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Une relation migratoire structurelle
La centralité de la position marocaine dans le paysage migratoire français se manifeste plus nettement dans les visas de long séjour, où le Maroc arrive en tête des pays africains avec 32.546 visas délivrés en 2025. Cette donnée distingue le Maroc d’autres nationalités majoritairement orientées vers le court séjour et souligne le caractère durable des trajectoires migratoires marocaines, marquées par des projets d’installation, de formation et d’insertion professionnelle. La forte proportion de visas de long séjour parmi l’ensemble des visas délivrés aux Marocains révèle une relation migratoire structurelle, qui dépasse la simple mobilité temporaire.
Le Maroc comme pourvoyeur de capital humain
L’analyse des motifs de délivrance, telle qu’elle ressort des statistiques françaises, montre que les Marocains obtiennent principalement des visas pour motifs étudiants (40,5%) et économiques (27,9%). Ce profil traduit une migration largement encadrée par les dispositifs institutionnels français, et fondée sur la formation et l’accès au marché du travail, loin de certaines représentations réductrices centrées exclusivement sur l’irrégularité. Il confirme également le rôle du Maroc comme pourvoyeur de capital humain, notamment dans l’enseignement supérieur et certains secteurs économiques en tension.
Toutefois, la place du Maroc apparaît plus contrastée s’agissant des visas «Talent». Bien que les ressortissants marocains figurent dans le Top 10 des nationalités bénéficiaires, la baisse de 12,6% enregistrée en 2025 suggère un repositionnement relatif, au profit de pays comme l’Inde, la Tunisie ou la Chine, qui concentrent une part importante de ces visas hautement qualifiés. Cette évolution interroge les critères de sélection appliqués par la France et la concurrence croissante entre pays du Sud pour l’accès aux canaux de migration qualifiée.
Place structurante mais ambivalente du Maroc
Tous visas confondus, les ressortissants marocains se situent en deuxième position, derrière les Chinois et devant les Indiens, confirmant le caractère stratégique du Maroc dans la politique française des visas. Cette stabilité contraste avec le recul marqué de certaines nationalités maghrébines, notamment algérienne, et avec la progression rapide de plusieurs pays asiatiques, révélatrice d’une diversification progressive des profils migratoires admis.
Dans l’ensemble, les chiffres du ministère de l’Intérieur français mettent en évidence la place structurante mais ambivalente du Maroc dans le système français de délivrance des visas : un partenaire migratoire de premier plan, fortement intégré aux mobilités de long terme, mais confronté à des hiérarchies renouvelées, en particulier dans les segments les plus valorisés de la migration qualifiée. Cette configuration souligne à la fois la profondeur des liens migratoires franco-marocains et les limites imposées par des politiques de sélection de plus en plus concurrentielles et différenciées.
Une forte demande européenne en mobilité étudiante et scientifique
Sur un autre registre, les récentes statistiques récentes d’Eurostat montrent que les Marocains représentent 5% de l’ensemble des autorisations européennes pour études et recherche, soit 23.000 titres de séjour. Ils se classent parmi les trois premières nationalités, aux côtés des Indiens et des Chinois. Cette position révèle plusieurs éléments, à savoir une ancienneté et une densité des circulations académiques entre le Maroc et l’Europe, notamment avec la France, l’Espagne et l’Allemagne ; une orientation structurelle de la mobilité marocaine vers la formation, perçue comme un levier de promotion sociale et professionnelle et une sélectivité sociale croissante de ces mobilités, compte tenu des coûts, des exigences linguistiques et des critères administratifs imposés par les Etats européens.
Ces chiffres confirment que la mobilité marocaine n’est pas uniquement migratoire au sens classique, mais s’inscrit pleinement dans des logiques de circulation des compétences et des savoirs.
Une hiérarchisation implicite des nationalités «désirées»
Le classement des nationalités — Indiens (11%), Chinois, Marocains, Américains — met en lumière une stratification implicite des profils jugés attractifs par les politiques européennes. Les ressortissants asiatiques sont largement associés aux filières STEM (Science, Technology, Engineering, Mathematics) et à la recherche scientifique, tandis que les Marocains occupent une position intermédiaire, à la fois proches géographiquement, culturellement et institutionnellement.
Cette hiérarchisation reflète une approche utilitariste de la migration, où la valeur du migrant est évaluée en fonction de son potentiel académique et économique plutôt que sur une logique de droits.
Les Marocains, piliers du travail saisonnier européen
Le second indicateur est particulièrement révélateur : avec plus de 76.000 titres de séjour pour travail saisonnier, les Marocains représentent 28% du total européen, se positionnant largement en tête devant le Bangladesh, l’Inde ou la Tunisie.
Ce chiffre souligne la dépendance structurelle de plusieurs économies européennes (agriculture, agroalimentaire, tourisme) à la main-d’œuvre marocaine; l’institutionnalisation de la migration temporaire comme mode de gestion des pénuries de main-d’œuvre et une asymétrie forte : les Marocains sont massivement présents dans les segments les plus précaires du marché du travail, caractérisés par la temporalité, la faible protection sociale et une mobilité contrainte.
Une segmentation nette des mobilités marocaines
Pris ensemble, ces chiffres montrent une double insertion du Maroc dans l’espace migratoire européen. En amont, comme pourvoyeur de mobilités qualifiées et étudiantes, intégrées dans des trajectoires de long terme; en aval, comme principal fournisseur de travailleurs saisonniers, indispensables mais juridiquement et socialement vulnérables.
Cette segmentation reflète une gestion différenciée des mobilités, où l’ouverture est conditionnelle et strictement calibrée selon les besoins économiques européens.
Ce que révèlent ces chiffres sur les politiques européennes
Ces données confirment que l’Union européenne facilite les mobilités utiles (études, recherche, travail saisonnier), tout en restreignant fortement les autres formes de migration, notamment familiale ou humanitaire.
Le Maroc apparaît ainsi comme un partenaire stratégique mais subordonné, à la fois réservoir de compétences, main-d’œuvre flexible et acteur clé du contrôle migratoire.
Enjeux pour le Maroc
Pour le Maroc, ces chiffres posent plusieurs enjeux majeurs. D’abord, la fuite ou la circulation des compétences : la capacité à transformer ces mobilités étudiantes en retours qualifiés ou en diasporas stratégiques. Ensuite, la protection des travailleurs saisonniers : conditions de travail, droits sociaux, continuité des parcours et enfin, la souveraineté migratoire ou la capacité à négocier des accords plus équilibrés, incluant mobilité légale, reconnaissance des diplômes et droits sociaux.
Mohammed Chaoui, spécialiste en politiques publiques, estime, de son côté, qu’il faut dépasser une lecture essentiellement « vue d’Europe » des chiffres migratoires et restituer au Maroc sa capacité d’action, souvent sous-estimée dans les analyses. « Intégrer le point de vue institutionnel marocain suppose de replacer ces données dans le cadre des politiques nationales de migration. Depuis l’adoption de la Stratégie nationale d’immigration et d’asile (SNIA) en 2014, le Maroc ne se positionne plus uniquement comme pays d’émigration ou de transit, mais comme acteur hybride, à la fois pays d’origine, d’accueil et de coopération.
Cette reconfiguration influe directement sur la manière dont les autorités marocaines perçoivent les mobilités étudiantes, saisonnières ou qualifiées vers l’Europe : non plus comme des flux subis, mais comme des ressources à gérer, parfois à valoriser, parfois à contenir », analyse-t-il.
Selon notre interlocuteur, «une lecture enrichie gagnerait à analyser les stratégies de négociation du Maroc avec l’Union européenne et les Etats membres, en particulier la France ». « Le Maroc n’est pas un simple récepteur de politiques européennes : il négocie, conditionne, résiste parfois, et instrumentalise aussi sa position géographique et politique. Les accords sur la mobilité étudiante, le travail saisonnier ou la gestion des frontières s’inscrivent dans des rapports de force asymétriques, mais réels, où le Maroc dispose de leviers : coopération sécuritaire, stabilité régionale, rôle diplomatique africain, gestion des flux subsahariens. Intégrer cette dimension permettrait de comprendre pourquoi certaines catégories de mobilité sont favorisées (étudiants, saisonniers) tandis que d’autres restent fortement verrouillées », souligne-t-il. Et de poursuivre : « Par ailleurs, prendre au sérieux les capacités d’action de l’Etat marocain implique d’interroger ses marges de manœuvre internes : dispositifs de formation, reconnaissance des diplômes, politiques d’accompagnement de la diaspora, protection consulaire des travailleurs saisonniers, ou encore incitations au retour. L’absence ou la faiblesse de certaines politiques explique aussi pourquoi les mobilités marocaines s’insèrent souvent dans des segments précaires ou temporaires du marché du travail européen, malgré un niveau de qualification parfois élevé ».
Mohammed Chaoui estime que la vraie question est de savoir ce que veut réellement le Maroc de ces mobilités. « S’agit-il d’un exutoire au chômage, d’un levier de montée en compétences, d’une source de transferts financiers, ou d’un outil diplomatique? L’ambivalence observée dans les chiffres européens reflète aussi une ambivalence stratégique côté marocain, oscillant entre gestion des départs, sécurisation des frontières et valorisation internationale du «modèle marocain» de gouvernance migratoire», indique-t-il.
Et d’ajouter : «Ainsi, enrichir l’analyse par cette perspective ne consiste pas seulement à ajouter un acteur manquant, mais à rééquilibrer le récit, en passant d’une lecture technocratique des flux à une compréhension politique des choix, des contraintes et des stratégies du Maroc dans l’espace migratoire euro-méditerranéen ».
Une relation migratoire dense, structurée mais profondément asymétrique
Les données françaises et européennes sur la délivrance des visas et des titres de séjour en 2024-2025 révèlent une relation migratoire dense, structurée mais profondément asymétrique entre le Maroc et l’Europe, en particulier la France. Le Maroc figure parmi les premières nationalités bénéficiaires de visas de court séjour et occupe une position centrale dans les visas de long séjour, traduisant des trajectoires migratoires durables, fondées principalement sur les études et l’accès au marché du travail.
Les statistiques confirment le rôle du Maroc comme pourvoyeur de capital humain, notamment à travers une forte mobilité étudiante et scientifique, tout en soulignant un positionnement plus fragile dans les segments les plus valorisés de la migration qualifiée, comme les visas «Talent». Parallèlement, les Marocains apparaissent comme les principaux bénéficiaires des titres de séjour pour travail saisonnier en Europe, illustrant la dépendance structurelle de plusieurs économies européennes à une main-d’œuvre marocaine flexible mais juridiquement et socialement vulnérable.
Pris dans leur ensemble, ces chiffres mettent en évidence une segmentation nette des mobilités marocaines : d’un côté, des mobilités qualifiées intégrées et institutionnalisées ; de l’autre, une migration de travail temporaire marquée par la précarité. Ils révèlent une approche européenne utilitariste de la migration, fondée sur l’ouverture sélective des frontières selon les besoins économiques, au détriment d’une logique de droits.
Pour le Maroc, ces dynamiques posent des enjeux majeurs en matière de circulation des compétences, de protection des travailleurs migrants et de souveraineté migratoire, appelant à repenser les termes d’un partenariat migratoire plus équilibré avec l’Union européenne.
Hassan Bentaleb










