotions. D’autant plus que je suis un être qui a débuté dans la vie en travaillant non pas jeune mais enfant, ce n’est pas rare, comme par exemple dans les pays arabes, mais c’est plutôt rare dans les pays occidentaux, mais je ne me jette pas la pierre. Je trouve que c’est une bonne chose, ça apprend à certaines minorités à devenir plus mûres, à gagner leur maturité. Je pense que si tous les enfants faisaient les études, ça serait trop. Il faudrait quand même qu’il y ait des autodidactes qui font partie de cela et j’ai puisé dans le passé parce que plus on avance en travaillant, plus on se donne du mal, plus on se souvient des difficultés. Des gens qui n’ont pas eu de mal ne se souviennent de rien et la plupart des gens qui ont tout n’ont pas de passé, ils ont surtout un présent, parce qu’ils vivent au présent, parce qu’ils ont les moyens de tout se permettre, tandis que nous, nous travaillons pour acheter nos rêves.

C’est intéressant ce que vous me dites, mais je voudrais surtout savoir si le Aznavour qui me parle maintenant est un Français ou un Arménien ?
Je suis d’abord français d’origine arménienne et surtout le Aznavour de la chanson est français. Dans mon côté arménien, il y a des réminiscences, il y a des résonances mais le chanteur Aznavour est un chanteur français ; l’homme Aznavour est d’origine arménienne et a gardé beaucoup de son folklore, de sa tradition.

Est-ce que vous ne vous sentez pas un peu déraciné par la nostalgie de votre terre d’origine ?
Je suis trop français pour être déraciné, je suis né en  France. La France m’a donné beaucoup de choses, au contraire je me sens bien partout dans le monde. Je n’ai pas le sentiment de certains artistes qui sont de familles héréditairement françaises qui se sentent mal à l’aise quelque part, qui ne comprennent pas très bien les traditions d’autres pays. Moi je me sens à l’aise dans tous les pays du monde. Cela vient, je suppose, de cette dualité entre le français et l’arménien qui ont m’apporté  énormément de choses. Le français m’a libéré de mes complexes orientaux, car n’oubliez pas chez nous les Orientaux, les complexes sont créés par trop de pudeur, trop de respect. Et trop de respect, ça n’arrange rien, bien que je demande à mes enfants d’avoir ce respect. Et comme je vous dis trop de pudeur, c’est embêtant. Nous les Orientaux, nous sommes à la base timide, c’est pour cela que nous faisons trop de bruit. Alors j’étais libéré de tout cela par l’Occident.

Vous dites que la France vous a donné beaucoup de choses mais n’est-ce pas au Maroc que vous devez vos débuts ?
Non pas mes débuts seulement comme vous dites, et avec raison, mais mes premiers succès car c’est bien le Maroc qui m’a lancé vers l’Europe, car il ne faut pas oublier que la France m’avait rejeté au début et qu’au Maroc, j’avais bénéficié de l’aide que m’ont généreusement accordée de nombreuses personnes. Il me plaît d’exprimer ici au Maroc et aux Marocains toute ma gratitude.  

On a pris l’habitude en Occident de qualifier des chanteurs, comme vous, Léo Ferré, Jacques Brel, etc de chanteurs engagés. Est-ce qu’il y a un engagement proprement dit dans la vie artistique d’un chanteur ?
Je crois que l’art doit rester libre. Je trouve que l’art  est beaucoup trop engagé à l’heure actuelle. Je voudrais au moins que l’art reste une chose libre. C’est la liberté qui fait que l’art avance, que l’art progresse. Je suis un homme artistiquement libre et un artiste engagé ne peut pas se produire partout. Il ne peut se produire que du côté où il est engagé. Vous prenez, par exemple, un chanteur de gauche, il n’y a aucune raison que ses problèmes intéressent les pays qui ne sont pas de gauche et vous prenez un chanteur de droite, on ne l’invitera jamais à chanter dans un pays de gauche. Moi je m’adresse à tous les êtres et je crois que mon but est simplement humain, c’est tout.

Donc, politiquement vous n’avez pas de choix dans votre public ?
Politiquement, je n’ai pas de choix de race, de religion, de choix politique, de choix de couleur. Je n’ai qu’un seul choix, c’est quand la lumière est éteinte, quand la salle est noire et que je suis dans le projecteur et que tous les cœurs battent de la même manière. Quand je chante l’amour, je ne demande qu’une seule chose, c’est que les cœurs battent.

Et la chanson arabe ne constitue t-elle pas une source d’inspiration pour vous ?
Je suis oriental et il y a souvent des tris orientalisés dans mes chansons. Et vous savez que la musique arabe n’est pas uniquement la musique égyptienne ou syrienne. Alors la musique orientale, ce n’est pas seulement la musique égyptienne. Si vous voulez, ça commence aux Indes et ça se termine au Maroc.

Pour terminer cet entretien, je voudrais savoir ce que vous connaissez de la Palestine, des Palestiniens et de leur cause ?
D’abord, je sais très bien que la Palestine est une terre arabe qui a été injustement usurpée, que les Palestiniens ont été chassés de leur terre et que par conséquent leur cause ressemble un peu à la cause arménienne.
Et surtout que la cause palestinienne est aussi la cause de tous les Arabes. Donc il faut que tous les Arabes s’unissent pour la défendre énergiquement et déjouer les plans de l’impérialisme mondial qui concentre ses efforts pour dissocier les Arabes. Et je crois fermement que si certains pays arabes cessent d’être les pantins de l’impérialisme mondial qui les manipule comme il le veut et comme il l’entend, on trouvera sûrement une solution à la question palestinienne.

M.Bahij Bachir : Charles Aznavour a toujours vécu dans l’exaltation des valeurs arméniennes

A la suite du décès du chanteur français Charles Aznavour, d’origine arménienne, , notre collaborateur Youssef Belhouji a rencontré le journaliste Bahij Bachir, ancien correspondant de l’hebdomadaire Libération et du journal Al Mouharir au Moyen-Orient, qui a eu l’occasion d’interviewer pour Libération le géant de la chanson française, en 1977 à Damas lors de sa tournée en Syrie. Outre l’entretien que nous reproduisons ci-contre, nous avons pris le parti d’interviewer l’intervieweur, Bahij Bachir qui nous dresse un portrait du dernier géant de la chanson française.

Libération : Voudriez-vous nous dire comment s’est déroulé l’entretien que vous a accordé Charles Aznavour pour Libération ?
Bahij Bachir : C’était plutôt amical et chaleureux. Charles Aznavour s’est prêté volontiers à ce jeu de questions-réponses. Il faut souligner à cet égard que j’ai connu Aznavour en 1974 chez Georges Brassens à Paris, à un moment où les ténors de la chanson française étaient engagés politiquement  dans ce qu’on appelait, à l’époque, les grandes causes, comme la cause arménienne, la cause vietnamienne et la cause palestinienne, etc.

Quand on lit vos interviews avec les chefs d’Etat et les grandes personnalités de ce monde, on se pose cette question : est-ce que faire du journalisme revient à faire de la politique ?
Je distingue nettement entre la politique et le journalisme, tout en exerçant  un certain militantisme  pour les grandes causes.

Revenons à l’entretien que vous a accordé Charles Aznavour en 1977 à Damas. Que retenez-vous de cette rencontre?
A ma grande surprise, j’ai découvert que Charles Aznavour connaissait les grands poètes du Moyen-Orient tels que Adonis, Nizar Kabbani ou Mahmoud Darwich. A propos de ce dernier, il m’a cité le célèbre poème du poète palestinien quand il était détenu dans une prison israélienne « Inscris, je suis Arabe » et m’a chargé de demander à Mahmoud Darwich d’écrire un poème pour le peuple arménien avec comme tonalité «Inscris, je suis Arménien ».
Ce qui signifie qu’Aznavour était engagé dans la cause arménienne et à ce titre, il a toujours soutenu la cause palestinienne.

A part les poètes arabes que connaissait Aznavour, est-ce qu’il avait des préférences concernant les chanteurs arabes?
Oui, Aznavour connaissait et appréciait des chanteurs comme Mohamed Abdelwahab, la diva arabe Oum Kalthoum, Fayrouz. C’est pour vous dire que ce monument de la musique et de la chanson était imbu de la culture arabe.

Est-ce que Charles Aznavour était fier de ses origines arméniennes ?
Ah oui et il le répétait souvent: "Je suis très fier de mes origines arméniennes et je reste attaché à cette noble cause qui est semblable à la cause palestinienne”.
Aznavour est resté toujours humble. Cela correspond à ce qu'il avancait «Vivre comme un milliardaire équivaudrait à m’éloigner de mes origines arméniennes. Ce serait nier mes origines, autrement dit mentir, et j’ai toujours eu peur du mensonge, car sa comptabilité est plus difficile à tenir que celle de la vérité». C’est pour vous dire que Charles Aznavour a toujours vécu dans l’exaltation des valeurs arméniennes.
Et puis Charles Aznavour n'avait pas de religion. Il confiait à des confrères : «Je suis a-religieux donc multi-religieux. Moi, je suis pour toutes les religions. Je suis grégorien donc orthodoxe mais j'ai connu plein de musulmans très bien, je suis devenu musulman. Mais en fait, Dieu, il n'y en a qu'un seul.

Quelles sont les personnalités que vous avez interviewées lors de votre carrière de journaliste ?
J’ai interviewé plusieurs personnalités  et je me permets d’en citer quelques-unes telles que  Khomeini, Yasser Arafat, Hafez Assad, Léopold Sédar Senghor, Saddam Hussein ou Kissinger.
Entretien réalisé par Youssef Belhouji

Il y a quarante et un ans, Libé a interviewé Charles Aznavour :  “La Palestine est une terre arabe injustement usurpée”

Propos recueillis par BAHIJ Bachir
Samedi 6 Octobre 2018

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