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Paul Lemoine à Bir Retma





Dans les années 1920, Paul et Marie Lemoine se sont installés dans une ferme de 550 ha à Bir Retma près de Bir-Jdid dans la province d’El Jadida. Après le décès de Paul en 1924 qui était officier de cavalerie, son épouse s’occupa, bon an mal an, de l’exploitation jusqu’à sa reprise par le gouvernement marocain. Son arrière petit-fils, Gwenaël Nicolas, résidant à Saint-Léger-sous-Cholet en France, retrace la vie et l’itinéraire de ses grands-parents en Doukkala.

Au temps du Protectorat, mes arrière-grands-parents paternels exploitaient une ferme à Bir Retma, localité ayant tiré son nom d’un puits de la région, près de Bir-Jdid, dansla province d’El Jadida. Mais comment ce couple originaire de Dax s’est-il retrouvé là ? Pendant la Première Guerre mondiale, mon arrière-grand-père paternel est lieutenant de cavalerie de l'armée française. En octobre 1916, il est blessé par une balle de fusil dans les tranchées de l’Aisne lors d’une mission de reconnaissance. Il arrive au Maroc en 1917, affecté au 1er Régiment des chasseurs d’Afrique en tant qu’officier de renseignement. En novembre 1919, il est détaché au Service des remontes et haras marocains, structure créée par le Maréchal Lyautey en 1913 pour élever des chevaux destinés à l’Armée française. Durant cette même période, le gouvernement français lance une campagne de valorisation des terres agricoles au Maroc. Des lots de terres sont ainsi mis à la vente. Lorsque Paul s’y intéresse, ces lots sont relativement importants, de l’ordre de 1.100 ha. N’ayant pas les fonds pour un tel achat, il sollicite un cousin du côté maternel, Paul Marrast, propriétaire agriculteur installé dans le Sud-ouest de la France. Et c’est ainsi que les deux cousins deviennent propriétaires d’un domaine agricole à Bir Retma. A partir de janvier 1920, Paul Lemoine demande un congé sans solde de deux ans qui le libère de ses obligations militaires et lui permet de concrétiser son projet d’installation sur les terres nouvellement acquises. Il y fait construire une vaste maison à toiture terrasse et galerie couverte bordée par des arcades, il l’agrémente d’alignements de palmiers, de lauriers roses et de géraniums, et y ajoute un bassin de forme octogonale. En décembre 1920, il épouse Marie Lasserre à Dax, ville où nait leur premier enfant, Jacqueline (ma grand-mère). Paul prolonge ensuite son congé de l’Armée de deux années supplémentaires. A cette époque, il semble investi dans la dynamique de développement de la région : il est le premier président d’une association dénommée « Groupement Amical de Bir-Jdid-Saint-Hubert ». Son successeur à ce poste sera Guillaume Chavent. Deux fils naissent par la suite, à Casablanca cette fois-ci : Henri en 1923, alors que son épouse Marie est gravement malade de la fièvre typhoïde, puis Francis en mars 1924. Pour chacune de ces deux naissances, Léonce Lasserre, le père de Marie, fait le voyage depuis Dax. En repartant du Maroc au printemps 1924, il confiera à une de ses filles être inquiet pour la santé de Paul qui s’était blessé assez gravement à la main. Paul décède à Bir Retma deux mois plus tard, le 21 juin 1924, laissant son épouse Marie seule avec leurs trois enfants en bas-âge. Peu de temps après ce tragique événement, elle décide de revenir en France avec ses enfants, chez ses parents. Elle fera par la suite des allers-retours réguliers entre le Maroc et la France pour ses affaires. Le domaine de Bir Retma, d’une superficie de 550 ha, est alors laissé en gérance à des voisins, Léopold Paris (ancien commandant de l’Armée française) et sa femme Alice (née Bertaut). Ce couple a eu une fille, Ginette, née en 1919 qui épousera un propriétaire terrien, Charles Casiez, vingt ans plus tard. Mon grand-père, Yves Nicolas, est né à Blois. Son père, Henri, y était directeur commercial d'une usine de chaussures. À la suite de l'armistice de 1940, la ville de Blois s'est retrouvée en zone occupée, contrôlée par l'Allemagne. Mon arrière-grand-père Henri Nicolas a donc pris la décision d'envoyer rapidement son fils Yves au Maghreb afin de le soustraire aux réquisitions de travailleurs qui, par la suite, allaient devenir le S.T.O. (Service du Travail Obligatoire),système mis en place par l'occupant nazi. Yves est ainsi passé par l'Algérie et le Centre d'infanterie de Cherchell, où il était censé recevoir une éducation militaire d'officier. Mais le centre a fermé en septembre à la suite des accords de démilitarisation signés lors de l'armistice entre la France et l'Allemagne. Il a alors parcouru le Maroc, et ensuite intégré pendant quelques mois le Camp Boulhaut à Benslimane. Il y a vu passer les généraux Weygand et Noguès, venus effectuer une inspection du camp en décembre 1940. Marie Lemoine, elle, revient à Bir Retma avec sa fille Jacqueline en 1940 pour gérer ses affaires, après avoir signé une promesse de non-retour aux autorités allemandes. Son fils Henri les rejoint peu après pour sa dernière année d’enseignement secondaire qu’il effectuera au lycée Lyautey de Casablanca. Il est mobilisé ensuite dans l’armée au sein des Tirailleurs marocains. Il débarque dans le Sud de l’Italie avec les Alliés et prend part à la bataille de Monte Cassino en 1944, et à la progression des libérateurs vers la France et l’Allemagne. A cette époque, Yves Nicolas, mon grand-père, est toujours présent au Maroc. Il est amené à venir à Bir Retma à la fin de l'année 1941. En effet, une de ses tantes lui avait recommandé d'y passer car elle connaissait une certaine Marie Lemoine qui vivait là-bas avec sa fille Jacqueline. Yves y effectuera plusieurs visites et demandera la main de Jacqueline. Ils se marieront le 23 juin 1942 au Contrôle des affaires civiles d’Azemmour et religieusement à la chapelle de Bir-Jdid, entourés par très peu de monde du fait de la guerre alors en cours. Mon père, Christian, naît de leur union le 9 mai 1943, puis Henri le 30 décembre 1944, tous deux à la clinique Comte de Casablanca (près du parc Murdoch). La jeune famille habite alors un petit appartement de la rue d’Algérie à Casablanca. Quelques mois avant, en novembre 1942, les Alliés débarquent à Casablanca au cours de l’opération Torch. Les forces armées françaises présentes en Afrique du Nord passent sous leur commandement. C’est ainsi que Yves et son frère André participeront au débarquement de Provence, en 1944, et à la libération de la France métropolitaine au sein des Forces Françaises Libres. A la fin de la guerre, Jacqueline et ses deux enfants en bas âge ainsi que Marie sont rapatriés temporairement en France, l’occasion pour les parents d'Yves de faire enfin la connaissance de leur belle-fille et de leurs petits-enfants en octobre 1945 dans la maison familiale de Blois. Yves, Jacqueline et leurs enfants reviendront ensuite au Maroc en 1946. Ils logeront quelques mois à Casablanca chez Georges Gillet, entrepreneur et ingénieur, un ami d’Henri Nicolas, le père d’Yves, connu à l’Ecole centrale de Paris. Yves est alors employé administratif au sein du cabinet d’assurances d’Hubert du Crest,situé au numéro 75 de la rue Nationale. A la fin de l’année, la famille s’installe à Bir Retma, où ils vont partager la maison avec Charles et Ginette Casiez. Jacqueline reste seule avec ses deux fils pendant la semaine, Yves étant en déplacements professionnels et ne revenant que le week-end. Ils déménagent en 1949 dans un appartement au 25 rue Bouardel (actuelle rue Abou El Abbas), dans le quartier Bourgogne de Casablanca. Au début des années 1950, Francis Lemoine, son frère, s’occupe du domaine familial des Lasserre dans la région de Dax, alors propriété de Léonce, leur grand père maternel. Cet été 1951, Jacqueline, Henri et Francis, ainsi que leurs conjoints et enfants sont réunis dans le berceau familial. Henri et Francis prennent la décision de s’installer sur le domaine de leur maman, à Bir Retma, et ainsi mettre fin au fermage accordé à Charles Casiez. C’est ainsi que, en septembre 1951, deux voitures quittent les Landes, direction le Maroc. D’un côté, la Citroën Traction 11 cv d’Yves Nicolas avec, à son bord, Jacqueline et ses trois enfants ainsi que Marie Lemoine. Elle est suivie par la Vanguard de Francis et Françoise (son épouse), leurs trois enfants, et le couple Henri et Antoinette. A un rythme de 600 km par jour, il faudra à l’équipage trois jours pour arriver à Bir Retma. A cette époque, le domaine a une superficie d’environ 450 hectares. On y vient par la route P3473, depuis Bir-Jdid au Sud, ou depuis la route côtière (R320) au Nord qui se trouve à environ 500 m de là. Le confort y est rudimentaire : pas d’électricité, on s’éclaire à la lampe à pétrole, et l’eau potable est achetée en bonbonnes à Casablanca. Près de la maison, une éolienne fournissait l’énergie pour pomper l’eau du puits qui alimente le grand bassin octogonal. Un peu plus tard, des groupes électrogènes seront installés pour fournir le courant électrique. Passésle bassin et la maison, à l’Est, l’on trouvait un enclos pour la basse-cour, et une étable pour les vaches, ainsi qu’un hangar pour abriter le matériel agricole. Entre la maison et l'étable se trouvait un marabout, clos de murs avec un arbre planté au milieu sur lequel étaient noués des rubans de tissu. A quelques centaines de mètres autour de la maison étaient implantées les maisons des ouvriers agricoles et de leurs familles. La maison construite par Paul Lemoine, leur père, au début des années 1920 comprenant deux logements distincts, les deux frères s’y installent avec femmes et enfants. Ils se répartissent les activités : Henri prend la charge de l’élevage bovin tandis que Francis gère les cultures : des tomates sur la plaine côtière et des céréales sur le reste des terres qu’il s’occupe de livrer lui-même à Casablanca. Henri parlant couramment arabe, c’est lui qui traitait directement avec les employés, notamment pour leur rémunération. Chaque semaine, il les faisait venir à son bureau, au bout de la maison, pour leur verser leur salaire. Il entretenait de bonnes relations avec eux et avait construit une relation de confiance et de bonne entente dans le travail. Pendant ce temps, Yves Nicolas poursuivait sa carrière dans les assurances et gravissait les échelons au sein du cabinet. Hubert du Crest lui cèdera ses parts et partira s’installer au Canada. Yves assurera en parallèle la gestion comptable du domaine de Bir Retma. En 1955, le contexte politique est particulièrement tendu au Maroc. Le pays est en passe de retrouver son indépendance, mais il sert aussi de base arrière aux combattants algériens. Le gouvernement français distribue alors des armes aux colons pour qu’ils puissent assurer leur défense. Alors que son frère Henri a servi sous les drapeaux, Francis Lemoine, lui, n’a pas été mobilisé pendant la Seconde Guerre mondiale, il n’a donc pas l’expérience des armes et il tombe gravement malade fin 1955. En janvier 1956, son beaufrère Yves Nicolas organise son rapatriement sanitaire en avion vers un hôpital de Bordeaux. Il y reste en convalescence pendant deux mois et prend la décision de ne pas revenir au Maroc. En mars 1956, son épouse Françoise, alors enceinte d’un petit garçon qui sera nommé Paul à sa naissance, rentre en France avec ses enfants. Ils se désengageront du domaine en vendant leurs parts à Henri et Jacqueline. Alors que Jacqueline et Yves reviennent en France en 1961, Henri Lemoine, lui, tente de rester dans la province d’El Jadida le plus longtemps possible. Mais en 1963, après la reprise des terres par le gouvernement marocain, il est contraint de quitter le pays avec son épouse et ses deux enfants, avec comme seul déménagement les quelques valises qu’ils avaient eu le temps de préparer, laissant toute leur vie à Bir Retma. Ils ne seront indemnisés par l’Etat français que bien après leur retour. De nombreuses années après ce retour, mon père Christian Nicolas est revenu sur le domaine en 2002 et a rencontré le neveu d'un employé de l’époque, Tahar, qui s'occupait du taureau et des vaches sur le domaine. Ils avaient alors trouvé la maison encore debout, mais la toiture terrasse était effondrée depuis un certain temps déjà et la végétation avait poussé au milieu.

Par Mustapha Jmahri
Mercredi 27 Janvier 2021

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