Libération

Le Maroc fait de son Sahara un levier stratégique

Duke Buchan à Dakhla pour des entretiens concluants


Mohamed Jaouad Kanabi
Jeudi 7 Mai 2026

Duke Buchan à Dakhla pour des entretiens concluants

Le Maroc fait de son Sahara un levier stratégique
La visite de l’ambassadeur américain, Duke Buchan, mercredi à Dakhla n’a rien d’un simple déplacement protocolaire destiné à produire quelques photographies convenues devant l’Atlantique et des maquettes de projets portuaires. Elle s’inscrit dans une séquence diplomatique beaucoup plus profonde, où le Sahara marocain cesse progressivement d’être traité comme un «dossier» pour devenir, dans les faits, un territoire intégré aux grandes logiques stratégiques internationales. C’est précisément cela qui inquiète Alger.
Dans un message publié sur X à l’issue de sa première visite à Dakhla, dans le Sahara marocain, l’ambassadeur américain Duke Buchan a choisi des mots dont la portée dépasse largement le registre de la simple courtoisie diplomatique. 

En évoquant son entretien avec le wali de la région de Dakhla-Oued Eddahab, Ali Khalil, ainsi que les “vastes perspectives commerciales et d’investissement” offertes par le futur port en eau profonde, le représentant de Washington inscrit clairement les provinces du Sud dans une logique économique et stratégique assumée. Plus significatif encore est l’intérêt affiché des Etats-Unis pour une participation directe à cette dynamique.
Derrière ce vocabulaire feutré de la diplomatie apparaît une réalité désormais difficile à ignorer : Dakhla n’est plus observée comme une périphérie contestée, mais comme un futur carrefour atlantique capable de relier l’Afrique de l’Ouest, les routes maritimes internationales et les ambitions économiques occidentales. 

L’attaque d’Es-Smara de basse intensité et sans dégâts militaires significatifs, revendiquée cette semaine par le mouvement séparatiste du polisario n’a pas été en reste dans l’esprit de Duke Buchan. Au-delà de l’impact matériel limité, il y a cette réaction américaine qui a marqué les esprits. Washington a condamné explicitement les attaques, estimant qu’elles menaçaient “la stabilité régionale” et les efforts de paix en cours. Or, cette condamnation intervient précisément au moment où l’ambassadeur américain multiplie les gestes politiques à Dakhla et où les Etats-Unis réaffirment leur soutien au plan marocain d’autonomie.

En réalité, cette “escarmouche” illustre le déséquilibre croissant entre les deux stratégies. Le Maroc mise sur les investissements, les infrastructures et l’intégration économique du Sahara; le polisario tente, en vain, de maintenir un semblant de visibilité du conflit par de petites et sporadiques actions militaires pour le souvenir d’une cause perdue “existence sur la scène internationale”. Au contraire, cela produit l’effet inverse, renforçant davantage le discours marocain sur la stabilité. Cela alimente plutôt, dans plusieurs capitales occidentales, l’idée d’un mouvement séparatiste incapable de proposer autre chose qu’une logique d’escalade.

L’ironie géopolitique est d’ailleurs frappante. Au moment même où Washington parle ports, commerce et coopération atlantique à Dakhla, le polisario revient au langage des projectiles et des communiqués guerriers. Dès lors deux visions s’opposent désormais, l’une tournée vers l’intégration économique, l’autre figée dans une conflictualité qui semble de plus en plus déconnectée des priorités internationales contemporaines.

Bref et en quelques lignes soigneusement calibrées, l’administration américaine semble ainsi confirmer ce que Rabat défend depuis des années : la bataille se joue désormais moins dans les résolutions onusiennes que dans les ports, les investissements et les corridors commerciaux. Et dans cette nouvelle géographie du pouvoir, le Maroc marque des points avec une constance qui commence à produire des effets irréversibles.

Car, lorsque le représentant officiel de Washington multiplie les étapes à Dakhla — rencontres institutionnelles, inspection des futurs sites consulaires, visites d’infrastructures, échanges sécuritaires et économiques — le message dépasse largement la courtoisie diplomatique. Les Etats-Unis agissent comme une puissance qui normalise sa présence dans les provinces du Sud. Et, dans le langage des relations internationales, la normalisation vaut souvent davantage que les déclarations idéologiques.
 
Le consulat américain : bien plus qu’un symbole
 
Le futur consulat américain à Dakhla constitue à cet égard un marqueur politique considérable. Depuis la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara en 2020, beaucoup d’observateurs, notamment dans les cercles hostiles à l’Est de l’Eden et ailleurs, espéraient une forme de ralentissement ou de réversibilité après le changement d’administration à Washington.

Or, six ans plus tard, non seulement cette reconnaissance n’a jamais été annulée, mais elle s’inscrit progressivement dans des mécanismes administratifs, économiques et diplomatiques durables. C’est là que réside la véritable défaite stratégique du polisario et de l’Algérie : ils avaient parié sur le caractère temporaire de l’engagement américain. Ils découvrent aujourd’hui que celui-ci tend à devenir structurel.

Le plus intéressant est d’ailleurs moins ce qui est dit publiquement que ce qui ne l’est plus. Il y a quelques années encore, les chancelleries occidentales adoptaient un langage extrêmement prudent sur le Sahara marocain, multipliant les formules ambiguës et les équilibres sémantiques. Désormais, le ton a changé. On parle investissements, corridors atlantiques, logistique, coopération sécuritaire, énergies renouvelables, connectivité africaine. Le conflit lui-même semble glisser à l’arrière-plan du discours international.
Pour Rabat, c’est une victoire diplomatique majeure : déplacer la question saharienne du terrain idéologique vers celui de l’intégration économique et géostratégique.
 
Dakhla ou la diplomatie par les infrastructures
 
Et, sur ce terrain, le Maroc dispose d’atouts que ses adversaires peinent à concurrencer. Dakhla, jadis présentée par les soutiens du polisario comme une «zone contestée», devient progressivement un hub régional convoité. Le port Dakhla Atlantique, les projets énergétiques, les infrastructures routières et la connexion vers l’Afrique de l’Ouest dessinent une réalité concrète que la rhétorique révolutionnaire des années 70 ne parvient plus à masquer.

La diplomatie marocaine a compris une chose essentielle : dans le monde contemporain, un chantier vaut parfois davantage qu’un discours à l’ONU. Le Royaume avance donc par matérialisation progressive de sa souveraineté : routes, investissements, ports, liaisons commerciales, coopération militaire, développement urbain. Une méthode moins spectaculaire que les proclamations idéologiques, mais infiniment plus efficace à long terme.
 
Alger face à ses éternelles et propres contradictions
 
L’Algérie, elle, semble prisonnière d’une contradiction stratégique devenue presque chronique. Elle continue mordicus d’investir massivement dans une cause polisarienne qui mobilise de moins en moins d’enthousiasme international, alors même que ses propres marges économiques se rétrécissent sous la dépendance énergétique et les tensions internes. 

Alger conserve évidemment des leviers importants — militaires, diplomatiques, énergétiques — mais son narratif régional s’essouffle. Le polisario, quant à lui, apparaît de plus en plus marginalisé. Sa tentative de relancer une logique de confrontation militaire après la rupture du cessez-le-feu n’a produit ni basculement diplomatique ni mobilisation internationale significative.
Le mouvement souffre d’un problème fondamental : il reste enfermé dans une grammaire géopolitique héritée de la guerre froide, alors que le monde raisonne désormais en termes de stabilité régionale, d’investissements et de corridors commerciaux.

Même plusieurs Etats africains historiquement proches de la pseudo-“Rasd” adoptent aujourd’hui une posture beaucoup plus pragmatique. Certains ouvrent des consulats dans les provinces du Sud marocain, d’autres renforcent leurs liens économiques avec Rabat sans même juger utile de théâtraliser leur repositionnement. En diplomatie, les abandons les plus décisifs sont souvent silencieux.
 
Le partenariat marocco-américain change d’échelle
 
La relation entre Rabat et Washington dépasse désormais largement la seule question du Sahara. Coopération militaire approfondie, exercices African Lion, renseignement, cybersécurité, investissements, positionnement atlantique, stabilité sahélienne : les Etats-Unis considèrent le Maroc comme l’un des rares partenaires régionaux capables d’offrir simultanément stabilité politique, projection africaine et fiabilité stratégique.

Le Royaume a méthodiquement construit cette image depuis deux décennies. Et, il faut reconnaître qu’en matière de constance diplomatique, Rabat a souvent démontré une patience que ses adversaires ont sous-estimée. Là où d’autres réagissent dans l’urgence ou la surenchère idéologique, le Maroc avance par consolidation progressive : accords économiques, présence africaine, infrastructures, partenariats militaires, influence religieuse, diplomatie sécuritaire...
Le résultat devient visible aujourd’hui : la question du Sahara, longtemps perçue comme une vulnérabilité marocaine, est paradoxalement devenue un levier d’affirmation régionale.
 
Le temps joue désormais en faveur de Rabat 
 
D’aucuns des marionnettes d’à côté considèrent que rien n’est bien sûr acquis. Le droit international conservant, pour cela, quelques ambiguïtés et ils se disent que les équilibres géopolitiques peuvent évoluer. Chimères que tout ça !  Washington reste fidèle avant tout à ses propres intérêts et la dynamique actuelle est explicitement favorable à Rabat.
Et, cette cause perdue est, peut-être, le plus difficile à admettre pour Alger et le polisario : le temps, qui devait théoriquement jouer contre le Maroc, comme ce vent capricieux semble désormais travailler pour le Royaume.

Mohamed Jaouad Kanabi

Mohamed Jaouad Kanabi
Jeudi 7 Mai 2026

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