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Les big tech et le conflit sur le contenu médiatique





Les big tech et le conflit sur le contenu médiatique
Loin des débats politiques échauffés aux Etats-Unis sur le sort du président sortant Donald Trump, que le projet de destitution se réalise quelques jours avant la fin officielle de sa présidence le 20 janvier ou qu’il échappe à la plus misérable fin politique de l’histoire politique américaine, le paysage au pays de l’Oncle Sam dévoile de nouvelles réalités. On observe notamment l’influence considérable des médias sociaux, qui exercent déjà une emprise croissante sur le président de la première puissance mondiale. Le lien entre Twitter et le président américain sortant Donald Trump n’est pas nouveau. Depuis le début de sa campagne de 2016, Trump a parié sur Twitter pour atteindre sa base électorale et le monde entier.

Malheureusement pour lui, les derniers mois ont été marqués par de graves tensions entre le président Trump et ses médias favoris. Et ce d’autant plus que le management de Twitter et de Facebook a adopté des positions fermes sur ce que Trump publie sur les deux fameuses plateformes. Ils ont émis un signal suggérant que ses publications sont «au contenu trompeur» en raison de ses prétentions à gagner l’élection présidentielle américaine. Les comptes du président Trump ont fini par être bannis, en raison de ce qui a été décrit comme une violation des règles de publication de ces plateformes, suite aux violences commises par ses partisans le 6 janvier au Capitole. Entre les accusations d’ingérence dans la liberté d’expression portées par des experts contre les plateformes de médias sociaux, et celles de laxisme, de facilitation de la diffusion des points de vue des maraudeurs et radicaux, et le retard de l’intervention des entreprises technologiques pour mettre fin aux propos d’incitation à la violence tenus par le président Trump pour ses partisans, les faits témoignent de l’émergence d’un nouveau concept de pouvoir et d’influence dans l’ordre mondial actuel. C’est la puissance des titans de la technologie. Ces derniers peuvent jouer un rôle actif dans l’élaboration des politiques nationales et même dans les relations internationales au XXIe siècle. Cela fait quatre ans que le monde entier se réveille sur les quelques mots que le président Trump laisse sur Twitter.

Ces tweets ont servi de boussole à la politique américaine dans le monde entier ces dernières années. Le site luimême a fini par restreindre la capacité du président à parler à ses partisans et à son propre monde; ainsi, le moyen est devenu le message, prouvant que son rôle est plus significatif que celui de communicateur. L’influence de Trump sur Twitter n’était pas tellement exceptionnelle. Il ne figurait pas en tête de liste des 100 personnes les plus influentes, selon le nombre de followers. L’ancien président Barack Obama l’a devancé. Mais Trump a fait de Twitter son meilleur moyen de communiquer avec l’opinion publique et d’exprimer ses positions et orientations sur divers sujets. Le site est en quelque sorte devenu la plateforme informelle unique du président Trump. Tout le monde sait que la principale raison pour laquelle Trump s’est appuyé sur les médias sociaux est sa mauvaise relation avec les médias américains traditionnels, en particulier les réseaux plus populaires tels que CNN. Il a accusé les journaux et les réseaux de télévision qu’il considérait comme hostiles à son égard de se livrer à la diffusion de l’infox et de préjugés à son encontre. On peut toutefois souligner que le président Trump a réussi à utiliser ses tweets pour toucher directement le public américain tout au long de sa présidence. De plus, ses tweets ont permis de façonner l’ordre du jour des dialogues quotidiens qui se déroulaient dans les médias américains. Il n’était pas évident pour les gens de manquer le contenu de la plupart de ces tweets ou les ignorer dans les débats politiques quotidiens.

Il est vrai que les tweets de Trump ont bouleversé les capitales mondiales pendant sa présidence, car Twitter est devenue une plateforme d’expression de la politique étrangère américaine au lieu des outils diplomatiques traditionnels habituels. Mais Trump a réussi à établir sa plateforme favorite et à l’utiliser pour faire pression sur les adversaires et les rivaux des USA, et jouer à la carotte et au bâton sans grand coût politique, comme dans la diplomatie habituelle. Ici, les médias sociaux ont bénéficié de la controverse mondiale accompagnant la présidence de Trump pour renforcer leur rôle en politique, en tant que forces motrices influentes dans les relations internationales. Ils ont su couper l’herbe sous le pied des médias traditionnels américains. Le président Trump a joué un rôle majeur dans la croissance du rôle de Twitter et dans l’augmentation spectaculaire de son impact et de sa valeur marchande. Selon certaines estimations, Twitter aurait même perdu 20% de sa valeur marchande sans les tweets du président Trump. Preuve en est que le site a perdu près de 5 milliards de dollars de sa valeur une fois que le compte du président Trump a été mis en sommeil une fois pour toutes à la suite des événements au Congrès. Curieusement, ils n’ont pas supprimé ses anciens tweets insultant des chefs d’Etat et autres responsables. Dans l’ensemble, l’interdiction du président d’utiliser les médias sociaux populaires tels que Twitter, Facebook, Instagram, Snapchat et YouTube est toujours aussi controversée, si bien que certaines critiques du président Trump n’ont pas été entièrement satisfaites par ce geste.

La chancelière allemande Angela Merkel l’a qualifié de «problématique» tandis que le commissaire européen au marché intérieur Thierry Breton a déclaré: «Le fait qu’un PDG puisse débrancher le haut-parleur du Président des Etats-Unis sans qu’il n’y ait de freins et contrepoids laisse perplexe». Le ministre britannique de la santé Matt Hancock a déclaré que les médias sociaux «prennent des décisions éditoriales maintenant». Il a ajouté que ces plateformes «choisissent maintenant qui a et ne devrait pas avoir une voix sur leur plateforme». Les partisans de l’interdiction affirment que les réseaux sociaux sont des entreprises privées qui ont le droit d’établir des règles et des normes pour leurs clients, tandis que beaucoup s’opposent à ce que Zuckerberg le fondateur de Facebook ou Jack Dorsey de Twitter soit chargé de la nouvelle censure du contenu diffusé au public. En toute objectivité, il faut dire qu’intervenir pour prévenir un désastre et une escalade de la violence lors des événements du Congrès était une bonne décision qui ne devrait pas être vue sous un angle étroit. La sécurité nationale doit être placée au-dessus de toute autre considération lorsqu’il est question de circonstances aussi sensibles.

Il convient de noter ici que les entreprises technologiques ont lancé des mesures de répression contre de nombreux dirigeants depuis l’épidémie de coronavirus, au cours de laquelle le complotisme a connu une grande propagation. Facebook et Twitter ont supprimé les messages du président brésilien Jair Bolsonaro et du président vénézuélien Nicolas Maduro pour des informations dites trompeuses sur la Covid-19. De manière générale, si les acteurs du secteur technologique sont extrêmement prudents en ce qui concerne le contenu des tweets du président Trump, son interdiction marquera un tournant décisif dans l’histoire des géants du tech et dans la manière dont le contenu publié est traité.

Les big tech et le conflit sur le contenu médiatique
Les lois qui exemptent les médias sociaux de la responsabilité juridique pour les publications des utilisateurs devraient être à nouveau mises en lumière. La protection juridique des entreprises reste vivement controversée. Elle pourrait finir par disparaître pour pousser ces entreprises à resserrer leur contrôle sur le contenu, afin que les Etats et les gouvernements puissent retrouver le leur. 

Par Salem AlKetbi
Politologue émirati et ancien candidat au Conseil national fédéral

Libé
Vendredi 29 Janvier 2021

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