Le consommateur livré à une inflation gloutonne
L'oignon, baromètre d'une détresse ordinaire
Il y a quelque chose de révélateur dans le fait que l'oignon soit devenu, en ce printemps 2026, l'un des symboles les plus parlants de la cherté de la vie au Maroc. Non pas parce que c'est un produit exotique ou luxueux, mais c'est précisément l'inverse. L'oignon est peut-être le produit alimentaire le plus universel de la cuisine marocaine, présent dans le tajine du pauvre comme dans celui du riche, incontournable dans la harira du Ramadan, indispensable dans les soupes, les ragoûts, les sauces qui constituent la base de l'alimentation quotidienne de dizaines de millions de personnes.
C'est pourquoi son prix à 16 dirhams le kilo n'est pas une anecdote de marché. C'est un signal d'alarme. Aujourd'hui, les 16 dirhams sont atteints sans émeute mais non sans souffrance, dans une résignation qui traduit peut-être davantage l'épuisement des ménages que leur acceptation réelle de la situation.
Samedi dernier, au marché de gros d'Inezgane, le prix s'affichait encore à 11 dirhams le kilo en gros, soit un niveau déjà deux à trois fois supérieur à ce que les ménages considèrent comme normal. Entre le prix de gros et le prix au détail s'étire une chaîne d'intermédiaires, de transport, de stockage et de marge commerciale qui transforme 11 dirhams en 16, parfois davantage selon les quartiers et les marchés.
Les professionnels de la filière invoquent la mécanique habituelle : une demande exceptionnellement forte pendant le Ramadan, une gestion tendue des stocks constitués l'été dernier, des coûts de transport en hausse. Chacun de ces facteurs est réel. Mais leur convergence simultanée soulève une question que personne ne pose vraiment : pourquoi, année après année, le même scénario se répète : flambée des prix des produits alimentaires pendant le Ramadan, tassement après l'Aïd, puis retour progressif à des niveaux plus élevés que l'année précédente, sans jamais revenir au point de départ? Ce n'est pas de la conjoncture. C'est une tendance structurelle déguisée en accident calendaire.
Le gasoil : un choc annoncé, une réponse désespérée
Samedi matin encore, les stations-services de plusieurs villes marocaines ont vécu des scènes inhabituelles pour une matinée ordinaire. Des files d'attente inhabituellement longues, des camionnettes et des taxis qui patientaient parfois une demi-heure pour faire le plein, des automobilistes particuliers qui remplissaient leurs réservoirs à ras bord et parfois même des jerricanes supplémentaires. La raison ? Simple et connue de tous : dès lundi, une nouvelle hausse des prix des carburants entre en vigueur — 1,60 dirham de plus par litre de gasoil, 0,86 dirham de plus par litre d'essence.
Cette ruée anticipée sur les stations-services mérite qu'on s'y arrête, non pas pour sa dimension anecdotique, mais pour ce qu'elle révèle de profond sur l'état psychologique et économique des ménages et des professionnels marocains. Il ne s'agit pas d'un comportement irrationnel. Il s'agit d'une réponse parfaitement logique à un environnement dans lequel les hausses de prix sont devenus la norme, où elles sont toujours annoncées mais jamais compensées, où chaque dirham économisé aujourd'hui représente une bouffée d'air dans un budget déjà comprimé au maximum.
Les transporteurs routiers, les chauffeurs de taxi, les artisans qui utilisent leur véhicule comme outil de travail, tous savent par expérience que la hausse du prix du gasoil ne restera pas confinée à leur budget carburant. Elle se répercutera, dans les jours qui suivent, sur le coût du transport des marchandises, sur les tarifs de livraison, sur les prix des légumes et des fruits dans les marchés, sur le prix du pain dans les boulangeries qui font livrer leur farine, sur le coût de tout ce qui se déplace sur les routes marocaines, c'est-à-dire sur la quasi-totalité des biens de consommation courante.
Le gasoil n'est pas un carburant parmi d'autres au Maroc. C'est le carburant du transport de masse, de la logistique alimentaire, de l'agriculture mécanisée, du commerce de proximité. Toute hausse de son prix est un impôt déguisé sur l'ensemble des activités économiques, dont la facture finale est systématiquement répercutée sur les consommateurs, en priorité sur les plus modestes d'entre eux, qui consacrent la part la plus élevée de leurs revenus à l'alimentation et au transport.
La guerre contre l'Iran frappe les tables marocaines
Pour comprendre pourquoi la hausse des carburants frappe avec une telle brutalité à ce moment précis, il faut regarder au-delà des frontières marocaines. Les sources professionnelles du secteur de la distribution des hydrocarbures sont explicites : c'est le conflit impliquant l'Iran qui constitue le facteur déclencheur immédiat de cette nouvelle vague de hausse. Et cette explication, aussi lointaine qu'elle puisse sembler à la ménagère du marché de Derb Sultan ou à l'artisan de Sidi Moumen, est d'une pertinence brutale pour comprendre la vulnérabilité structurelle du Maroc face aux chocs extérieurs.
L'Iran contrôle l'un des verrous stratégiques les plus importants du commerce pétrolier : le détroit d'Ormuz, par lequel transite environ 20% de la production mondiale d’hydrocarbures. Toute perturbation — réelle ou anticipée — de cette route maritime se traduit immédiatement par une tension sur les marchés pétroliers mondiaux, une hausse des cours du brut, et une répercussion rapide sur les prix des produits raffinés dans tous les pays importateurs.
Le Maroc est précisément dans cette position : importateur quasi-intégral de ses besoins énergétiques, sans production pétrolière nationale significative, et privé de toute capacité de raffinage depuis la fermeture de la Samir en 2015. Cette fermeture, jamais compensée par l'émergence d'une alternative industrielle crédible, constitue l'un des angles morts les plus coûteux de la politique énergétique marocaine. Un pays qui ne raffine pas son pétrole n'est pas seulement dépendant des prix du brut, il est également dépendant des marges de raffinage mondiales, des capacités de transport maritime, des fluctuations de change et de la géopolitique des pays producteurs.
Chaque fois que le Golfe Persique s'embrase, c'est donc le Maroc qui paye, non pas directement, comme un pays belligérant, mais indirectement, comme un consommateur captif d'un marché mondial qu'il ne contrôle pas et auquel il ne peut se soustraire. La hausse de 1,60 dirham du prix du gasoil n'est pas une décision politique marocaine — c'est la traduction comptable, en dirhams, d'une réalité géopolitique que Rabat subit sans pouvoir l'influencer.
Le kérosène et les billets d'avion : la diaspora prise en étau
La hausse des prix ne frappe pas seulement les ménages marocains. Elle atteint également, par un autre canal, les millions de familles qui entretiennent des liens avec la diaspora marocaine établie en Europe et ailleurs. Car la flambée du kérosène — carburant des avions — met les compagnies aériennes opérant au Maroc sous une pression financière croissante, avec des conséquences prévisibles sur les tarifs des billets d'avion dans les semaines et les mois à venir.
Selon une source informée du secteur aérien, le kérosène représente entre 15 et 30% des coûts opérationnels totaux d'une compagnie aérienne, un poste qui dépasse parfois la masse salariale. Dans cette structure de coûts, toute hausse significative du prix du carburant d’aviation se traduit mécaniquement par une pression sur les marges des compagnies, qui disposent de deux options : absorber la hausse — ce qui est rarement tenable durablement — ou la répercuter sur les tarifs des billets.
Pour les familles marocaines dont les proches vivent en Europe, en Amérique du Nord ou dans les pays du Golfe, cette perspective est particulièrement préoccupante. Les billets d'avion pour les grandes périodes de retour — Ramadan, Aïd, été — constituent déjà une dépense importante dans les budgets des familles de part et d'autre de la Méditerranée.
Une nouvelle hausse des tarifs aériens viendrait s'ajouter à la liste déjà longue des postes budgétaires sous pression, réduisant un peu plus les marges de manœuvre des ménages qui dépendent des transferts de fonds de la diaspora pour maintenir leur niveau de vie.
Or, il faut rappeler ici une réalité macroéconomique fondamentale : les transferts de la diaspora marocaine représentent plus de 10 milliards de dollars par an, une somme supérieure aux recettes du tourisme et comparable aux recettes d'exportation du groupe OCP. Tout ce qui décourage ou complique les voyages des MRE au Maroc, ou tout ce qui réduit leur capacité financière disponible après déduction des frais de transport, a des répercussions directes sur cette manne vitale pour l'économie nationale.
Le poulet : une accalmie trompeuse
Dans ce tableau d'ensemble particulièrement sombre, la relative stabilisation du prix du poulet constitue une note légèrement plus optimiste, mais d'une fragilité évidente. Après avoir frôlé le seuil des 30 dirhams le kilogramme à certaines périodes, les prix de la volaille se sont tassés à entre 17 et 22 dirhams depuis la mi-Ramadan. Un répit appréciable pour les ménages, dans la mesure où le poulet constitue la principale source de protéines animales accessibles pour une large fraction de la population.
Mais des voix autorisées au sein de la filière avicole mettent en garde : l'approche de l'Aïd Al-Fitr crée les conditions d'une nouvelle flambée spéculative. La demande en poulet atteint son pic annuel autour des grandes fêtes religieuses, et certains détaillants n'hésitent pas à profiter de cette pression saisonnière pour reconstituer des marges comprimées par les mois précédents. Le schéma est connu et répétitif : stabilisation en milieu de Ramadan, puis hausse progressive dans les dix jours précédant l'Aïd, avant un retour à des niveaux plus raisonnables après la fête, mais rarement au niveau de départ.
Ce que cette dynamique révèle, c'est l'absence persistante de mécanismes efficaces de régulation des prix dans les filières alimentaires sensibles. La loi sur la liberté des prix et de la concurrence existe. Des autorités de régulation existent. Mais leur capacité à intervenir concrètement sur les comportements spéculatifs des intermédiaires reste limitée, et la traçabilité des chaînes de valeur alimentaires demeure insuffisante pour identifier avec précision à quel maillon de la chaîne la marge excessive se constitue.
L'effet de ciseau : quand les salaires réels reculent en silence
Pour saisir pleinement l'impact de cette convergence de hausses sur le niveau de vie des Marocains, il faut la mettre en regard de l'évolution des revenus. Et c'est là que la réalité devient véritablement préoccupante. Selon les données syndicales les plus récentes, le taux d'inflation cumulé au Maroc depuis le début de la poussée inflationniste dépasse désormais les 15%. C'est ce niveau d'inflation accumulée que les dernières augmentations salariales obtenues dans le cadre du dialogue social devaient compenser.
Or, deux réalités s'imposent. Premièrement, le dialogue social lui-même est en panne : la session de septembre, pourtant convenue entre le gouvernement et les centrales syndicales, ne s'est jamais tenue. Les syndicats documentent avec précision des engagements non respectés, des statuts professionnels toujours en attente de révision, des promesses de revalorisation restées lettre morte. Deuxièmement, même les augmentations formellement accordées ont été intégralement effacées par l'inflation : une hausse nominale de 5% dans un contexte de hausse des prix de 15 à 20% sur les produits alimentaires de base n'est pas une augmentation de salaire réel, c'est une baisse déguisée.
Ce phénomène, que les économistes qualifient d'effet de ciseau, est l'un des plus insidieux dans ses conséquences sociales. Il ne se voit pas dans un bulletin de salaire, la rémunération nominale progresse, parfois. Il ne déclenche pas une protestation immédiate — le mécanisme est trop graduel, trop diffus pour provoquer une réaction collective instantanée. Mais il ronge méthodiquement le niveau de vie réel de millions de ménages, mois après mois, dirham après dirham, jusqu'à ce que des dépenses autrefois ordinaires deviennent des arbitrages douloureux : acheter de l'oignon ou du poulet, faire le plein ou payer le loyer, envoyer les enfants en sortie scolaire ou garder l'argent pour les courses de fin de semaine.
Ramadan et Aïd : quand la fête amplifie les inégalités
Il serait incomplet d'analyser la situation des prix sans tenir compte du contexte calendaire dans lequel elle s'inscrit. Le Ramadan, puis l'Aïd Al-Fitr qui suit, constituent dans la société marocaine une période à la fois de consommation intensifiée et de pression sociale maximale à paraître, à table, en famille, dans la rue. C'est une période où les dépenses alimentaires augmentent structurellement, où la demande de certains produits explose, et où des ménages qui n'en ont pas toujours les moyens s'endettent parfois pour maintenir les apparences d'une fête digne.
Dans ce contexte, la flambée des prix alimentaires ne frappe pas de façon neutre. Elle creuse davantage les inégalités entre ceux qui peuvent absorber les hausses sans modifier fondamentalement leur mode de consommation, et ceux pour qui chaque dirham supplémentaire sur le prix du kilo d'oignon ou de poulet implique une réduction d'un autre poste budgétaire. La fête, censée être un moment de partage et d'égalisation symbolique entre les membres de la communauté, devient paradoxalement un révélateur des fractures sociales que l'inflation aggrave.
Les commerçants qui pratiquent des hausses spéculatives à l'approche de l'Aïd ne font pas qu'optimiser leurs marges commerciales, ils ponctionnent des ménages déjà sous pression, dans un moment où leur résistance psychologique à la dépense est au plus bas. C'est une forme de prédation économique ordinaire que les outils de régulation actuels se révèlent largement incapables de prévenir.
Ce que révèle la carte des prix : une économie sans amortisseurs
Au-delà des chiffres du jour — 16 dirhams le kilo d'oignon, 1,60 dirham de plus pour le gasoil — c'est une réalité structurelle que cette accumulation de hausses met en lumière : l'économie marocaine manque cruellement d'amortisseurs face aux chocs extérieurs et intérieurs.
Un pays qui ne raffine pas son pétrole est un pays qui absorbe intégralement les chocs des marchés mondiaux. Un pays dont le dialogue social est paralysé est un pays qui ne peut pas ajuster les revenus à la vitesse d'ajustement des prix. Un pays dont les filières alimentaires restent insuffisamment organisées et régulées est un pays où les hausses des prix de production se transforment en hausses de prix pour le consommateur deux fois plus importantes, par le jeu opaque des marges intermédiaires.
Ces trois déficits — énergétique, social, structurel dans les filières alimentaires — ne sont pas des fatalités. Ce sont des choix politiques différés, ou plutôt des non-choix qui s'accumulent. La non-reconstruction d'une capacité de raffinage depuis la Samir. La non-institutionnalisation du dialogue social en mécanisme contraignant et calendé. La non-régulation sérieuse des chaînes de valeur alimentaires. Chacun de ces chantiers est connu, documenté, identifié. Aucun n'a été traité avec le sérieux que la situation commande.
Il ne s'agit plus, à ce stade, d'une question de conjoncture à gérer par des ajustements marginaux. Il s'agit d'une question politique centrale qui touche à la cohésion sociale du pays et à la légitimité des institutions à protéger les conditions de vie des citoyens.
Un gouvernement qui ne peut pas empêcher que l'oignon devienne un produit de luxe pendant le Ramadan, qui regarde les prix du gasoil progresser sans aucune mesure de compensation pour les ménages les plus fragiles, qui laisse le dialogue social en jachère pendant que l'inflation ronge les salaires réels, ce gouvernement sera jugé non pas sur ses discours de responsabilité et de partenariat, mais sur la réalité quotidienne que vivent les ménages dans les marchés, les stations-services et les boulangeries de ce pays.
L'amélioration du pouvoir d'achat n'est pas une revendication syndicale parmi d'autres.
Dans le contexte actuel — inflation structurelle, choc géopolitique, dialogue social paralysé, approche d'une période de forte dépense — c'est une urgence sociale nationale dont le traitement ne peut plus être différé sans risque de voir la pression accumulée trouver des formes d'expression que personne n'aura intérêt à gérer après coup.
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Il reste à savoir si quelqu'un, en haut lieu, les écoute vraiment.
Hassan Bentaleb











