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Deux voix se sont élevées ce jour-là au-dessus de la foule. Deux voix qui, ensemble, ont dessiné le portrait d'un Maroc qui souffre, d'un gouvernement qui déçoit, et d'une gauche qui refuse de capituler.
La sanction viendra des urnes
Driss Lachguar, Premier secrétaire de l'Union socialiste des forces populaires, n'est pas homme à ménager ses mots lorsque la situation l'exige. Et la situation, ce 1er Mai à Tanger, l'exigeait pleinement.
Dès son entrée en matière, il a posé le décor avec une lucidité désarmante : se tenir sur cette place, à cette heure précise, est en soi un acte de résistance. «Derrière cette tribune et dans chacun de ses recoins, simplement se tenir debout sur cette place à cette heure et en pleine chaleur, c'est déjà un grand combat», a-t-il lancé, rappelant d'emblée que la présence militante n'est jamais anodine dans un pays où l'espace politique se rétrécit.
Mais c'est lorsqu'il a évoqué la question des symboles que son discours a pris une dimension particulièrement saisissante. Car l'un des larcins les moins visibles, et pourtant les plus graves, que dénonce Lachguar, c'est le vol de la mémoire militante. Ces chants nés dans les geôles de Derb Moulay Cherif, ces slogans forgés à Ghbila et Ain Barja dans les années sombres du Maroc des années soixante et soixante-dix, résonnaient ce matin-là dans les rangs de la marche. Et le Premier secrétaire de l'USFP de s'indigner avec une élégance maîtrisée : ces hymnes ne sont pas nés dans des réunions confortables ni dans des bureaux climatisés. Ils ont été arrachés à la douleur, enfantés par les fouets du bourreau, avant d'être méticuleusement documentés et transmis de génération en génération comme un héritage sacré.
Or aujourd'hui, des formations politiques aux références historiques douteuses se les sont appropriés, les recyclant comme si de rien n'était, sans vergogne et sans mémoire. «Après avoir tout volé dans ce pays bien-aimé, voilà qu'ils volent jusqu'à vos slogans», a-t-il dit, avec cette franchise qui fait la marque du militant endurci.
Cette observation n'est pas anecdotique. Elle révèle une stratégie de brouillage idéologique systématique : en s'emparant du vocabulaire, des symboles et des chants de la gauche historique, certains acteurs politiques cherchent à occuper une légitimité populaire qu'ils n'ont pas construite, à s'inventer une profondeur militante qu'ils n'ont pas vécue. Pour Lachguar, c'est là une imposture qui mérite d'être nommée et combattue.
Du symbolique, il est passé au concret, avec la rigueur d'un procureur armé de chiffres. Le bilan du gouvernement en place? Accablant. Impitoyable. Documenté.
Sur le front de l'emploi, la promesse d'un million de postes de travail s'est évaporée dans les statistiques officielles elles-mêmes : 850.000 emplois annoncés, dont 600.000 engloutis par la sécheresse dans le monde rural, pour un solde réel de 350.000, soit à peine le tiers de l'objectif. Mais ce qui révolte davantage le leader socialiste, c'est la manipulation arithmétique qui entoure ces chiffres, cette façon de présenter le désastre comme une performance, de maquiller l'échec en résultat partiel acceptable.
Le taux de chômage, lui, ne ment pas : pour la première fois, il a franchi le seuil des 13% (2024), chiffre symptomatique d'une crise structurelle que le gouvernement s'obstine à relativiser. Quant à l'emploi féminin, la promesse de porter le taux d'activité des femmes de 19% à 30% s'est soldée par une régression : on est resté à 19%, voire en deçà, dans l'indifférence générale.
Sur la couverture médicale, Lachguar démonte avec méthode ce qu'il qualifie de «grande illusion» : l'essentiel des crédits alloués à la protection sociale transite non pas vers les hôpitaux publics en déshérence, mais vers les cliniques et cabinets privés. Résultat : 90% du soutien bénéficie au secteur privé, et 10% seulement au service public. Ce n'est pas une réforme sociale, c'est une privatisation masquée des soins, financée par le contribuable.
Et lorsqu'il évoque le taux d'inflation, il pointe du doigt la mystification statistique avec une précision chirurgicale : présenter un taux de 0,8% comme une victoire gouvernementale, alors qu'il s'agit d'un effet conjoncturel des pluies abondantes sur les prix alimentaires, relève non pas de la communication politique mais du mensonge. L'inflation alimentaire avait atteint 20% il y a à peine deux ans, une réalité que chaque ménage marocain a vécue dans sa chair, au marché, à la caisse du supermarché, au moment de payer la note du mois.
La conclusion de Lachguar est à la fois un verdict et un appel : sur les dix engagements du gouvernement, sept sont restés lettre morte, trois ont été partiellement réalisés, et aucun n'a été tenu dans sa totalité. La sanction, dit-il, passera par les urnes. «Non à la politique falsifiée. Non à l'intox et au mensonge. Non au gouvernement de la prédation».
L'Etat social : engagement ou alibi?
Si le discours de Lachguar était celui d'un procureur implacable, celui de Youssef Aidi, secrétaire général de la FDT, était celui d'un architecte social qui dessine avec conviction les contours d'un Maroc possible, désirable, juste.
Dans un texte d'une densité idéologique remarquable, Aidi a d'abord replacé cette édition du 1er Mai dans sa dimension la plus haute : celle d'un engagement renouvelé, d'un pacte réaffirmé entre la gauche syndicale et les travailleurs de ce pays. Car la FDT, fidèle à sa tradition progressiste, n'entend pas réduire la Fête du travail à un rituel annuel, à un défilé folklorique. Pour elle, c'est un acte politique à part entière.
Le thème choisi cette année — «La justice sociale, levier du Maroc en marche» — a donné lieu à une déclaration de foi syndicale et philosophique : la justice sociale n'est pas la cerise sur le gâteau d'une croissance réussie. Elle en est le fondement. Sans elle, le Maroc n'avance pas, il titube. Sans elle, les chiffres du PIB ne signifient rien pour l'ouvrière qui rentre chez elle après 12 heures de travail et ne peut plus nourrir ses enfants convenablement.
Aidi n'a pas évité les questions géopolitiques qui traversent la conscience collective marocaine. Sa solidarité avec le peuple palestinien a été exprimée avec une sobriété qui en décuplait la force, rejetant toute instrumentalisation politique : la cause palestinienne, pour la FDT, est une cause de principe, ancrée dans le fond moral de la classe ouvrière marocaine, indépendamment des conjonctures électorales ou diplomatiques. Elle a été énoncée clairement, et c'est à sa place.
Sur la question du Sahara marocain, le secrétaire général a tenu à rappeler l'attachement profond et constant de la FDT à l'intégrité territoriale du Maroc, saluant les succès diplomatiques accumulés sous la conduite de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui ont considérablement renforcé la position internationale du Royaume sur la question du Sahara marocain.
Mais c'est sur le terrain social qu'Aidi a porté ses coups les plus précis. Il a réclamé avec clarté une augmentation générale des salaires et des retraites, indexée sur la réalité du coût de la vie. Car c'est là l'une des grandes hypocrisies de la période : on annonce des hausses de rémunérations, mais l'inflation, elle, dépasse toujours ces augmentations. L'argent que le travailleur gagne avec peine est immédiatement rattrapé, dévoré, annulé par la hausse des prix des légumes, de la viande, du poulet, du loyer. La progression nominale masque une régression réelle.
Sa dénonciation de la justice fiscale mérite d'être saluée pour son courage et sa clarté : le poids de l'impôt pèse de manière disproportionnée sur les salaires et les revenus modestes, tandis que les grandes fortunes, les rentes et les niches fiscales opèrent à l'abri d'une complaisance institutionnelle difficile à justifier moralement. Aidi réclame une réforme fiscale qui inverse cette logique, qui fasse de l'impôt un instrument de redistribution et non un outil d'appauvrissement supplémentaire pour ceux qui ont déjà le moins.
Sur la retraite, le ton est ferme : ce chantier national ne peut être réduit à une équation comptable. Il engage la parole de l'Etat envers des générations de travailleurs qui ont construit ce pays. Toute réforme qui sacrifie les droits acquis sur l'autel de l'équilibre actuariel sera combattue.
Youssef AidiEt sur la couverture sociale, Aidi rejoint Lachguar dans un même diagnostic : l'élargissement quantitatif de l'accès aux soins ne vaut rien sans qualité de service, sans financement pérenne du public, sans réelle volonté politique de mettre fin à la logique marchande qui gangrène le système de santé.
Pendant que le petit salarié saigne à l'impôt, les grandes fortunes prospèrent dans l'ombre d'une fiscalité taillée sur mesure pour les puissants
Tanger, carrefour de mémoires et de luttes
Il y a quelque chose de particulièrement symbolique dans le fait que Tanger, ville-frontière, ville de tous les passages et de toutes les rencontres, ait été choisie pour accueillir cette mobilisation. Tanger incarne à elle seule les contradictions du Maroc contemporain : ville de développement spectaculaire en façade, mais aussi ville de précarités persistantes, de jeunesses qui rêvent d'ailleurs, de travailleurs qui cherchent leur place dans une économie qui ne leur fait pas toujours de la place.
C'est dans ces villes-là que les discours politiques trouvent leur test de réalité le plus rigoureux. Ici, les promesses non tenues ont un visage. Ici, les statistiques officielles heurtent le quotidien des gens qui font la queue dans les dispensaires publics, qui cherchent en vain un emploi stable, qui voient leur pouvoir d'achat fondre à vue d'œil malgré les discours triomphalistes.
La gauche, debout
Ce 1er Mai tangérois restera sans doute gravé dans les mémoires militantes comme l'une de ces journées où la gauche marocaine a démontré qu'elle conserve une capacité irremplaçable : nommer les choses, dire la vérité, tenir la mémoire, et articuler une vision alternative de la société.
Face à ceux qui ont fait de la récupération symbolique une stratégie politique, face à ceux qui habillent une politique libérale de slogans empruntés à l'histoire militante, la FDT et l'USFP ont répondu ce jour-là avec le seul outil qui vaille sur la durée : la cohérence entre les mots et les actes, entre l'histoire revendiquée et les choix présents.
Les urnes parleront. Les travailleurs jugeront. Mais ce 1er Mai à Tanger, quelque chose s'est dit clairement, sans détour, sans maquillage : le Maroc ne peut continuer à promettre l'ascension tout en laissant ses classes laborieuses sur le bord du chemin.
La justice sociale n'est pas une option. C'est une exigence. C'est une condition. C'est, pour reprendre le mot de Aidi, la seule véritable rampe de lancement pour un Maroc qui monte — et qui monte pour tout le monde.
Mehdi Ouassat








