Libération

La Qadiriya Boutchichiya face à ses détracteurs

La confrérie la plus influente du Maroc sort du silence et joue la carte de la transparence


Mehdi Ouassat
Jeudi 7 Mai 2026

La Qadiriya Boutchichiya face à ses détracteurs
La confrérie Qadiriya Boutchichiya, l'une des plus influentes et des plus suivies du Maroc et du monde islamique, vient de publier un communiqué, spirituel dans sa forme et stratégique dans son timing.    
     
A lire ce communiqué dans sa version originale arabe, une chose frappe d'emblée : le ton. Là où l'on aurait pu attendre une réaction épidermique, une défense crispée, un réquisitoire contre des adversaires que l'on ne nomme pas, le Conseil des représentants de la Qadiriya Boutchichiya a choisi de faire dans la maturité institutionnelle que la confrérie revendique.

Le contexte, il faut le rappeler, est celui de l'après-crise. Le décès du cheikh Moulay Jamal Eddine, l'an passé, avait ouvert une période de turbulences internes et de spéculations externes. Les réseaux sociaux, ces tribunaux de l'immédiateté où les verdicts précèdent toujours les preuves, s'étaient emparés de l'affaire avec leur appétit habituel pour le scandale et la division. Des allégations avaient circulé : sur l'enregistrement du nom de la confrérie comme marque commerciale en France, sur un institut en construction à Madagh, sur les rapports supposément troubles avec une Union mondiale du soufisme. Autant de flèches décochées dans l'obscurité, dont le communiqué entreprend aujourd'hui de démontrer, une par une, le peu de consistance.
 
Un bilan spirituel qui parle de lui-même

Avant de répondre aux accusations, le Conseil choisit d'exposer un bilan. Et quel bilan. Durant le mois de Ramadan écoulé, la confrérie a mobilisé ses adeptes — hommes et femmes, au Maroc comme à l'étranger — autour d'une célébration du 15ème centenaire de la naissance du Prophète Mohammed, en réponse directe à une initiative Royale. Près de 70 activités spirituelles et culturelles ont été organisées : nuits de chants religieux (Anachid), colloques scientifiques, distributions de paniers du Ramadan aux familles démunies, retraites spirituelles consacrées à la récitation du Coran et à la lecture d’autres livres y afférents.

Ces chiffres ne sont pas anodins. Ils dessinent le portrait d'une institution vivante, enracinée dans le tissu social marocain, capable de mobiliser simultanément la dévotion individuelle et l'action collective. Dans une époque où le religieux est trop souvent perçu comme un champ de fractures, la Boutchichiya semble revendiquer le contraire : une spiritualité qui rassemble, qui nourrit, qui construit.
 
Clarté face aux rumeurs

La question qui avait agité les cercles observateurs depuis la disparition du cheikh Moulay Jamal Eddine est désormais tranchée, publiquement et sans ambiguïté. Le Conseil réaffirme que le Docteur Moulay Monir Al-Qadiri Boutchichi est le cheikh légitime de la confrérie, désigné conformément aux testaments documentés de Sidi Hamza et de Sidi Jamal, et selon la tradition constante de transmission du magistère spirituel au sein des confréries soufies marocaines. 

Cette précision n'est pas de pure forme. Elle signifie que la crise — si crise il y a eu — n'a pas entamé la ligne de succession, que la légitimité spirituelle est intacte, et que les tentatives de diviser les adeptes ont achoppé sur la solidité de l'édifice doctrinal et institutionnel. Le communiqué va plus loin, citant la lettre Royale adressée au Conseil supérieur des oulémas, qui rappelle le rôle fondamental des confréries soufies dans la préservation de ce que le texte nomme "le deuxième des deux dépôts du Prophète" : la purification de l'âme, la tazkiya.
 
Quatre réponses, quatre leçons

Face aux allégations qui circulaient, le Conseil apporte quatre clarifications distinctes, dont la précision mérite qu'on s'y attarde.
Sur l'enregistrement du nom en France : il ne s'agit pas, explique-t-on, d'une commercialisation du sacré, mais d'une protection juridique contre des usurpateurs potentiels, dans un pays où le droit des marques est le seul rempart contre l'exploitation abusive d'un nom à des fins non autorisées. Argument légalement solide, et que n'importe quel juriste spécialisé en propriété intellectuelle comprendrait aisément.

Sur l'Institut Al-Fath à Madagh : le projet, encore en construction, est décrit comme un espace d'enseignement des sciences islamiques et du soufisme sunnite, soumis à une commission mixte de contrôle technique et juridique. La grande salle, utilisée temporairement pour la prière du vendredi durant la reconstruction d'une mosquée voisine, a retrouvé sa vocation originelle une fois celle-ci rouverte. Rien là qui ne résiste à l'examen le plus sérieux.

Sur l'Union mondiale du soufisme : les critiques qui y voient une compromission de l'indépendance de la confrérie sont balayées comme des "interprétations malveillantes". La participation s'inscrirait dans le cadre de la diplomatie spirituelle que le Maroc cultive depuis des décennies, et dont le Commandeur des croyants est le garant suprême.

Sur les portraits de Sa Majesté le Roi, la polémique peut sembler dérisoire à qui ne connaît pas les subtilités du champ politique marocain. Certains semblaient reprocher à la confrérie d'afficher ostensiblement l'effigie du Roi Mohammed VI dans ses activités. Le Conseil, loin de s'en excuser, en fait une revendication de loyauté et d'appartenance nationale, et condamne avec une netteté remarquable ceux qui oseraient questionner ce geste.
 
Ce que ce communiqué dit de l'islam marocain

Au-delà de la conjoncture, ce texte est un document sur l'état de l'islam marocain institutionnel. Il illustre avec clarté la triangulation qui structure le champ religieux au Royaume : les confréries soufies, gardiennes d'une spiritualité vécue et transmise de génération en génération ; les oulémas, garants de la «Aqida»; et le Commandeur des croyants, architecte suprême d'un équilibre que le monde arabe n'a pas toujours su préserver. 

La Boutchichiya, dans ce triangle, occupe une position particulière : populaire sans être populiste, érudite sans être élitiste, internationale sans avoir coupé ses racines. Elle forme des générations d'adeptes à une piété qui ne tourne pas le dos au monde, mais l'habite différemment. Et elle prouve, par ce communiqué, qu'elle sait aussi parler le langage de la communication institutionnelle moderne, sans renier la profondeur de son héritage. 
 
Une confrérie qui avance

La conclusion du communiqué dépasse la simple défense pour s'élever vers une vision. La Qadiriya Boutchichiya se définit comme une école de formation du citoyen autant que du croyant : elle vise, dit-elle, à "éduquer une jeunesse qui est l'espoir de demain", à former des hommes et des femmes capables de servir le pays avec sincérité et dévouement. L'ambition n'est pas mince. Elle suppose que la voie soufie, loin d'être une retraite hors du monde, est une préparation à l'engagement dans le monde.

Dans un Maroc qui cherche ses équilibres, entre tradition et modernité, entre ouverture et identité, ce positionnement n'est pas anodin. Il dit quelque chose d'essentiel sur ce que peut être, à son meilleur, une institution spirituelle ancrée dans le présent tout en puisant sa force dans des siècles de sagesse accumulée.
Les détracteurs auront sans doute d'autres flèches en réserve. Mais une confrérie qui célèbre des décennies de transmission paisible, qui mobilise des milliers d'adeptes à travers le monde, qui répond à ses adversaires avec la sérénité des certitudes profondes, ressemble bien peu à une institution fragilisée. Elle ressemble, plutôt, à une institution qui sait exactement qui elle est  et où elle va.

Mehdi Ouassat


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