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Durant le confinement, le papillon ravageur n'a pas chômé

15.000 hectares de forêts de chêne-liège en grand danger




Durant le confinement, le papillon ravageur n'a pas chômé
Le confinement est un véritable bol d’air pour les forêts marocaines. En l’absence d’activité humaine, la faune et la flore y ont plus que jamais repris leurs droits. Mais cette accalmie n’a été que de courte durée pour le massif forestier situé dans la région de Rabat-Salé-Kénitra. Principalement composé de chêne-liège, le massif a reçu la visite d’un invité un peu trop encombrant, collant et surtout sans gêne. Le genre à ne pas inviter deux fois mais qui continue à s’imposer d’année en année.
« Plus de 15.000 ha de forêts de chêne-liège dans la région de Rabat-Salé-Kénitra ont connu une attaque phytosanitaire exceptionnelle par le ravageur Bombyx disparate (Lymantria dispar) », a annoncé dans un communiqué le Département des eaux et forêts affilié au ministère de l’Agriculture dans un communiqué. Papillon issu du Japon, ce défoliateur a commencé par se propager dans tout l'Hémisphère Nord essentiellement dans le sud et l'est de l'Europe, ainsi que le nord-américain, avant de survoler la Méditerranée pour s’attaquer au chêne-liège de la région de Rabat dont il est particulièrement friand.  
A en croire le communiqué émanant du Département des eaux et forêts, cette attaque est « exceptionnelle ». Non pas par ses conséquences mais plutôt à cause du nombre d’arbres assaillis par le papillon. Et surtout à cause du Covid-19. « Les restrictions liées à l’usage des aéronefs ont résulté sur un retard dans les traitements », avoue ledit département. Et ce « malgré les mesures habituelles mises en place par le Département et l’ONSSA pour identifier les zones infestées, définir le programme de lutte et engager les intervenants pour les traitements». 
En effet, le Bombyx disparate n’est pas un inconnu au bataillon des insectes ravageurs recensés sur le territoire national. Il fait l’objet d’une campagne de traitement annuelle depuis 2001. L’évolution des traitements est caractérisée par un pic en 2007. Une année où une attaque importante a été enregistrée, contrée par le traitement d’une superficie globale de près de 12.000 ha. Une attaque moins grave comparée à celle de cette année.
En réalité, même si le Département des eaux et forêts rassure « la majorité des arbres supportent cette attaque et ne subissent pas de préjudices », en cas de défoliations répétées  pendant plusieurs années successives, le Bombyx disparate (en arabe Larouka) peut faire de gros dégâts. Lépidoptère faisant partie des espèces constituant les écosystèmes subéricoles au Maroc, il sévit donc principalement dans la forêt de Maâmora. Comment ? D’après le site de l’INRA, les chenilles, très voraces à partir du troisième stade, gâchent les limbes plus qu'elles ne les consomment. Résultat, il est fréquent de trouver des débris de feuilles au pied des arbres. 
Ces arbres sont totalement défoliés au cours du printemps. Pis, quand bien même les défoliations ne provoquent pas en général la mort directe des arbres, elles peuvent largement compromettre les glandées et la reprise de jeunes plantations ou régénérations. En plus, des défoliations totales et successives sont désignées comme un facteur d'affaiblissement des chêne-liège. Une situation à éviter car elle pourrait favoriser une colonisation par des parasites, en particulier si ces défoliations sont suivies par une attaque plus ou moins importante d'oïdium, appelé aussi pourriture blanche ou maladie du blanc. 
Vous en conviendrez certainement, en dépit du ton rassurant du Département des eaux et forêts, force est de constater que les attaques répétées du Bombyx disparate sur le chêne-liège de la région de Rabat sont de nature à inquiéter, là où se situe, selon l'Institut méditerranéen du liège, 16,4 % de la subéraie mondiale qui totaliserait environ 2.687.000 hectares répartis sur sept pays dont l’Algérie et la Tunisie.
On dit souvent que c’est seulement lorsqu’on risque de perdre quelque chose qu’on se rend compte à quel point on y tient et on en a besoin. L’adage s’applique au chêne-liège de la région de Rabat. Sa forêt jouxte l’autoroute. Des milliers d’automobilistes longent ses arbres sans pour autant y prêter attention. Pourtant, la déperdition de la subéraie marocaine serait une véritable tragédie écologique et un casse-tête économique. 
En 1910, le massif forestier du chêne-liège s’étendait sur 130.000 hectares, mais à cause des années de sécheresse, du surpâturage, de la surexploitation des ressources forestières par les habitants, de la déforestation à des fins mercantiles, mais encore  de l’apparition de certaines maladies et parasites et l’expansion urbanistique, la forêt connaît une régression annuelle en termes de superficie et de densité de l’ordre de 1.500 ha. 
A ce rythme, combien de temps va-t-elle encore résister aux cinq milliards de m3 de sables siliceux et mobiles qui guettent les infrastructures environnantes? Car sans elle, l’ensablement et l'ensevelissement menacent fortement, aussi bien les villes limitrophes, les cultures et les barrages que les égouts, autoroutes et véhicules, aéroports et avions. Sans parler de la faune et de la flore qui en dépendent. Le chêne-liège, robuste et dont les racines pénètrent profondément le sol, qui peut aisément atteindre les 15 m de hauteur et vivre jusqu’à 200 ans, est connu pour ses aptitudes à préserver la biodiversité qu’il abrite. Selon les littératures sur le sujet : 135 espèces de plantes, 24 de reptiles et d’amphibiens, 160 espèces d’oiseaux et 37 de mammifères. Une abondance due notamment à la faculté des subéraies d’être des systèmes sylvo-pastoraux de basse intensité, associés fréquemment à une gestion durable, au maintien du cycle naturel de l’eau et du carbone.
Côté économique, il y aurait plus de 50 entreprises forestières et 10 unités de transformation dépendantes de la subéraie. Sans oublier les quelque 200 exploitants forestiers et 9 groupements d’intérêt économique, lesquels regrouperaient 34 coopératives. Résultat: 100 millions de DH en moyenne annuelle de recettes forestières y seraient générés. Sauver le chêne-liège des griffes du Bombyx disparate est donc impératif. « Les équipes de la Gendarmerie Royale, en coordination avec le Département des eaux et forêts et  l’ONSSA, ainsi qu’une société spécialisée dans les traitements aériens, ont entamé la lutte contre ce ravageur après l’obtention des autorisations dérogatoires qui s’imposent pendant cette période difficile que traverse notre pays», rassure le Département des eaux et forêts dans son communiqué.  
Il y a deux jours, 4.400 Ha avaient été traités par le biais d'un biopesticide (pesticides biologiques) ou en ayant recours à des insecticides spécifiques des larves d'insectes comme le diflubenzuron (perturbateur de la mue). Malheureusement, ce dernier a la réputation d’être très toxique chez les invertébrés aquatiques d'eau douce. Mais ça c’est une autre histoire. 
 

Chady Chaabi
Vendredi 15 Mai 2020

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