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L’or bleu, tenu faussement pour acquis

Journée mondiale de l’eau



Ala nuit tombée, la confrontation fait rage entre les agriculteurs de la région de Marrakech et les agents de contrôle de la direction générale de l’eau. S’estimant dans leur droit en raison du stress hydrique que connaît la région, les agriculteurs, tapis dans le noir, pompaient du fleuve artificiel censé acheminer l’eau à partir du barrage artificiel de Sidi Rahal vers Marrakech, de quoi irriguer leurs champs agricoles. Un bras de fer à l’image du stress hydrique qui caractérise le Royaume : de plus en plus préoccupant et de moins en moins tenable sur la durée, en l’absence d’une gestion remodelée.

Sécheresse et cultures gourmandes en eaux
Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Les champs desséchés le long des plaines surplombant Agadir faisant foi. Là aussi, la sécheresse persistante de ces dernières années combinée à des cultures gourmandes en eaux, a poussé les autorités à réserver l’eau des barrages uniquement aux habitants, en attendant le lancement, semble-t-il imminent, de la station de dessalement d'eau de mer d'Agadir. A Imilchil, c’est plutôt l’agriculture vivrière qui met sous pression le lac Tislit. A la lumière de ces éléments, l’importance de l’eau et sa raréfaction dans le pays s’apparentent à un doux euphémisme alimenté par des chiffres inquiétants, d’autant que le secteur agricole pèse 14% dans le PIB national, premier contributeur devant le tourisme et l’industrie. D’après le World Ressources Institute (WRI), le Maroc atteindra un niveau de stress hydrique extrêmement élevé d’ici 2040. Autrement dit, dans une vingtaine d'années, la demande en eau dépassera les ressources disponibles en passant sous la barre symbolique des 1.000 mètres cubes d’eau douce par habitant sur une période d’un an. Au vrai, c’est déjà le cas. Selon l’ONU, le Maroc est considéré en stress hydrique avec seulement 500 mètres cubes d’eau douce par habitant et par an, contre 2.500 mètres cubes en 1960. Un assèchement des ressources hydriques conséquent et rapide fond comme neige sous un brûlant soleil d’été.

L’eau est faussement considérée comme intarissable
Signe que les ressources en eau du Royaume se tarissent, les agriculteurs de Marrakech et sa région se heurtent à une triste réalité dont ils se croyaient immunisés. Réalité à laquelle leurs homologues de Zagora ont été confrontés il y a plusieurs années, à cause d’une gestion des ressources hydriques pour le moins crispante. Bref, le nouvel or bleu qui a longtemps été considéré comme une ressource acquise est plus que jamais en péril. “Malheureusement, ici sur Terre, l’eau est trop souvent considérée comme acquise. Et le risque de la déprécier est bien trop grand pour qu’on puisse l’ignorer», conviennent les auteurs du rapport 2021 des Nations unies (ONU) sur les ressources hydriques. Publié le 22 mars par l’UNESCO, à l’occasion de la Journée mondiale de l’eau, ledit rapport a pour but de valoriser l’eau, une ressource inestimable, irremplaçable et surtout vitale, à tel point que les humains essayent d’en trouver sur Mars, à plus de 62 millions de kilomètres de la planète Terre. « Ne pas attribuer assez de valeur à l’eau dans tous ses emplois constitue une cause majeure, voire un symptôme, de la négligence politique vis-à-vis de l’eau et de la mauvaise gestion de celle-ci », affirme le copieux rapport, basé sur une masse d’études qu’il synthétise afin que les pays prennent à la fois la mesure monétaire, mais aussi éthique et morale, des valeurs ajoutées que l’eau nous offre.

La disponibilité de l’eau douce en déclin
Le premier frein à cette prise de conscience mondiale est donc le sentiment d’avoir entre les mains une ressource intarissable, mais c’est un leurre. “La disponibilité de l’eau douce est en déclin”, prévient l’ONU. Puis d’ajouter : “Tout y concourt : l’extraction intensive et excessive des eaux souterraines, la perte accrue de celles de surface et la réduction de la capacité des réservoirs artificiels”. Dans un monde parfait, ce constat devrait servir pour reconsidérer la valeur de l’eau sur cette planète. Le problème, c’est qu’à la différence de l’or, du bois ou de la tonne de CO2, il n’existe pas de chiffres pour qualifier la valeur de l’eau, car il faut y intégrer de multiples perspectives. C’est difficile, par exemple, de montrer à un ministre de l’Agriculture l’étendue des services qu’elle rend», regrette Richard Connor, rédacteur en chef du rapport 2021. En effet, comment appréhender la valeur de l’eau de manière juste et efficace alors que, par exemple, les zones humides sont peu considérées (voir notre édition du 4 mars 2021) ? Ces écosystèmes naturels abritent des espèces rares, contribuent au contrôle des crues, à la séquestration du carbone, à l’atténuation de la pollution et attirent des visiteurs. Pourtant, ils sont détruits sans regret principalement à cause d’une urbanisation poussée à l'extrême. En clair, ce n’est pas la valeur écologique de l’eau qui risque d'éveiller les consciences. Qu’en est-il des considérations économiques ? Une pénurie d’eau et des ruptures dans les services d’approvisionnement, ou encore les dégâts causés par des inondations auront indéniablement des conséquences économiques majeures, a fortiori dans le secteur agricole qui représente environ 4% du produit intérieur brut (PIB) mondial. Conséquences qui se chiffrent en sommes astronomiques, sans pour autant englober la totalité des effets de l’eau sur l’environnement, dont l’attrait des paysages, la santé, le bien-être, les avantages socio-culturels, spirituels et le bonheur.

Manque de services d’eau et d’assainissement
Le bonheur justement, parlons-en. On doute fortement que ce soit avec ce sentiment que plus de 230 millions de personnes dans le monde passent plus d’une demi-heure par jour à aller s’approvisionner au puits ou à la borne du quartier. Essentiellement des femmes et leurs filles, selon l’Unicef, qui ajoute qu’elles y consacrent 200 millions d’heures par jour, soit 22.800 ans au total. Pis, en 2021, plus de 3 milliards de personnes ne disposent toujours pas d’équipement leur permettant de se laver les mains, et deux établissements de soins sur cinq en sont dépourvus. De plus, l’absence d’hygiène au moment de l’accouchement est à l’origine d’infections qui tuent plus de 1 million de nouveau-nés et sont responsables de 11% des décès maternels. En somme, trouver le bonheur avant l’eau n’est qu’illusion. Et cela ne risque pas de changer de sitôt. D’après le même rapport, on constate que dans 136 pays à revenu faible et intermédiaire, le manque de services d’eau et d’assainissement entraîne des pertes économiques annuelles de 260 milliards de dollars, l’équivalent de 1,5% de leur PIB. Dès lors, subventionner ces services se «justifie tant d’un point de vue économique que social et moral», note le rapport. Toutefois, ces aides publiques serait mal ciblées et sources de corruption selon le rapport publié par l’UNICEF. En se basant sur une recherche datée de 2019, dans dix pays à revenu faible et intermédiaire, le rapport montrait qu’en moyenne 56% des subventions profitent aux 20% les plus riches et à 6% aux 20% les plus pauvres. Mais si dans quelques années, l’eau venait à être encore plus précieuse que l’or, la richesse prendra la forme liquide de l’eau, à n’en pas douter. 

Chady Chaabi
Mercredi 24 Mars 2021

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