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C'est dans ce gouffre entre la parole officielle et le vécu ordinaire que s'inscrit le communiqué publié par l'Association marocaine de protection du consommateur. Un texte sans ornements, sans effets de tribune, mais d'une densité qui accuse. Il nomme ce que le gouvernement s'emploie avec constance à euphémiser, à diluer dans les indicateurs agrégés, à noyer sous les projections optimistes : l'érosion méthodique et continue du pouvoir d'achat des classes modestes et moyennes.
Le tableau est accablant. Les prix de la viande rouge, de la volaille, du poisson, des légumes et des produits de première nécessité ont subi des hausses persistantes qui ont lentement, mais sûrement, laminé ce qu'il restait de marge dans les budgets alimentaires. A cela s'ajoutent les carburants, dont la volatilité chronique se répercute sur l'ensemble des prix à la consommation, et une avalanche de services dits "essentiels" — eau, électricité, transport — dont les tarifs grimpent bien plus vite que les salaires.
Mais c'est peut-être dans un autre constat que réside la vérité la plus glaçante de ce diagnostic. Le crédit à la consommation — cet instrument qui fut longtemps le signe d'une aspiration, la traduction d'un projet, la preuve qu'on croyait en son propre avenir — a changé de nature. Il ne finance plus l'électroménager ni les vacances d'été. Il paie l'épicerie. Il règle la scolarité des enfants. Il comble le vide entre deux salaires. Ce n'est plus un outil de confort, c'est désormais une béquille de survie. Et la ligne de démarcation, autrefois nette et lisible, entre difficulté passagère et endettement durable s’efface peu à peu, jusqu’à devenir imperceptible.
Un étranglement en trois actes
L'association ne se contente pas de dresser un constat général, elle détaille, avec précision, les postes budgétaires qui asphyxient des milliers de ménages, pourtant laborieux, pourtant dignes, pourtant convaincus qu'un salaire décent devrait suffire à vivre honnêtement.
Il y a d'abord les frais de scolarité dans les établissements privés qui ont connu une hausse ininterrompue et que rien, dans les politiques publiques, n'est venu freiner. Des milliers de ménages y consacrent une part disproportionnée de leurs revenus. Derrière ce constat se cache un aveu que le gouvernement peine à formuler : celui de son propre renoncement. Car ces familles ne se tournent pas vers le privé par snobisme ou par conviction idéologique, elles le font par désespoir d'une école publique qui a perdu, au fil des réformes avortées et des promesses non tenues, la confiance de ceux-là mêmes qu'elle était censée émanciper.
Les loyers, ensuite. Dans les grandes métropoles — Casablanca, Rabat, Tanger, Marrakech — la pression immobilière est devenue, pour quiconque n'a pas eu la chance ou les moyens d'accéder à la propriété, une forme de punition permanente. L'envolée des prix à l'achat a mécaniquement entraîné dans son sillage la hausse des loyers, selon une logique de vases communicants que le gouvernement observe avec une passivité qui confine à la complicité. Aucune politique sérieuse de régulation du marché locatif n'a été engagée. Aucun filet de protection n'a été tendu pour les locataires les plus vulnérables. Le silence de l'exécutif sur ce sujet est, à lui seul, une forme de réponse et elle est cinglante.
Les factures, enfin. Celles de l'eau, de l'électricité, d’internet — ces utilités que l'on désigne comme essentielles et que l'on alourdit pourtant à chaque révision tarifaire. Leurs augmentations successives procèdent toujours de la même méthode : discrètes dans leur annonce, brutales dans leurs effets, et jamais accompagnées de la moindre compensation pour les ménages les plus fragiles. Elles grignotent, mois après mois, ce qu'il reste de marge dans des budgets déjà étirés jusqu'à la rupture.
Pris séparément, chacun de ces trois postes représenterait déjà un fardeau considérable. Réunis — et ils le sont pour des millions de foyers — ils forment un étau dont les mâchoires se resserrent avec une régularité que l'on ne peut plus qualifier de conjoncturelle. C'est structurel. C'est systémique. Et c'est, pour une large part, le produit de choix politiques que l'on peut nommer, que l'on peut juger, et que l'on peut — que l'on doit — contester.
La fête ou la dette
A quelques semaines de l'Aïd Al-Adha, l'association élève la voix sur un terrain autrement plus sensible, celui où l'économie rejoint l'intime, où la hausse des prix cesse d'être une abstraction statistique pour devenir une blessure identitaire.
Le ministère de l'Agriculture se veut rassurant. Les ovins sont disponibles, dit-il. Les chiffres sont là. Mais l'association pose la question que les communiqués officiels esquivent avec soin : disponibles à quel prix ? Car entre le troupeau qui paît dans les plaines du Gharb ou de Tadla et le mouton qui arrive sur le marché urbain la semaine de l'Aïd, il y a une chaîne d'intermédiaires, une mécanique de spéculation, une succession de marges qui s'accumulent en silence et qui font, au bout du compte, que la disponibilité annoncée ne se traduit jamais en accessibilité réelle pour les familles aux revenus modestes.
Cette célébration, profondément ancrée dans l'identité marocaine, est devenue un révélateur cruel des inégalités économiques. Pour des centaines de milliers de familles, l'alternative se posera cette année en termes brutaux : fêter l'Aïd en s'endettant, ou renoncer à un rituel qui, au-delà du religieux, est porteur de cohésion sociale et de dignité familiale. Ni l'une ni l'autre de ces options n'est digne d'un pays qui se targue de progrès social. L'une creuse la dette. L'autre creuse la fracture.
L'association appelle les autorités à agir, à surveiller les marchés, à sanctionner les abus et à briser la chaîne spéculative qui s'interpose entre le producteur et le consommateur. Cet appel, juste dans son fond, porte néanmoins en lui une mélancolie révélatrice : celle d'une organisation qui sait, d'expérience, que les pouvoirs publics entendent sans écouter, accusent réception sans jamais vraiment répondre. Et que l'année prochaine, à la même période, il faudra sans doute tirer, une fois de plus, la même sonnette d'alarme.
Souveraineté énergétique perdue
L'association remet également sur la table un dossier que le gouvernement préfère manifestement ranger soigneusement dans ses tiroirs: celui de la Samir, cette raffinerie nationale fermée en 2015 dans des conditions qui n'ont jamais été véritablement élucidées, ni expliquées clairement aux citoyens qui en subissent, chaque jour, les conséquences. Sa résurrection, présentée comme une option stratégique pour renforcer la sécurité énergétique nationale, mérite que l'on s'y arrête.
Car la question n'est pas seulement technique ou financière, elle est éminemment politique. Un pays qui raffine son propre pétrole est un pays qui maîtrise, au moins partiellement, la formation de ses prix à la pompe. Un pays qui dépend entièrement des marchés internationaux est, lui, exposé à chaque soubresaut géopolitique, à chaque spéculation sur les cours du brut, et se retrouve contraint de répercuter sur ses consommateurs des chocs qu'il n'a ni provoqués ni les moyens d'atténuer.
Ce que le gouvernement ne dit pas
Face à ce tableau, la réponse de l'exécutif est connue d'avance. Elle l'est toujours. Des statistiques macroéconomiques présentées comme autant de bonnes nouvelles, une inflation officiellement en repli, des chantiers d'infrastructure érigés en preuves d'un avenir radieux. Mais l'écart entre les indicateurs agrégés et le ressenti des citoyens n'a jamais été aussi béant.
L'association formule des demandes précises : adapter les salaires au niveau réel de l'inflation, renforcer la surveillance des marchés, mettre en place des mécanismes efficaces pour protéger les ménages les plus exposés au surendettement. Ces exigences ne sont pas révolutionnaires. Elles sont le minimum que l'on est en droit d'attendre d'un gouvernement qui prétend placer l'humain au cœur de ses priorités.
Or, à ce jour, aucune de ces mesures n'a été sérieusement engagée. Les hausses de salaires concédées ces dernières années restent en deçà de l'érosion réelle du pouvoir d'achat. Les mécanismes de protection des consommateurs demeurent insuffisants et sous-dotés. Et les marchés continuent de fonctionner selon une logique qui favorise les intermédiaires au détriment des producteurs et des consommateurs.
Mehdi Ouassat








