Cette guerre a mis en évidence un schéma récurrent dans la gestion des crises internationales : des interventions militaires fondées sur des renseignements contestables, présentées comme nécessaires à la sécurité et à la stabilité, mais qui aboutissent en réalité à la désintégration des Etats, à l’essor du terrorisme et à des vagues de déplacements massifs dont les répercussions atteignent même l’Europe, pourtant tenue à l’écart des processus décisionnels.
Dans ce contexte, la position espagnole se distingue. Le Premier ministre Pedro Sánchez a exprimé un rejet clair de toute nouvelle aventure militaire en dehors du cadre de la légalité internationale, mettant en garde contre une répétition des erreurs du passé, notamment en Irak, où la guerre reposait sur des « preuves fabriquées » et a engendré des conséquences catastrophiques. Il a également alerté sur les risques d’une escalade israélienne dans la région, estimant qu’un élargissement du conflit, notamment au Liban, pourrait déclencher une conflagration régionale.
Toutefois, la problématique dépasse la seule décision d’entrer en guerre. Elle s’inscrit dans des transformations profondes des alliances occidentales. Ces dernières années, notamment sous l’administration de Donald Trump, un fossé croissant s’est creusé entre les Etats-Unis et l’Europe, tant sur la conception de la sécurité internationale que sur les valeurs politiques. Le partenariat transatlantique ne repose plus sur un socle commun aussi solide qu’auparavant, et son rôle est désormais remis en question, y compris au sein de ses propres institutions.
Ce basculement se reflète également dans la redéfinition des menaces. Washington ne place plus nécessairement la Chine ou la Russie au premier rang des risques stratégiques, mais met l’accent sur des enjeux d’ordre interne, tels que la liberté d’expression en Europe. Cette orientation traduit un glissement du discours politique américain vers une certaine complaisance à l’égard des courants populistes et de l’extrême droite, ce qui déroute profondément les capitales européennes.
Dans ce contexte, la confrontation avec l’Iran apparaît bien plus complexe que les expériences passées, en raison de l’imbrication des intérêts régionaux et internationaux. Les développements récents montrent que le conflit ne resterait pas circonscrit, mais risquerait de s’étendre aux pays du Golfe, une fois encore exposés en première ligne sans être pleinement associés aux décisions.
Face à ces risques, des puissances régionales telles que la Turquie, le Pakistan et l’Egypte s’efforcent de contenir l’escalade, conscientes des conséquences potentielles sur la stabilité régionale et l’économie mondiale, notamment en raison de la vulnérabilité des marchés énergétiques. Elles tentent également, de manière indirecte, d’éviter à Washington de s’enliser dans un nouveau piège stratégique comparable à ceux de l’Irak et de l’Afghanistan.
Les Etats du Golfe, quant à eux, se trouvent dans une position particulièrement délicate : alliés stratégiques des Etats-Unis, ils sont aussi les plus exposés aux retombées du conflit avec l’Iran, qu’il s’agisse de menaces sur les infrastructures critiques ou de perturbations des exportations énergétiques. Cette situation les pousse à repenser leur doctrine de défense et à envisager une plus grande autonomie stratégique, fondée sur des capacités propres et des alliances régionales rééquilibrées.
Deux scénarios principaux se dessinent : un scénario diplomatique, reposant sur un nouvel accord avec l’Iran qui tiendrait compte des intérêts des acteurs régionaux — contrairement à l’accord de 2015 — ; et un scénario d’escalade, susceptible de viser les infrastructures pétrolières et gazières, avec des répercussions majeures sur l’économie mondiale.
En définitive, le danger ne réside pas seulement dans le déclenchement d’une nouvelle guerre, mais dans la répétition d’un modèle déjà éprouvé et défaillant : décisions unilatérales, visions à court terme et sous-estimation des dynamiques régionales. Dès lors, une question essentielle s’impose : Washington a-t-elle tiré les leçons de l’Irak, ou s’apprête-t-elle à en reproduire les erreurs dans un contexte encore plus explosif ?
Paris – Youssef Lahlali








