Panser Gaza (suite)


Najib Allioui
Vendredi 29 Août 2025

Panser Gaza (suite)
Dans l’introduction à son ouvrage, A. Benziane rappelle que « la guerre à Gaza a fait plus de 40.000 morts dont près de la moitié sont des enfants », un chiffre qui nous laisse bien sûr en état de choc et d’incompréhension totale, car cela en dit déjà long sur la stratégie du gouvernement de Netanyahou visant l’extermination définitive du peuple palestinien. Si on ajoute le nombre de morts qui sont victimes de la destruction d’infrastructure, de la pénurie d’eau et de nourriture, A. Benziane nous fait constater que les dégâts dépassent même la tragédie des bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki. Le lecteur que nous sommes ne peut être qu’abasourdi en face d’un tel désastre, et, par conséquent, nous sommes dans l’étonnement total par rapport au silence occidental qui se veut soi-disant porteur de valeurs universelles : « C’est un massacre, une horreur et, disons les choses, une véritable tentative d’extermination qui est en cours sous nos yeux, avec le soutien et la complaisance des Etats occidentaux » (Introduction). Donc, l’Occident perd désormais toute sa crédibilité face à un Orient qui le respecte, l’apprécie et qui même, lors de ses combats en vue d’un changement souhaité, parle au nom de la démocratie de certains pays occidentaux. Or qui croire maintenant et au nom de quoi se battre ?

Ce que les Occidentaux ignorent parfois, c’est que leur légitimité politique, si l’on peut dire,  dépend des Orientaux, lorsque ces derniers se réclament justement de là où ils ont réussi. Le silence des Etats occidentaux face à une telle misère témoigne de leur faiblesse, car rien, absolument rien ne légitime ce qui se passe à Gaza. Après quoi, A. Benziane précise le sens du terme « génocide », utilisé déjà, comme le note A. Santacreu dans sa préface, par Gilles Deleuze qualifiant la guerre à Gaza de génocidaire : «On dit que ce n’est pas un génocide. Et pourtant c’est une histoire qui comporte beaucoup d’Oradour, depuis le début. C’est un génocide mais où l’extermination physique reste subordonnée à l’évacuation » (Deux régimes de fous, Minuit, 1983, p. 221). Le génocide est réel à Gaza et il est le terme adéquat face à la destruction méthodique des Palestiniens, souhaité par l’Etat d’Israël. Chomsky et l’historien israélien Ilan Pappé corroborent la même idée en affirmant qu’il ne faut plus parler de “guerre” à Gaza depuis 2006, mais de “génocide progressif”. Tous ces arguments avancés par A. Benziane n’ont qu’un seul objectif, expliquer que le génocide remonte à loin, alors que, pour notre grande stupéfaction, les médias occidentaux demandent à ce qu’on mesure les mots dès que quelqu’un ose prononcer le terme. Souvenons-nous, par exemple, d’Emmanuel Macron qui, contrairement à d’autres chefs d’Etats l’ayant déjà utilisé, hésite encore aujourd’hui à employer le terme sous-prétexte que, comme il l’explique, ce n’est pas à lui de recourir à un tel usage, mais c’est à l’historien que cela revient. Finalement, Macron esquive la question du journaliste Gilles Bouleau et recourt au pathos, qu’il embellit par des euphémismes comme : « Un drame humanitaire », « honte » ou « inacceptable » (voir TF1 INFO). La vérité est que le génocide est étroitement lié à l’histoire du sionisme, c’est ce terme même qui le constitue d’une certaine mesure : « Plus encore, ce mot de “génocide”, qui fait tant bondir la bien-pensance médiatico-politique, est étroitement lié à l’histoire du projet colonial messianico-sioniste depuis 1948 et le nettoyage ethnique de la Palestine » (Introduction). Et, à partir de 2023, nous assistons à ce qu’on pourrait appeler un génocide assumé de la part d’Israël. Ne rien dire à ce sujet est un scandale qui témoigne fortement d’un Occident qui perd sa morale, ainsi que le prévoyait dans la même sphère Michel Collon quand il évoquait la “crise morale” des Etats-Unis, en ce sens que personne ne leur fait confiance dorénavant.

Selon A. Benziane, le Hamas, une organisation qu’il qualifie de “machine de guerre déviée”, cédant finalement au piège que lui tendait le sionisme, a rendu possible le plus terrifiant des massacres qu’aient jamais vécus les Palestiniens. Mais, doute oblige, il s’avère que ce massacre aurait dû survenir sans le 7 octobre, car le pouvoir israélien semble le préparer avant. A titre d’exemple, l’actualité montre que l’Etat d’Israël actuel s’établit véritablement sur un régime de fous qui continue la politique de l’établissement du sionisme révisionniste datant de 1948. D’ailleurs, très récemment, Benjamin Netanyahou, le premier ministre, dit ouvertement, lors d’un entretien, le 13 août 2025, qu’il est hanté par une mission spirituelle et historique, celle du “Grand Israël”, reprenant donc le même langage du sionisme radical. 

Ce que A. Benziane qualifie de “machine mythologique sioniste” n’est donc qu’un leurre qui a pour seule fin de multiplier d’autres prétextes ressemblant au 7 octobre pour ainsi justifier ses actes criminels. Contrairement au silence de certains journalistes et politiques complices des actes terroristes d’Israël, le peuple est innocent car il se mobilise haut et fort pour aider les Palestiniens. Plusieurs dates témoignent à juste titre des combats menés par la population du monde contre l’injustice, entre autres, on rappellera la date du 4 novembre 2023 où à Washington un grand nombre de personnes ont protesté contre la politique pro-israélienne de Biden.

De même, A.Benziane souligne les enjeux caractérisant le conflit israélo-palestinien, dont il révèle le substrat basique, à savoir que c’est un conflit qui ne se limite pas simplement à la géopolitique, car « plusieurs composantes qui sont partagées par les deux camps entrent en jeu : politiques colonialistes, subversion des valeurs morales, guerres d’anéantissement aidées par le progrès technologique mais aussi la composante messianique de plus en plus prégnante » (Introduction). Vu l’ampleur du conflit, les citoyens ont compris que les Etats occidentaux ont une relation compliquée avec l’Etat sioniste, en ce sens qu’elle dépasse de très loin la question des intérêts mais qu’elle serait avant tout idéologique s’inscrivant dans le cadre de l’opposition dominateur/dominé, Occident/Orient. Le soutien des Etats-Unis à l’Etat d’Israël se comprend d’abord par le partage d’une idéologie dangereuse consistant dans la réalisation du projet messianique, lequel projet constitue le cœur de la vision sioniste. Depuis la présidence de Donald Trump, on s’avise que l’ultra conservatisme l’emportant chez les Américains est très adéquat à la conception d’Israël. Cela en va de même des présidents Harry Truman ou Georges W. Bush Jr. « Le mythe messianico-sioniste est leur religion et il convient de prendre ce fait en compte lorsqu’on évoque le soutien indéfectible de l’Occident à Israël » (ibid.). Face à la situation désastreuse que subissent les Palestiniens, les médias s’efforcent de nous obliger à considérer la Palestine et le Hamas comme le camp de la barbarie, tandis qu’Israël passe pour le camp du monde libre. Malgré cela, il y a souvent une mobilisation donnant de l’espoir aux Palestiniens du moment que les manifestations continuent même si on les interdit sous-prétexte d’antisémitisme ou de complicité avec le Hamas. Dans le gouvernement français, par exemple, on a même défendu d’intégrer dans la loi une peine d’un an d’emprisonnement contre quiconque osant contester l’existence de l’Etat d'Israël. En bref, face au mensonge médiatico-politique, A. Benziane accepte le pari de venir à la rescousse des opprimés : « Nous ne pouvons plus rester muets… Nous n’avons pas le droit de garder le silence face à tant d’inhumanité. La vérité doit être dite. Il est temps de mettre les pieds dans le plat » (ibid.).

La postface, réalisée par le rabbin franco-israélien Gabriel Hagai, rebondit sur la même idée que  «la paix ne se fera pas au détriment des Palestiniens et au bénéfice des Israéliens, ou réciproquement, mais au bénéfice des deux, ensemble ». Maintenant que ce qui est fait est fait, que l’horreur et le crime ont atteint leur sommet, il faut panser Gaza par la paix.

Apprendre à se réconcilier pour vivre en paix, et ensemble. Il y a, aux yeux de G. Hagai, une seule solution qui soit véritable, elle sera possible si l’Etat d’Israël accepte, comme le propose A. Benziane, la  création d’un nouvel Etat (binational) « inclusif où tous vivraient avec les mêmes droits, à égalité en tant que citoyens, hébréophones et arabophones ensemble (ce qui constitue la seule solution politique viable possible, à mon avis). Bref, la disparition du sionisme lui-même, ce cancer du Moyen-Orient » (postface).  Ainsi Israël, à l’instar de l’Allemagne qui a réparé les dommages des nazis à l’égard d’Israël, doit-il réhabiliter dans des droits les Palestiniens. Ces dédommagements seront financiers et ils serviront sans doute à faire oublier toute cette mémoire malheureuse : meurtres, mutilations, emprisonnements, destructions et tout le reste.  Dédommager les dommages, pour rendre justice aux Palestiniens. Selon Gabriel Hagai, ces paroles ne sont pas les siens, elles émanent de la Torah : « Selon notre Torah, on ne saurait établir une société saine sur l’injustice envers ne fût-ce qu’une seule personne (fût-elle non-juive) – a fortiori envers un peuple tout entier (i.e. les Palestiniens). Il est dit (Deut. XVI:20) : « Justice, tu poursuivras la justice (ṣèdheq ṣèdheq tirdof ) ! ». Et (Deut. XXX:15-19) : « Tu choisiras la vie (wuvâḥ artâ ba-ḥ ayyîm). ». De même, la Torah doit être « [notre] sagesse et [notre] intelligence aux yeux des nations » (Deut. IV:6), plutôt qu’un manuel d’oppression nationaliste » (ibid.). G. Hagai s’élève enfin  contre cette usurpation des valeurs juives, que ne recommande pas la Torah, et ce n’est pas un hasard que ce soient les Juifs eux-mêmes qui soient très critiques à l’égard du gouvernement installé en Israël. Beaucoup de Juifs de par le monde le disent : « Cela ne nous représente pas !». G. Hagai s’en indigne d’autant plus : « À cause d’eux, les nobles mots « Israël » et « Sion » sont désormais jetés dans la boue, voués à l’opprobre du monde entier. C’est une faute impardonnable ! Cela fait d’ailleurs saigner mon coeur d’avoir à utiliser parfois ces saints noms dans leur sens profané, quand il n’y a pas d’autre alternative ou afin de pouvoir me faire comprendre plus facilement de mes interlocuteurs (ou de mes lecteurs, comme c’est ici le cas) » (ibid.). Ce sentiment, d’ailleurs, je le ressens en lisant le livre de A. Benziane, et la postface du rabbin G. Hagai montre que l’Etat d’Israël donne aux Juifs authentiques le sentiment de disparaître pour céder la place à un certain « israélisme ».

C’est pourquoi, nuance exige, on doit distinguer entre l’Etat et les citoyens, les Juifs et l’Etat israélien, entre le gouvernement français et les Français, entre l’Allemagne des nazis et les Allemands. A lire A. Benziane, on comprend que les sionistes sont très loin de la Torah, à l’image des islamistes qui ne s’y connaissent rien en Islam. La plupart de nos problèmes viennent effectivement de ce que les fous de pouvoir se permettent tout, quitte à trahir la parole sacrée, divine. Ils croient dur comme fer au machiavélisme politique en ignorant que son fondement “la fin justifie tous les moyens” est un faux adage qui ne mène pas à la paix ; peut-être conduirait-il à vaincre instantanément, mais pas nécessairement à la victoire  durable. La trahison du texte sacré est souvent mobilisée pour des fins élitistes, voire pire, pour l’augmentation de la violence dont profitent bien ses partisans. A. Benziane n’a pas tort de le souligner en faisant la comparaison avec Daech:« Il y a une déterritorialisation absolue, une version complètement abstraite de l’organisme du régime signifiant. D’où la possibilité d’un état “juif ” auquel s’identifie l’entité sioniste qui n’est qu’un corps sans âme. C’est le même processus passionnel que l’on retrouve dans la formation de la machine monstrueuse de Daesh, avec le Coran récupéré par des extrémistes qui n’interprètent rien (pas de signifiant) et fondent un état “islamique” parodique sur des torrents de sang » (Ch. X).

Ensuite, la dimension poétique est ce par quoi débute l’ouvrage et se termine. L’espoir, la paix.  N’hésitons pas à rappeler le contenu du poème esquissant l’ouvrage. Il s’intitule « Dit-silence ». A partir du premier poème, cette volonté de dire l’indicible, l’innommable, l’ineffable, est affirmée, et la poésie, comme cela se sait, est ce qui reste à l’écrivain face au silence, au kafkaïen. Ce livre, à nos yeux, remédie au kafkaïen, (exprimé par le propos de Delacroix auquel se réfère A. Benziane dans son dernier poème, cité à titre d’exipit : « “Êtes-vous donc nés pour cela ?”(Delacroix, Les désastres de la guerre)) », que nous entendons aussi dans le sens de Milan Kundera, qui ne désigne pas seulement l’absurde, dont les Palestiniens sont victimes, ceux-ci étant considérés par le pouvoir installé comme des animaux (voir la vidéo-choc de la déclaration de la guerre aux Palestiniens), mais le non-sens, le désastre, le contre-sens, que doivent subir les victimes sans en être en aucun cas responsables. Les Palestiniens n’ont rien fait de mal, pourtant ils doivent mourir au nom d’un quelconque Hamas, dont ils ignorent absolument tout. Le poème, de par son universalité et l’émotion qu’il peut susciter chez le lecteur, c’est avant tout un moyen qui permet à son auteur d’exprimer une émotion sincère. Le poétique sert à A. Benziane à dire ce qu’on ne dit pas, quand le langage se tait. On a là, dans cet ouvrage, réclamant les pouvoirs du langage poétique, une véritable lutte contre le non-dit, dicible par la poésie : « Des mots pour écrire le silence / ma plume dans un sang / mêlé de poussière ». Ecrire des poèmes, pour garder le minimum de lumières, quand bien même rendues « aveugles », « noires », par un régime de fous, pour ainsi reprendre Deleuze. En outre, l’auteur fait appel à la poésie, certes, mais il n’est pas question pour lui d’embellir son ouvrage, tant s’en faut, elle s’est imposée à lui comme ce qui pourrait lui offrir les mots, sachant bien que la poésie est à même de dire l’indicible, d’autant que son action s’établit sur une intensité émotionnelle : «Et pour tenter d’exprimer ce que le langage ne peut appréhender, pour essayer d’abord de panser les blessures béantes qui torturent ma conscience, j’ai d’abord privilégié la forme poétique, nous dit A. Benziane dans l’avant-propos ». Ecrire un tel livre, didactique, nécessitant beaucoup de travail, s’assigne pour objectif de trouver une solution à un Etat binational où Israéliens et Palestiniens vivraient côte à côte et non face à face. Son dernier poème, qui clôt Panser Gaza, est un hymne tant à la paix souhaitable qu’à l’espoir incarnant la vie digne d’être vécue : « Les nuages de poussière/jamais n’étoufferont/Le soleil de Gaza ». En face du silence imposé donc, exprimé par le refrain du dernier poème (« Silence/on massacre/des innocents »), c’est le soleil qui l’emportera, cette fois-ci sans poussière, ni « brouillard aride » (poème 1). Les autres poèmes, figurant dans l’ouvrage, ont la mission de rappeler que la lumière sortira vainqueur en face des ténèbres engendrés par toute action fasciste. En effet, tous les poèmes de A. Benziane se fondent à nos yeux sur la quête de la paix, ainsi qu’en sont témoins les vers suivants : « Ses cheveux chantent/la liberté écarlate » (« La rose de Darwish », CH. IX). Ou encore : « Aucun cœur/ne se teint de noir/quand se répand /le parfum de la rose » (ibid.). On retrouve avant, dans un autre poème le même chant d’amour : « Sur cette terre retournée/j’ai crié / Paix/Face au mur gavé /de silences/comme une bouteille/jetée/à la mer » (« Terre étroite », CH.III). Rappelons-le, même si ce livre a été censuré par la FNAC, se voulant être anti-système, il faut dire que face au discours pertinent de cet ouvrage, la FNAC n’a aucune chance et aucune place dans la parole sincère et juste, d’autant que cette censure nous donne la preuve concrète qu’il ne faut pas croire certains médias, éditeurs et journalistes qui se gargarisent d’être anti-. Il faut des actes pour prouver ce qu’on est véritablement, le reste, comme dirait Baudelaire, est littérature !

Par Najib Allioui


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Tags : Panser Gaza

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