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Hommage à un lecteur




J’ai commencé à rédiger des chroniques littéraires
en 2014. Jusqu’à présent, j’avais écrit sur des auteurs, des livres, des thématiques présentes dans certains
romans mais jamais sur un lecteur. Pourtant,
sans les gens qui nous lisent, nous ne serions rien, nous, les gens qui écrivent, qui prétendent écrire
et osent publier des textes. Driss Grich, étudiant
à l’Université Ibn Tofail de Kénitra mérite
cet hommage. Je lui souhaite, des cieux depuis
lesquels il nous regarde sans doute avec son sourire
 en coin, beaucoup de plaisir en lisant ce texte.


La nouvelle de la disparition de Driss Grich est tombée brutalement ce matin, sur le mur Facebook de sa professeure, Sanae Gouathi, qui a toujours soutenu cet étudiant dans la poursuite de ses études et mis en avant ses qualités. Driss Grich considérait que les personnes à besoins spécifiques ne devaient pas être réduites à leur pathologie et pouvaient, si elles rencontraient un environnement favorable, essayer de poursuivre des études. C’est ainsi que Driss s’était présenté à moi sur Facebook, en accompagnant sa demande d’ami par ce message : «Bonsoir, je vous remercie pour l'acceptation. Je suis étudiant chercheur en master didactique, littérature et langage, Université Ibn Tofail». Il tenait à ce statut car il signifiait, à mon avis, une marque de reconnaissance sociale importante pour lui. Il m’avait parlé d’un projet sur les rapports entre NTIC et handicap, visiblement abouti comme l’a annoncé ce matin Sanae Gouathi, et la conférence que nous avions organisée à l’EGE Rabat  sur les représentations du handicap dans la littérature marocaine l’avait intéressé : «Cela permettra de corriger certaines représentations dans les mentalités qui croient que le handicap est une sorte de faiblesse», m’avait-il écrit sur Facebook. Paradoxalement, la multiplication des comités d’éthique et de tous ces discours exaltant les vertus du «vivre-ensemble» (ce concept fourre-tout superbement déconstruit par Driss Jaydane dans «La faute et le festin») s’accompagnent aujourd’hui de conceptions insidieusement violentes sur les minorités, les personnes stigmatisées, démunies. On parle «d’intégration» et on utilise tout un tas de termes politiquement corrects pour définir ceux qui vivent avec une déficience mais on stigmatise l’assistanat, l’assistance, les marques de solidarités susceptibles de se créer par le bas, en dehors des appareils de contrôle soucieux de nous discipliner et de nous administrer.  Les discours changent, on met sur agenda des politiques publiques en faveur du handicap mais le misérabilisme, le légitimisme, la condescendance, la violence des regards différencialistes sont toujours là ! On ne change pas les perceptions par des discours, par des lois. D’ailleurs, que veut dire le mot «handicap» ? Au départ, ce terme anglais «hand in cap», c’est-à-dire la main sous le chapeau, signifiait certains réajustements effectués auprès des personnes les plus favorisées afin d’équilibrer de manière équitable les chances de chacun à gagner à un jeu. Cela consistait, par exemple, à mettre des poids aux chevaux les plus légers afin que tous aient les mêmes chances de gagner lors des courses, y compris les plus lourds. Aujourd’hui, le handicap n’est plus un avantage à rééquilibrer mais un stigmate, un élément justifiant parfois l’exclusion d’une normalité construite de manière normative par la violence des dominants. On a tous nos handicaps, nos incapacités à faire telle ou telle chose, à être dans telle ou telle normalité socialement construite. Le regard, les silences, les manières de percevoir ont-elles vraiment changé ? Je ne crois pas. Lors de la présentation de mon livre «Parlez-moi de littérature» dans un lieu culturel de Casa, l’écrivain Jad Benhamdane, auteur de «Ma vie en marche», était arrivé en retard à cause des embouteillages et n’avait pu avoir accès à la salle de conférence située au premier étage du lieu. Il m’avait attendu 45 minutes dans l’entrée car il souhaitait me dire bonjour et n’avait pas voulu me déranger durant cette conférence, que je regrette amèrement d’avoir faite sans lui (s’il m’avait appelé, on aurait arrêté la conférence et on l’aurait faite en bas, dans la cour mais il n’avait pas souhaité cela). Lors de notre venue à l’IF de Kénitra  pour présenter le roman de Mamoun Lahbabi «Où aller pour être loin», avec les amis du Cercle de littérature contemporaine, Driss Grich avait été là. C’est la seule fois où nous nous sommes vus en face à face. D’habitude, les échanges se faisaient sur FB, par MP ou sur nos murs réciproques (j’assume cette manière dilletante d’apparaître sur les réseaux sociaux ; il faut bien que la vie ait aussi sa légèreté, sa dérision, même si certains prennent au sérieux les billets d’humour). Un peu avant le début de la rencontre, nous avions fait connaissance de vive voix. Mon projet de faire un article sur les représentations du handicap, c’est-à-dire de la diversité des déficiences physiques et mentales ainsi que du regard stigmatisant porté sur elles, dans la littérature marocaine l’avait intéressé et ma foi, il faudrait lui consacrer du temps afin qu’il voie le jour. Lors de la rencontre à Kénitra, j’avais senti immédiatement à quel point cela était important pour lui d’être là, de pouvoir nous écouter parler de littérature, de poser des questions, participer aux débats. On ne rend pas assez hommage à ces gens du public des conférences, que les managers de la culture et autres organisateurs soucieux de la présence littéraire et artistique au sein de l’espace public s’efforcent de rassembler sur les chaises de la salle pour que l’évènement existe et que le discours des écrivains ne s’adresse pas uniquement aux étoiles présentes derrière les fenêtres. On ne parle pas assez de ces gens qui sont là, nous lisent (ou pas), posent des questions, même parfois très naïves, attisés par la curiosité. On ne reconnaît pas l’importance des personnes du public, même celles qui critiquent ou qui prennent le micro et monopolisent la parole pendant plusieurs minutes pour dire ce qu’elles ont sur le cœur, même si c’est très loin du sujet. Je modère des rencontres au Maroc depuis les années 2000 et ce matin, j’ai une pensée profonde pour toutes les personnes dans la salle, avec qui il s’est passé quelque chose lors des rencontres, y compris lors de situations surréalistes. Je leur souhaite le meilleur pour 2018, à elles, leurs familles, leurs proches. Lors de la rencontre de Kénitra, je me souviens que la séance de photos avec les écrivains à la fin de la présentation (afin de les mettre sur FB) était importante pour Driss. C’est pour cela, je le répète, je suis un intellectuel mondain et vraiment je l’assume ; les photos avec Driss, avec tous ces gens que je rencontre sont précieuses, j’en ai une belle aussi avec le regretté Daniel Bensaïd lors de sa venue à l’IF de Casa pour la présentation de son essai «Eloge de la politique profane» et comme beaucoup le savent, je n’ai aucun problème à faire des photos lors des rencontres ou à dédicacer sur des papiers libres, des agendas. L’un des plus beaux souvenirs d’écrivain a été au dernier Festival du livre de Marrakech où j’ai signé une quarantaine de programmes de l’événement présenté par des élèves d’un collège public que leur professeur avait amené à assister à l’événement, après leur avoir non seulement suggéré l’idée mais aussi les encouragés à demander d’autres signatures auprès des écrivains présents (cela avait agacé certains ; lol !). Nous ne sommes pas là uniquement pour vendre nos livres mais aussi pour faire apparaître des papillons multicolores dans les yeux des lectrices, des lecteurs, des lectrans. Driss avait de belles photos avec les écrivains, Mohamed Hmoudane, Youssef Wahboun, Abdelfattah Kilito. Il savait aussi poser des questions et parler brillamment de ses lectures. Je me souviens lors de la rencontre à Kénitra de sa question fort pertinente à Mamoun Lahbabi sur le processus d’écriture, en mettant en relation son projet littéraire avec celui des écrivains du XIXème, notamment Flaubert. Lors d’un de nos derniers échanges, Driss m’avait demandé des références bibliographiques en sociologie, notamment au sujet de l’ouvrage de Raymond Aron «Les étapes de la pensée sociologique». Je lui avais déconseillé cet ouvrage parfois pompeux en guise de lecture introductive à une discipline qui lui était étrangère, même s’il est régulièrement cité par certains profs qui n’ont pas compris que les références pédagogiques ont évolué depuis les années 70, et l’avait orienté vers des ouvrages plus accessibles, notamment «Les nouvelles sociologies» de Corcuff ou d’autres manuels contemporains des années 2010 (il n’y a malheureusement pas encore de manuel de ce type publié par des chercheurs marocains). C’est le dernier échange que nous avions eu, laissant ce matin pluvieux de décembre, dans ce bureau où j’écris cette chronique en regardant le ciel blanc sans nuage, un goût d’inachevé. Driss faisait partie de ces gens qui avaient soif de culture, d’échange intellectuel. Je suis content de lui avoir écrit ce texte, de penser aussi à toutes celles et ceux qui sont là.
En terminant cette chronique, je lis le message que l’écrivain Hicham Tahir, lui-même de Kénitra, a mis sur mon mur FB, là où j’ai posté ce matin les photos où Driss est avec les amis du Cercle de littérature contemporaine : «Je n’ai pas eu la chance de parler à ce jeune homme. Mais j’étais impressionné par son dévouement pour la culture. Toujours présent et souriant. On parle de l’auteur et son œuvre. Mais jamais de ceux qui la font vivre. Qu’il repose en paix». En effet, repose en paix cher ami. Et prends bien soin de toi là où tu es. Bien amicalement.

 * Cercle de littérature contemporaine,
EGE Rabat

Par Jean Zaganiaris *
Mercredi 3 Janvier 2018

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