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Driss Lachguar : L'hégémonisme politique a appauvri la démocratie et asphyxié la pluralité

3ème Congrès régional USFP/Tanger-Tétouan-Al Hoceïma


Mehdi Ouassat
Dimanche 3 Mai 2026

Driss Lachguar : L'hégémonisme politique a appauvri la démocratie et asphyxié la pluralité
Dans une atmosphère militante et portée par le souffle de l'histoire, Tanger a accueilli, vendredi 1er Mai, les travaux du 3ème Congrès régional de l'Union socialiste des forces populaires pour la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, sous un slogan qui résume à lui seul toute une ambition politique : «Pour une intégration régionale au service du développement social et territorial».

Coïncidence lourde de sens ou choix délibéré chargé de symboles ? Le 1er Mai, Fête internationale du travail, n'est jamais un jour banal pour une formation dont l'ADN est ancré dans les luttes sociales et les combats des travailleurs. En tenant ce congrès précisément en ce jour, l'USFP réaffirme sa fidélité à une histoire, à des valeurs, à un engagement qui ne se négocie pas.
 
Un rassemblement de poids, un signal fort

La salle bruissait de présences significatives. Des militantes et militants venus des différentes provinces de la région avaient fait le déplacement, témoignant d'une mobilisation territoriale qui dépasse le simple protocole. A leurs côtés, des membres du Bureau politique, des responsables syndicaux, des représentants des structures organisationnelles du parti : le tableau brossé en ce soir était celui d'une force politique qui se met en ordre de bataille.
Présidant lui-même les travaux de ce congrès, Driss Lachguar, Premier secrétaire du parti, a incarné cette volonté de réaffirmation. Sa présence n'était pas symbolique ; elle était un message.
 
Le discours d'un parti qui se réinvente

Le Premier secrétaire a pris la parole avec la sérénité de celui qui a pesé chaque mot, et la conviction de celui qui croit dans le projet qu'il défend. Son intervention a constitué une véritable radiographie du moment politique, articulant les enjeux organisationnels internes aux grandes transformations nationales et internationales avec une cohérence d'analyse rarement atteinte dans ce type d'exercice.

Sur le plan organisationnel d'abord, Lachguar a livré un bilan que l'on peut qualifier d'encourageant : la tenue de 72 congrès provinciaux, conformément aux décisions du dernier Congrès national, a permis de faire émerger de véritables directions provinciales — des directions de fond, nées du débat et de l'engagement, et non ces directions «de circonstance» qui surgissent au gré des scrutins pour disparaître aussitôt. Cette distinction, en apparence technique, touche en réalité au cœur même du projet politique de l'USFP : construire un parti enraciné, vivant, structuré.

Car pour Lachguar, l'heure n'est plus aux simples gestionnaires de sections. La période qui s'ouvre appelle des directions capables de faire de la vie partisane une pratique quotidienne, un engagement permanent envers les citoyennes et les citoyens. Organisation des femmes ittihadies, Jeunesse ittihadie et différentes structures sectorielles : tous doivent être parties prenantes d'un travail d'encadrement populaire continu, en adéquation avec les exigences de la Constitution.
 
Justice territoriale : l'USFP en phase avec la vision Royale

L'un des moments les plus saisissants de l'intervention du Premier secrétaire a sans doute été sa réflexion sur la justice territoriale et la régionalisation avancée. Soulignant avec satisfaction que ce chantier, porté de longue date par les congrès provinciaux de l'USFP, trouve aujourd'hui un écho direct dans la volonté Royale, Lachguar a mis en lumière la profonde convergence entre les convictions programmatiques du parti et les orientations tracées par le Souverain, une adéquation qui, loin d'être fortuite, témoigne de l'ancrage de l'USFP dans les préoccupations réelles du pays et de ses citoyens.
Le parti est debout. Il travaille. Il se prépare. Et entend bien reprendre, au mérite et par l'engagement, la place qui est la sienne dans le paysage politique marocain.
Mais au-delà de ce légitime sentiment de satisfaction, il a appelé à accélérer concrètement la transition vers une régionalisation véritablement avancée : une régionalisation qui transfère aux élus des pouvoirs réels, qui établit un équilibre entre les logiques de nomination et celles de l'élection, qui rompt avec les pratiques traditionnelles devenues incompatibles avec l'évolution des institutions. Pour lui, les travaux de ce Congrès régional ne sauraient se cantonner à l'examen d'un projet de développement sectoriel: ils doivent déboucher sur une vision claire de l'avenir de la région, notamment en matière d'architecture institutionnelle et d'équilibre des pouvoirs.
 
Le chantier électoral : un combat sans concession

Sur la réforme du système électoral, le dirigeant ittihadi n'a pas usé de circonlocutions. Le constat est sévère, mais il est honnête : le niveau d'intégrité requis n'a pas encore été atteint. La corruption électorale demeure une gangrène qui ronge le pacte démocratique, et aucune institution forte ne saurait être bâtie sur un sol ainsi fragilisé.

Certes, la décision de confier au ministre de l'Intérieur la mission d'ouvrir des consultations sur la révision du système électoral a été accueillie avec soulagement par le Premier secrétaire, qui y voit une étape importante. Ces consultations, qui concernent les lois, décrets et décisions structurant le processus électoral — y compris l'organisation des bureaux de vote et les mécanismes de surveillance nationale et internationale — constituent un pas dans la bonne direction. Mais un pas insuffisant, martèle-t-il. L'USFP continuera à plaider, avec la même ardeur, pour une réforme globale et profonde qui conduise enfin le système électoral marocain à «bon port», un système garant d'une intégrité totale, d'une transparence sans faille, et d'une égalité réelle des chances entre tous les acteurs politiques.
 
2021, les leçons d'un déséquilibre

Avec la rigueur analytique qui le caractérise, le Premier secrétaire est revenu sur les résultats des élections de 2021, dénonçant un dénouement politique qui a ouvert la voie à un hégémonisme sans précédent, source d'un déséquilibre institutionnel profond.

La constitution d'une majorité gouvernementale réunissant les trois premiers partis a, selon lui, asphyxié l'opposition, la privant des conditions nécessaires à l'exercice de son rôle constitutionnel. Or la démocratie, rappelle-t-il avec force, n'est pas un simple rapport de forces arithmétiques: elle repose sur l'équilibre entre majorité et opposition, entre ceux qui gouvernent et ceux qui contrôlent.
Une opposition forte n'est pas un luxe démocratique, c'est une condition vitale pour la santé de nos institutions.
La Constitution de 2011 avait pourtant consacré des droits clairs pour l'opposition : commissions d'enquête, motions de censure, mécanismes de contrôle. Mais la pratique politique n'a pas toujours suivi l'esprit du texte. Réduire le paysage politique à trois partis monopolisant la majorité, c'est affaiblir la logique du pluralisme, c'est rendre l'opposition plus difficile à exercer, au niveau national comme au niveau territorial. Cette situation, prévient Lachguar, appelle une révision en profondeur du système électoral dans son ensemble, avant que les prochaines échéances ne reconduisent les mêmes déséquilibres.
 
L'opposition, pilier et non faire-valoir

Dans l'un des passages les plus tranchants de son discours, le leader ittihadi a tenu à revaloriser la fonction même de l'opposition, trop souvent réduite à un rôle secondaire ou instrumentalisée selon les circonstances. «Activer l'opposition ou l'éteindre selon les besoins du moment» : cette formule cinglante résume une tendance qu'il dénonce sans ambages. Une opposition forte est une condition sine qua non de toute démocratie saine.
Et l'USFP, rappelle-t-il, a prouvé par les faits que l'opposition peut être constructive. A travers ses ramifications syndicales et organisationnelles, le parti a contribué à atténuer les tensions sociales des dernières années, à relancer le dialogue social après une longue période de paralysie, à redonner du sens à ses institutions. C'est cela, la responsabilité politique dans les équilibres sociaux : ne pas jouer avec le feu de l'escalade, préserver la paix sociale tout en maintenant une vigilance critique inaltérable.
 
Le regard sur le monde : clarté et responsabilité

Sur la scène internationale, Lachguar a livré une lecture lucide des turbulences mondiales. Des décisions économiques susceptibles d'engendrer de graves déséquilibres, des conflits armés dont les répercussions humanitaires et économiques fragilisent des peuples entiers : le monde d'aujourd'hui est traversé par des logiques de déstabilisation auxquelles l'USFP, fidèle à ses valeurs de paix et de rejet de la guerre sous toutes ses formes, répond par une posture claire. Le parti condamne les guerres, appelle au cessez-le-feu, et préconise des solutions diplomatiques et négociées.

Sur la question nationale par excellence — le Sahara marocain —, le Premier secrétaire a souligné le chemin parcouru : la proposition d'autonomie est aujourd'hui reconnue par une majorité grandissante d'acteurs internationaux comme une solution réaliste et crédible au différend artificiel sur le Sahara marocain. Le Royaume, dans ce dossier, n'est plus dans la position du demandeur anxieux qui guette les décisions du Conseil de sécurité : il est désormais une puissance dont la cause est comprise et défendue sur la scène mondiale, notamment par des partenaires stratégiques de premier plan, au premier rang desquels les Etats-Unis.
Pour le Premier secrétaire, les questions nationales ne sont pas un terrain de surenchère politique intérieure. Elles sont l'affaire de tout le Maroc, Roi, gouvernement, partis, syndicats et société civile confondus. Le véritable enjeu est de porter ces convictions avec cohérence et efficacité dans les arènes internationales, plutôt que de se perdre dans des joutes verbales domestiques.
 
Un hommage, une mémoire vivante

Le Congrès a également ménagé une halte émouvante, tournée vers ceux sans qui rien n'eût été possible. Une cérémonie de reconnaissance a rendu hommage à des militantes et militants qui ont consacré des décennies de leur vie à l'USFP dans la région, construisant patiemment, province après province, la présence organisationnelle du parti. Ces figures partisanes et syndicales incarnent une continuité, une transmission, un sens de l'histoire.
Dans leurs visages marqués par les combats d'une vie, on pouvait lire toute la mémoire collective du mouvement progressiste marocain dans le Nord. Les honorer, c'était rappeler que l'USFP n'est pas une structure administrative : c'est une communauté humaine, une famille militante, une fidélité à un idéal.
 
La jeunesse et les femmes : l'avenir qui s'impatiente

Avant de conclure, Driss Lachguar a martelé un leitmotiv qui parcourt l'ensemble de la dynamique «congressuelle» du parti : aucun véritable renouveau ne sera possible sans la participation active et massive des femmes et des jeunes. Pas comme décor ni comme caution symbolique, mais comme acteurs à part entière, aux postures de responsabilité, dans les listes et les candidatures.
L'équilibre entre majorité et opposition n'est pas une option politique, c'est l'âme même de la démocratie.
L'USFP a déjà commencé à mettre en pratique cette conviction : des candidats âgés de 21 ans ont été investis, signal d'une volonté authentique de rupture générationnelle. La région du Nord, précurseur historique en matière d'organisation régionale, est appelée à être à l'avant-garde de cette transformation.
 
Tanger, l'avant-garde d'une ambition nationale

En choisissant Tanger — ville de tous les horizons, carrefour entre deux continents, symbole du Maroc en mouvement — pour tenir ce 3ème Congrès régional, l'USFP a choisi avec soin son théâtre. Car c'est bien d'un parti en mouvement qu'il s'agit : un parti qui regarde en face les défis de son temps, qui tire les leçons de ses traversées difficiles, qui structure avec rigueur son architecture interne, et qui porte un projet politique à la hauteur des aspirations d'un pays et d'une région qui méritent mieux que le statu quo.

Dans la dynamique que ce congrès a enclenchée — organisationnelle, programmatique, humaine —, l'USFP envoie un message qui dépasse les frontières de la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma : la Rose est debout. Elle travaille. Elle se prépare. Et elle entend bien reprendre, au mérite et par l'engagement, la place qui est la sienne dans le paysage politique marocain.

Mehdi Ouassat


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