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Catalogne et Espagne : Comprendre la friction




Des interventions manu militari, bras de fer entre le pouvoir central ‘’Madrid’’ et la  Generalitat  catalane, sujet épineux entre les lunettes des républicains et les Castillans; les séparatistes catalans ont essayé de voter et ont crié victoire dimanche 1er octobre en dépit d’une intervention musclée de la police pour empêcher les Catalans de rejoindre les urnes et glisser leurs bulletins de vote. Le statu quo découle d’une histoire ancienne où les enjeux sont politiques,  fiscaux, économiques et émotionnels. Dorénavant, on parle plus de velléité souveraine des Catalans; une mobilisation populaire massive s’est engagée pour décider de son sort. Le présent article mettra en exergue les raisons de cette friction à travers la dimension affective, émotionnelle et la dimension éco-factuelle tout en ouvrant la parenthèse sur les conséquences économiques d’une sécession catalane.
Histoire pour comprendre la genèse de la friction actuelle
• Maltraitance avant le franquisme : 
"Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre." Citation prêtée à Churchill, auquel le peuple catalan y croit L’histoire entre l’Espagne et la Catalogne a toujours été marquée par des hauts et des bas. Commençons par 1469 où le comte de Barcelone Ferdinand le catholique épouse l'Infante Isabelle de Castille, mariage dicté davantage par la politique que par l’amour où les deux personnalités n’ont  pas fondé un seul Etat mais ils les ont juste juxtaposés, suivi du Traité des Pyrénées le 7 novembre 1659 à l’issue de la guerre franco-espagnole avec la division de la Catalogne en deux entités, un Nord français et un Sud espagnol. Conformément au même traité, Marie Thérèse d’Autriche, fille du roi d’Espagne épouse Louis XIV de France, la diplomatie française joua un rôle crucial et parvint à lier la renonciation de la reine à son héritage au paiement de l'Espagne d'une dot exorbitante estimée à 500.000 écus d’or. Ladite dote n’a jamais été réglée, ce qui a poussé Louis XIV à prétendre  à la couronne espagnole. L’image de l’Espagne s’est dégradée; l’armée est faible et ne peut plus protéger. Entre 1701 et 1714 : la guerre de succession d’Espagne qui a duré 13 ans a mis en place un roi français à la tête de la monarchie espagnole « PhillipeV » petit-fils de Louis XIV fondateur de la dynastie des Bourbons d'Espagne, qui règne jusqu’à nos jours avec Felipe VI, roi actuel d’Espagne après l’abdication de son père Juan Carlos 1er le 19 juin 2014.
Le 11 septembre 1714 : Barcelone s’est associée à une coalition franco-castillane; la journée du 11 septembre est une journée nationale « Diada Nacional de Catalunya », où l’on prie pour le militant Josep Moragues I Mas défenseur et martyr de la Catalogne. Le 11 septembre de chaque année à 17H15 précisément tous les Catalans manifestent ce désir d’être un pays indépendant.1911-1912 : présentation du projet de la Mancommunauté de Catalogne,  une institution qui regroupa les quatre institutions provinciales catalanes à savoir : Barcelone, Tarragone, Lleida et Gérone qui sera dissoute en 1925 par le général espagnol Miguel Primo de Rivera qui avait des idées fascistes .1931 : les élections donnent la majorité aux républicains; la république catalane est proclamée par  Francesc Macià et ce dernier donne la nomination de la Generalitat « Généralité » pour initier l’indépendance.
• Epoque franquiste
En 1936 : les troupes franquistes ont vaincu l'armée populaire espagnole. Le général Franco imposa en 1940 une loi sur la langue: la langue catalane ne peut plus être parlée. Une oppression linguistique  imposée « Tu es Espagnol, tu ne dois parler que l’espagnol». 
Zapatero laxiste, Mariano Rajoy veut pallier la balkanisation de l’Espagne 
En 2005, le nouveau gouvernement socialiste de Jose Luis Zapatero a répondu favorablement à un nouveau pacte axé sur la force de l'identité catalane et l’élargissement des prérogatives fiscales et administratives. Mécontent, le Parti populaire (PP), parti  de droite monarchiste, libéral et conservateur à la tête de l’opposition à l’époque,qualifie cet accord d’un nouveau pas vers la balkanisation de l’Espagne.
Avec l’arrivée de Mariano Rajoy en 2011, chef du (PP), il a instauré la loi Baillon avancée comme une loi de sécurité citoyenne pour faire taire les protestations sociales et politiques. En 2012, Arthur Mas, chef du parti de la convergence démocratique de Catalogne annonce un référendum en 2014;  le tribunal constitutionnel espagnol juge les référendums sur l’indépendance illégaux. Arthur Mas, assoiffé de république, organisa le référendum. Le nombre de participants est phénoménal, il s’agit de 2 millions de personnes dont 80% ont intimidé le pouvoir central de Madrid en votant pour la séparation. Arthur Mas a été condamné à payer une amende de 30500 euros et à ne pas occuper de poste dans la fonction publique,  pour son non-respect des jugements du Tribunal constitutionnel espagnol.

L’économie prospère de la Catalogne. En chiffres, une vraie vache à lait selon les Catalans : 
La catalogne se trouve au Nord-est de l’Espagne, elle est l’une des 17 communautés autonomes qui forment l’Espagne. Caractérisée autrefois par sa forte agriculture, elle est devenue après,à côté du pays Basque, la seule région ayant connu une révolution industrielle. Une force injectée par des industries automobiles, chimiques, et agroalimentaires. La Catalogne s’accapare 20% du PIB, 25% des exportations de l’Espagne,  et 20% des IDE sur un territoire qui ne constitue que 6,3% de la superficie totale de l’Espagne. En outre, la Catalogne absorbe 16% de la population espagnole et arrive en tête des destinations touristiques avec 18 millions de visiteurs en 2016. 
Au cas où la Catalogne aurait son indépendance, elle serait le 12ème pays le plus riche de l’UE devant le Portugal.
Les handicaps de l’économie catalane : 
• La dette représente 35,4% de son PIB, et sa balance fiscale (différence entre ce qu'elle apporte en impôts à Madrid et ce qu'elle reçoit en retour) est toujours négative. 
• Un taux de chômage  de 13% mais ce dernier reste inférieur à la moyenne espagnole qui est de 17,2%.
• Dépendance financière de Madrid surtout à l’époque de l’austérité lors de l’après crise  dévastatrice de 2008 où la Generalitat s’est trouvée impactée par l’austérité. Les établissements publics et les citoyens ont aussi serré leur ceinture.
Fiscalité nerf de la guerre : 
Avant de parler du Pacte fiscal qui lie la Catalogne à l’Espagne, il est crucial de noter que le système fiscal espagnol est double : l’Etat espagnol prélève une partie ; et une autre relève de la communauté autonome.
La déferlante indépendantiste: 
• Principe de solidarité : Ce qui alimente la crise auprès des citoyens catalans est cette injustice fiscale: payer pour d’autres personnes  (En Castille) qui dilapident des recettes fiscales dans la construction d’aéroports fantômes de routes qui lient uniquement Madrid aux autres villes de la Castille, la concentration des investissements est orientée par une volonté politique du gouvernement central. Il s’agit plus d’une solidarité nationale selon Barcelone, c’est du gaspillage. Avec un déficit fiscal de près de 8 milliards d'euros (3,47 % du PIB), les séparatistes s’aperçoivent qu’ils donnent plus que ce qu’ils reçoivent.
• Absence d’autonomie fiscale : Un autre élément qui a déclenché cette volonté d’indépendance est l’absence de l’autonomie fiscale ipso facto redistribution équitable des recettes fiscales contrairement au Pays basque et Navarre qui jouissent d’un statut fiscal spécifique depuis 300 ans au sein du territoire espagnol avec une marge de manœuvre très élargie. 
Pourquoi un référendum  et des affrontements à l’heure actuelle ?
La question du référendum actuel remonte à 2010  lorsque le Tribunal constitutionnel a rejeté les 14 dispositions (dont l’autonomie fiscale et la langue catalane), sous prétexte du préambule du statut d’autonomie, à savoir la «Catalogne comme nation» et qui selon ledit tribunal n’a aucun effet juridique interprétatif. Une sorte d’indignation pour les Catalans. Depuis que les partis républicains ne sont plus majoritaires, ils n’ont pas cessé de s’appuyer sur l’ab irato du peuple et en 7 ans, les partis indépendantistes ont connu une montée exponentielle passant de 20% en 2010 à 50%  de soutien en 2017, ce qui a changé la donne.
Conséquences économiques et financières en cas d’indépendance : 
Du négatif et rien que du négatif :
L’adhésion de la Catalogne à l’UE s’avère compliquée. Comme tout nouvel Etat, elle devrait candidater comme pays indépendant et respecter le processus d’intégration,  qui prend d’habitude beaucoup de temps en termes d’étude. En outre, la Catalogne perdra l’euro suite à son exclusion de l’UE directement après l’indépendance. 
Un autre scénario peut être envisagé en cas de candidature : l’accueil à bras ouverts pourra se limiter à quelques pays. L’Union européenne  ne veut pas encourager la division des Etats qui la composent. Certains pays membres souffrant de quelques problèmes de minorités et des vagues d’indépendance notamment la Belgique et la Flandre, l’Italie et la Sicile ou la Vallée d'Aoste, verront cet Etat de mauvais œil.
• 16 milliards de plus pourraient être prélevés de la caisse de la Catalogne; il s’agit des recettes fiscales dont le chemin mène directement au coffre-fort de Madrid.
•    Le facteur frontalier avec l’Espagne, pays proche. Cette dernière se verra imposer des barrières douanières.
•    Le facteur frontalier entre l’Europe et la Catalogne se verra fixer des barrières douanières et par conséquent un surcoût logistique et administratif sera additionné.
• Insécurité juridique dans le monde de l’entrepreneuriat.
• Les groupes vont transférer leurs sièges sociaux à Madrid pour faciliter l’accès au marché européen.  
• Taxer et riposter les taxations entre les pays membres de l’UE et la Catalogne : ce qui augmentera la  valeur marchande des produits commercialisés dans les deux territoires et leur fera perdre  quelques points en matière d’avantages concurrentiels.
• Les pensions de retraite : le système de retraite en Espagne  dont les pensions sont versées aujourd’hui, sont payées par les travailleurs à ceux qui ont cotisé. Comment l’Etat catalan pourra financer les pensions de retraite surtout que les contributions ont été encaissées au fil des années dans les caisses du pouvoir central (Madrid) et si demain la Catalogne déclare son indépendance, ses retraités dépendront de quelles cotisations, de quelles durées et  de quels travailleurs?
• Banques et assurances : la réduction de l’offre bancaire, changement de tarifications de  toutes les opérations de la bancassurance et manque de crédit
• Dette publique : Si la dette de la Catalogne est aujourd’hui  avec la partie assumée par Madrid constitue 35% du PIB,  en cas d’indépendance, la Catalogne verra sa dette augmenter vu que Madrid va se délester de la partie de la dette régionale et demandera à la Catalogne comme condition de contribuer à la dette nationale. Selon des estimations, la dette régionale pourrait frôler les 100% du PIB, dans ce cas comment pourraient-ils financer leur dette?
• Le coût financier colossal pour la création d’un Etat : des fonds vertigineux doivent être alloués pour financer leur Etat-gendarme et l’Etat-providence. Malgré la disposition d’une police locale, la Catalogne a besoin d’une armée et de tous les supports qui en découlent.
Requête raisonnable ou émotionnelle? En tout cas, la Catalogne qui désire se soustraire à la tutelle espagnole et donc recouvrer son indépendance, se jetterait sûrement dans les bras d’une Union européenne plus solidaire et de facto sera sous la tutelle de Bruxelles. Ancienne velléité, l’indépendance de la Catalogne s’est vue a fortiori alimentée par ce que les financiers appellent «Austerity Fatigue».


Par Liassini Jalal Eddine Cadre supérieur au ministère de l’Economie et des Finances – DGI Lauréat de l’ENCG Casablanca Membre du cercle des Ingénieurs Ittihadis Analyste économique et financier
Lundi 9 Octobre 2017

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1.Posté par Layla le 09/10/2017 20:38 (depuis mobile)
Un article bien structuré, riche en information qui traite la crise catalane sous différents angles. Merci Monsieur pour ces informations pertinentes.

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