A Cannes, l'IA bouscule le cercle fermé du cinéma

Mardi 19 Mai 2026

A Cannes, l'IA bouscule le cercle fermé du cinéma
Avec l'aide de l'intelligence artificielle, Omar Dawson, réalisateur touche-à-tout de Grigny, en région parisienne, a signé un court-métrage remarqué, des États-Unis à la Corée du Sud. Comme d'autres professionnels sans moyens ni réseaux, il voit dans cet outil une aubaine.

Menace ou technologie révolutionnaire, dans les allées du festival de Cannes, l'IA est sur toutes les lèvres.
"La combattre, c'est livrer une bataille vouée à l'échec", a tranché la star hollywoodienne Demi Moore, membre du jury du festival, dès le début de la quinzaine. Elle appelle plutôt à "travailler" avec cet outil, qu'elle juge compatible avec la création.

Une vision souvent partagée par les professionnels des marchés émergents, en Inde, en Amérique latine ou en Afrique, dont les financements sont moindres qu'en Europe ou aux Etats-Unis.
Parmi ses défenseurs les plus enthousiastes, Kishore Lulla, poids lourd du cinéma indien reconverti dans l'IA via son entreprise Eros Innovation. "Au lieu d'avoir peur de l'IA et de penser: +Je vais perdre mon travail+, il faut l'adopter", a lancé le magnat du divertissement, en marge du festival.

Pragmatique, Kishore Lulla reconnaît que "Bollywood ne peut rivaliser avec George Lucas ou Marvel Studios" : "Je n'ai pas ce genre de budget, 50 millions de dollars ou plus".
C'est précisément le créneau que vise la start-up française Inevitable, qui combine studio d'animation et intelligence artificielle pour "réaliser un film de la qualité d'un blockbuster en quatre mois pour 250.000 euros", vante-t-elle.

Son PDG, Jean Mach, assure que "toute la chaîne des droits est respectée", du scénario à la musique. Les acteurs tournent en capture de mouvement sur fond vert avant que l'IA ne génère les environnements.
"Les créateurs africains et sud-américains que nous rencontrons à Cannes sont très heureux", assure-t-il. "Ils peuvent enfin concrétiser des projets qu'ils gardent parfois dans leurs tiroirs depuis plus de 10 ans faute de moyens." En échange, Inevitable se rémunère à hauteur de 5% des revenus bruts du film.
Mais cette vision optimiste ne fait pas l'unanimité.

Les professionnels des métiers techniques craignent une disparition progressive des nombreux emplois de plateau : chefs opérateurs, décorateurs, maquilleurs ou encore accessoiristes.
Les syndicats s'élèvent aussi contre les conditions d'entraînement des modèles d'IA, soupçonnés de s'appuyer sur des oeuvres existantes sans autorisation de leurs auteurs.

"La création de film avec l'IA se fait sur la base du pillage", dénonce Joachim Salinger, représentant du syndicat des artistes-interprètes (SFA-CGT). "Le fait de générer un décor particulier, c'est bien parce que l'IA a été entraînée au mépris du droit de la propriété intellectuelle", critique le comédien.
Face à la fronde des artistes, les grandes plateformes comme Netflix, Amazon et Disney ont accepté "d'ouvrir des discussions", a indiqué le syndicaliste.

Ces inquiétudes ont aussi poussé les autorités françaises à réagir. En visite à Cannes, la ministre de la Culture, Catherine Pégard, a annoncé que le Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC) allait prochainement modifier ses règles pour mieux protéger la création.

L'institution, qui joue un rôle majeur dans le financement du 7e art, ne soutiendra pas "des œuvres où l'IA se substituerait au créateur, au lieu de lui apporter des outils supplémentaires", s'est engagée la ministre.
Pourtant, sur le terrain, de jeunes réalisateurs voient déjà dans l'IA un moyen inédit d'accéder à une industrie longtemps fermée.

Omar Dawson, artiste originaire de Grigny (Essonne), est en démarchage à Cannes. Réalisateur, acteur et chef de projet, il a créé un court-métrage avec l'aide de l'IA avant de l'envoyer à plusieurs festivals internationaux.
Son film a finalement été sélectionné au Newport Beach Film Festival en Californie ainsi qu'en Corée du Sud.
"Cet outil va permettre d'égaliser un petit peu les chances" dans le cercle fermé du cinéma, selon Omar Dawson. "Il y a des jeunes avec un talent énorme mais ils n'intègrent pas les écoles de cinéma, les financeurs ne leur donnent pas leur chance alors qu'ils ont des histoires extraordinaires à raconter".

"Aujourd'hui, les grands studios utilisent déjà l'IA. Pourquoi les gens modestes n'y auraient-ils pas le droit? L'IA permet de raconter nos histoires. Parce qu'au fond, le cinéma, c'est raconter des histoires", assure-t-il.

Libé

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Tags : Cannes, cinéma, IA

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