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Saïda Menebhi : Poèmes de douleur et d’espoir




Saïda Menebhi : Poèmes de douleur et  d’espoir
 Marocaine de naissance, mais ayant fait de la gauche sa seconde patrie, elle était de ces militantes et poétesses qui s’engagèrent pour combattre l’injustice. Elle avait vu le jour dans une ville de résistants. Elle incarnait l’espérance de la lumière. Son large front, sa personnalité forte, sa franchise, son courage attiraient les regards. On ne pouvait échapper à l’influence de cette grande figure du militantisme national. A l’écriture, elle poursuivait sa destinée lorsqu’elle notait les premiers vers de son poème (Les dragons noirs) ; elle menait le combat acharné pour la liberté et le progrès. Même en ces heures de douleur, elle restait avant tout au service de l’espérance.
L’allure de Saïda était d’une poétesse rebelle. Avec ses traits nobles, son regard de flamme, elle nous apparaissait comme la poésie même, et si le mot « inspiration » conserve un sens, c’est à elle qu’on devrait l’appliquer. Elle avait de peu dépassé vingt ans que déjà ses vers prenaient de l’ampleur ; la souffrance les rendait plus émouvants. Ainsi, ses poèmes sont marqués par la souffrance : «Oh vous qui ne me comprenez pas, je me sens fatiguée, les épaules courbées par trop de souffrance, de privations et de répression. Mais nos pensées et l’envie de lutter, ni les années de prison, ni leurs portes en bois et leurs griffes, ne me les enlèveront».
Pour reprendre les mots qui frémirent sous sa plume, la gloire de Saïda est faite de sa chair, mais bien qu’ayant accepté son destin de militante, c’est comme les autres une gloire différente qu’elle ambitionnait. Entre toutes les poétesses engagées, elle est l’une de celles qui ont été la plus proche du peuple. On la lisait, on déclamait sa poésie. Au temps où elle composait son œuvre poétique, elle était étudiante en lettres, mais comme la plupart des étudiantes, elle avait commencé par s’exprimer en vers, pour évoquer des poètes. Ses vers, elle ne les compose pas, comme certains, en s’appliquant, elle les scande en marchant. Le poème qu’elle appelle (Le vent de mon pays), on sent qu’elle l’a improvisé sur un siège de canonnier.
Dans tout ce qu’elle écrivait, on retrouvait ainsi sa hantise des combats, son besoin de lutte. «Je veux rompre ce silence, humaniser ma solitude. Ils m’ont désœuvrée pour que rouille ma pensée et que gèle mon esprit. Mais tu sais toi que je chéris que tel un volcan qui, en vie, tout en moi est feu pour brûler les lourdes portes. Tout en moi est force pour casser les ignobles serrures et courir près de toi me jeter dans tes bras», disait aux hommes dont le cœur n’a pas connu la peur.
Militante très érudite, Saïda a atteint beaucoup de ce que lui a donné son milieu culturel. Son lien avec ce milieu est profond et organique : depuis les bancs de l’école, elle s’est formée en contact des meilleures œuvres de la littérature classique et contemporaine. Sans doute, les grands maîtres de cette littérature ont profondément influencé la formation de son œuvre, et cette influence lui a été bénéfique. Le caractère universel de ses poèmes se révèle avec vigueur non seulement dans ses admirables poèmes, aussi dans tous ses écrits, si différents soient-ils par le sujet.
Saïda est profondément engagée : dans ses poèmes, les tendances avant-gardistes se manifestent nettement dans sa poésie. Il y a dans sa poésie une qualité étonnante : elle est marquée par des traits d’un haut sentiment tragique et humain. Elle a maintes fois souligné que les combats offraient de très larges possibilités à la poésie engagée. La poésie de Saïda confirme la justesse de cette idée. A l’époque où elle était étudiante militante, elle composa plusieurs poèmes qui irradient la lumière et la force de l’âme et expriment la colère du peuple contre toutes les injustices.
Les poèmes écrits par Saïda aux heures les plus tragiques sont les meilleurs témoignages de la grande responsabilité qu’elle ressentait à l’égard de sa mission de militante marocaine. Sur son engagement, on trouve un poème inspiré comme ces magnifiques vers pathétiques : «Ne verse pas de larmes sur ton visage blême. Demain camarade nous aurons à regarder loin, vers l’horizon, vers le soleil naissant. Ta souffrance dans mes entrailles, je la sens et mon cœur se fend. Résiste, camarade, compagnon de combat. La montagne nous attend et avec tous les innocents et tous ceux qui veulent relever l’affront».
A méditer sur la voie suivie par la poésie engagée au Maroc, on cite, entre autres, les poètes engagés tels que Mohamed Khair-Eddine, Abdallah Rajii, Abdellatif Laàbi et Ahmed Majatti. Les œuvres de ces poètes nous émeuvent, stimulent nos pensées, impressionnent nos consciences, car elles font vivre avec une puissance particulière les thèmes et les images de notre réalité, toujours tendue, et imprégnée d’énergie révolutionnaire. Saïda était l’une de ces poètes engagés, prônant son appartenance idéologique.
Une poésie de la présence, une poésie qui accueille et médite la souffrance parce que la souffrance est un aspect profond de la vie  des êtres. Dans son œuvre, Saïda nous a montré comment vivre la souffrance quand elle est inéluctable : « Arrête, cesse cette voix qui me poursuit, me hante et me saisit, n’est pas la mienne. Pourquoi persiste-t-elle comme le sifflement d’un train ? Je ne peux plus entendre. Je bouche mes oreilles. Je les écrase pour échapper à ce supplice. Cercle d’acier, acier inhumain, froid et glacial qui m’empêche d’être moi. Ce moi que je veux détruire. Ce moi à bannir et à reconstruire.» Elle assigne à sa poésie d’être l’espoir qui apaise cette souffrance, d’ouvrir le chemin de l’espérance.
Dans les volets tragiques de son œuvre, Saïda atteint une force surprenante. C’est sans doute sa première œuvre où le contenu dramatique s’élève à de telles altitudes. Malgré son caractère émouvant, elle est pleine d’un optimisme profond et d’une foi inébranlable en sa juste cause. Son recueil compte de nombreux poèmes tristes, mais en même temps c’est une œuvre d’une solennité triomphante. Le tragique et le vivifiant acquièrent ici une très grande puissance : « Pourquoi cette nature est dure, ne peut avoir pitié et s’en aller, ne plus revenir car elles n’ont rien à porter. O hiver insouciant, vent sourd, tu gerces leurs mains et leurs lèvres, va-t-en, ne reviens plus. Laisse-nous le temps d’arracher à ceux qui nous exploitent le droit à la vie».  
La révolte de Saïda est celle d’une jeune militante qui entre en conflit avec les semeurs de haine, mais aussi qui veut démasquer le despotisme. Si le despotisme trouve encore pour se maintenir quelques complicités, son rôle est de témoigner de leur avilissement. Elle laisse paraître ce goût du témoignage dans ce poème consacré à son bien-aimé : «Oh bien-aimé, je pense à toi qu’à moi-même. Prends-tu soin de ta santé ? Ta santé est si fragile. J’ai pour toi. Moi, malgré ma souffrance, mon moral reste bon. Dis-moi mon bien-aimé, il paraît que le ciel et le soleil ne sont à personne».
Ainsi va Saïda Menebhi à travers l’épaisseur du monde, munie de mot de passe, attentive à surprendre les présages. Porte-voix du peuple opprimé, interlocuteur de sa douleur, mais aussi témoin de ses frustrations et de ses angoisses, héraut du difficile espoir. De là procède la force de sa poésie. Jamais Saïda n’a été absorbée par le désespoir. Son ambition était toujours d’ôter au monde tout caractère immoral. Et le constat qu’elle fait sur ce monde est  pour elle une mise en garde : « Que demain se lèvera le soleil sur chaque montagne et que cette voix hier sourde, sonore criera jusqu’à l’épuisement que le cauchemar est fini ».
A chaque vers, on sent l’effort de Saïda pour remonter un courant de révolte et de désespoir. Ses vers ne sont pas écrits pour nous attendrir, mais pour nous enseigner l’amour, le chemin le plus dur. Sa souffrance est son secret, le seul secret qu’elle ne voudrait pas divulguer. Mais c’est cela, justement, qui est exigé de certains écrivains engagés. Elle a beaucoup écrit pour les gens souffrants. Et pour écrire de tels poèmes, il faut avoir longtemps souffert de cet ordre : «Rien que les murs gris sourds à mon appel, à mes douleurs et à mes frissons».
Les écrits laissés par Saïda sont aussi divers qu’importants. «Lettres de Prison» expose les principes de sa vision politique et idéologique. Mais son œuvre la plus célèbre est, sans conteste, ses poèmes sur sa vie militante. On sait aujourd’hui que ces écrits sont un document d’histoire de première importance ; mais ils sont aussi un témoignage vivant d’une époque douloureuse et un récit des événements dramatiques auxquels Saïda s’est trouvée mêlée.
Pourquoi Saïda voulait écrire ? Peut-être parce qu’elle sentait qu’elle avait quelque chose à dire, quelque chose que les autres pourraient trouver d’intéressant, parce qu’elle pensait qu’elle a un message. Elle voulait changer son monde parce que la dureté de la vie lui a été toujours insupportable. Elle n’a jamais demandé de faveur à quelqu’un, peut-être savait-elle qu’autrui n’a aucune sympathie pour l’écriture et qu’il ridiculise les écrivains et les militants du peuple. Il fait de ces intellectuels d’humbles gens presque invariablement des coquins ou des imbéciles.
La poésie est l’expression de ce qui est important dans la vie. Nos poètes sont légion. Quand on vit dans un monde où la poésie est maudite, l’homme cesse d’exister. C’est pourquoi Saïda n’a jamais regretté le combat intellectuel contre l’ignorance. Elle pensait que sa poésie consiste à laisser les gens vivre dans leur réel. Elle savait que sa poésie ne crie pas dans le désert. Et ceci rend optimiste quant à l’avenir de l’humanité : « Gens haletants à la recherche du bonheur, regardez-moi donc mes sourires de douleur. Vous sont-ils étrangers ?».
«Liberté et justice », ces deux concepts que Saïda donne à son œuvre. Deux forces, deux convictions qui semblent régir et habiter ses poèmes. Dans ses textes poétiques, le merveilleux et l’horrible sont deux destins inégaux. Ainsi demeure la question sans réponse. Cette limpidité du regard, cette vision à capter l’imprévu conduit Saïda à écrire pour la liberté : « Nous poursuivons la marche et la lutte pour la liberté, la paix et le pain pour la majorité ». Cette conviction est une force visionnaire qui aide à déchiffrer le merveilleux et l’horrible et à découvrir le sens de la vie humaine.
Il y a chez Saïda une évidente séduction. Cette séduction qu’elle distille à travers des mots. Le mot en poésie, c’est l’espoir, c’est l’espérance.  Celui qui garde l’espoir avec patience, atteindra son but. C’était la première leçon que nous donne la poésie engagée. En parlant ainsi, Saïda ne prétend pas inspirer de l’orgueil ; mais elle veut, par la noblesse du sentiment, purifier l’âme de celui qui espère encore, l’engager à se départir de la bassesse et l’empêcher de jamais rien faire qui soit au-dessus de ses forces: « Tous les vivants, tous les désespérés, je les conjure dorénavant de brûler le temps. Etoile lunaire déchire la nuit par les rayons sylvestres ».   
On éprouve un sentiment étrange quand, après quelques décennies, on prend conscience du fait que l’œuvre de Saïda est toujours sublime et vivante. Son œuvre est sans aucun doute intéressante et émouvante. Elle est écrite avec talent et audace. Le sentiment de la conscience nationale était très développé chez elle, et ce n’est pas un hasard si les idées progressistes occupaient une place aussi importante dans son œuvre.
Il est regrettable que Saïda soit connue par ses combats politiques plutôt que par ses poèmes les plus engagés. Les lecteurs qui connaissent sa poésie sont hélas peu nombreux. Ceux qui ont la chance de la connaître ont malheureusement écarté ses œuvres des salons du livre. Aujourd’hui, la scène culturelle, en général, révèle qu’il n’y a guère de poètes qui n’aient, d’une manière ou d’une autre, reflété  la vive lumière projetée par Saïda.
Il est des critiques que gêne l’idée d’un poète engagé pour un idéal. Cette idée est absurde, si nous considérons que les poètes engagés composent des œuvres pour attirer un peu plus de lecteurs et sympathisants. Même si nous ne tenons pas compte de l’activité intellectuelle de Saïda, elle serait parmi les poétesses appréciées par le restant de son œuvre. De nombreux extraits de sa poésie, non seulement ont servi atteint leur but, mais constituent un repère dans l’histoire littéraire du Maroc.
Pour Saïda, la poésie est un rêve vers un idéal espéré. Comprendre comment cette joie d’écrire chaque jour pouvait coexister en Saïda, c’est saisir l’un des aspects de sa personnalité : aimer son devoir, honorer ses engagements et tenir ses promesses  jusqu’à s’exposer aux plus grands dangers, voire à la mort. Ainsi, Saïda était un grand exemple de noblesse et de courage.
« Ne renoncer jamais au rêve, dit le poète persan Saadi : les sources du bien et du mal sont cachées, et nous ignorons laquelle doit s’ouvrir pour arroser l’espace de la vie. O homme ! Dans le malheur, sois patient, et espère ». Tel était l’esprit de Saïda, qui était un don inestimable de la vie.
Saïda méritait le nom de grande poétesse, plus par sa bonté que par ses défis. Aujourd’hui, son œuvre nous charme et nous plaît par cette libération morale qu’elle avait accomplie parmi les intellectuels engagés de son époque : « Tu sais mon enfant, j’avais fait un poème pour toi. Mais ne m’en veux pas si je l’ai écrit en cette langue qu’encore tu ne comprends pas. Ce n’est rien mon enfant lorsque tu seras grande, tu saisiras ce rêve que j’ai fait en plein jour. Le rêve, mon enfant commence quand je vois un pigeon, les oiseaux qui montent leurs nids sur les toits des prisons ».
     Autre chose est son univers intérieur: Saïda n’était pas la proie facile des méchants, mais elle était une grande femme qui projette la plus grande lumière dans nos rêves.
Tel est l’éclatante vision de Saïda. Comme il n’y a que le beau qui puisse arracher au mal ses victimes, et rendre le rêve à ceux qui l’ont perdu, il n’y a que la poésie qui puisse ressusciter ce rêve par le beau. Saïda, dont nous aimons l’œuvre, était toujours persuadée que le bien régnera sur terre et l’enrichira de ses fruits précieux.


Par Miloudi Belmir
Mercredi 9 Janvier 2019

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1.Posté par Fatima Ezzahra le 23/02/2019 16:11 (depuis mobile)
Mr. Belmir vous êtes toujours l'imcomparable ..bravo

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