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​Pour de nouvelles politiques économiques tournées vers l’autosuffisance et les besoins de l’économie et de la société

Commentaire sur la note stratégique du HCP-BM-SNU




L’approche que nous adoptons pour commenter la note stratégique du HCP, de la Banque mondiale et du Système des Nations unies (HCP-BM-SNU) suggère logiquement de passer de façon intermittente du court terme-relance de la machine économique au déconfinement, à la vision globale-long terme de développement économique alternatif.  Les deux niveaux étant imbriqués et articulés, notamment en considérant le contexte pandémique comme étant une opportunité « historique » pour promouvoir le « Renouveau pour le Maroc ». (Titre d’ouvrage de Noureddine Saoudi et Abdelaâli Benchekroun, janvier 2020).
Il est utile de remarquer d’abord que la note stratégique de HCP-BM-SNU a reconnu l’impact négatif du Programme d’ajustement structurel (PAS), qui avait été imposé au Maroc, sur les secteurs sociaux, ce qui a demandé, d’après la note, « un effort de plus de 30 ans pour tenter de réduire les inégalités engendrées par ces programmes ». Ce qui est en même temps un aveu d’échec des stratégies et recommandations d’ouverture, de libéralisation et de « moins d’Etat » longtemps préconisées par FMI-BM et les tenants du néolibéralisme.
Mais rappelons d’abord le cadre de la note stratégique en question qui est le travail d’un groupe de travail « Task Force » que les Agences du Système des Nations unies au Maroc et la Banque mondiale sous le leadership du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), ont constitué pour apporter un « appui stratégique à la réponse du pays face à l’impact économique et social de la crise » et ce pour la prise de décision et la priorisation, maximiser l'appui efficace à la réponse nationale et pour une analyse en continu des besoins qu’une action intégrée internationale pourrait soutenir. 
Pour ce faire, nous pensons au contraire, que les compétences nationales sont seules capables de construire toute vision stratégique de réponse à ce contexte à partir de la connaissance concrète du terrain et des problématiques du pays. Normalement et en toute objectivité, ce genre de réflexion stratégique devrait échoir à des instances telles que le Conseil économique, social et environnemental (CESE) qui peut produire la conception de la sortie de crise et la relance, et ce en convergence avec le HCP, tous deux habilités, outillés, productifs et compétents pour ce genre d’exercice qui relève plus de la souveraineté du Maroc. 
Et pour être objectif dans notre lecture critique de cette note stratégique, soulignons, dans le même sens, que ce document a effectivement insisté sur des volets sociaux sensibles pour ce contexte, à savoir de prendre en charge les classes vulnérables pour leur assurer les services minimum en matière de santé et d’enseignement, de préserver l’emploi etc. En réalité, il n’y a pas le choix de dire autrement.
Et sans rentrer dans des jugements de valeur relatifs à ces institutions, et par respect aux efforts du HCP, la BM est souvent pointée d’inconséquence (William Easterly, ex-cadre de la BM) lorsqu’elle exige, en contrepartie de ses aides, la mise en place de politiques d’ajustement structurel destinées à libéraliser les économies et « accroître la compétitivité des pays bénéficiaires ». Politique et orientations dont le résultat est pour le moins improbable.
D’autre part, et dans le même ordre d’idées critique de la BM, une enquête effectuée par « The Guardian » et plus de 50 journalistes de 21 pays révèle qu’au cours de la dernière décennie, la Banque Mondiale a financièrement soutenu des projets qui ont eu pour effet par exemple, de contraindre environ 3,4 millions de personnes à quitter leurs terres ou logement. De même, entre 2009 et 2013, elle aurait financé à hauteur de 50 milliards de dollars des programmes présentant un risque élevé d’impacts sociaux ou environnementaux irréversibles.
La question se pose alors sur l’efficience et la faisabilité qu’une telle Institution internationale puisse nous élaborer une stratégie valable et salvatrice de sortie de crise et de suivi, par le biais d’un groupe de travail « dédié au Maroc ».
Pour revenir à la note HCP-BM-SNU, la réponse proposée pour la relance économique serait que les politiques économiques nationales protègent l’emploi par des programmes nationaux d’insertion socioéconomique, notamment des plus vulnérables, y compris des réfugiés, des demandeurs d’asile et des migrants, et ce par l’analyse et le diagnostic en intégrant le genre et les populations vulnérables (informel, jeunes, migrants et réfugiés) et par le renforcement des mécanismes de planification territoriale en adéquation avec les programmes de développement régional avec les plans sectoriels.
Quant aux services publics pour les populations, la note se réfère au cadre-réponse socioéconomique des Nations unies, où il est « recommandé de capitaliser sur les efforts déployés en temps de crise pour investir davantage dans la résilience des services publics afin qu’ils puissent assurer une continuité de l’offre, quelle que soit la situation sanitaire ou économique ».  
Cette thèse est importante quant à la vision de la note et de la BM relative aux services publics notamment santé et enseignement. En fait, et vu les problèmes structurels chroniques, il ne s’agit pas seulement de résilience ou de continuité de l’offre, mais de reconstruire autrement et complétement ces deux secteurs. La santé est devenue incapable de répondre à la demande croissante avec la pandémie et l’école publique défaillante est en deçà de sa mission en milieu rural et périurbain. Il s’agit de reconstruire ces deux secteurs dans le cadre d’un Secteur Public (SP) efficient avec une vision articulée autour du Plan de développement, comme on va voir.
En effet, sauf pour la première étape de la pandémie où des mesures énergiques ont été prises et ont enregistré des résultats contre le Covid 19, après la levée du confinement et l’explosion nombre du contaminations, la défaillance du système de santé est apparue au grand jour. 
Quant à l’enseignement, les défaillances structurelles chroniques du système se sont traduites notamment par la faiblesse de l’école publique à s’adapter à l’apprentissage à distance vital en temps de pandémie, y compris dans les universités elles-mêmes. Le rural (et même le périurbain) étant plus désavantagé. Sans parler du système à deux vitesses avec le secteur privé destiné aux classes moyennes et aisées.
Chapitre pauvreté, la note préconise une approche multidimentionnelle (plus riche, il est vrai, que l’approche monétaire). En effet, celle-ci  évalue mieux la pauvreté en termes de capacité d’accès ou non à des services tels que l’enseignement, la santé, le logement décent, la protection sociale, le transport et autres services, en plus du revenu monétaire. 
Cependant, la note présente des concepts comme la « vulnérabilité à la pauvreté», qui mesure le risque pour un individu de basculer dans la pauvreté. Les revenus des classes précaires selon la note se trouvant surestimés, puisque si l’on retient le seuil de $3,2 PPA pour le Maroc, le taux de vulnérabilité permettrait de compter les individus dont le niveau de consommation se situerait entre $3,2/ jour PPA et $4,8 / jour PPA, ce qui reviendrait à environ 670 dollars, par mois pour un ménage de 5 personnes, or le SMIG net d’un chef de ménage se situe à 2640,00 DH, soit seulement 264 dollars, le père de famille est souvent seul apportant un revenu à la famille.
D’autre part, la note considère que le contexte pandémique ferait passer la proportion de personnes « vulnérables à la pauvreté » et/ou « pauvres » de 17,1% de la population en 2019 à environ 19.87% en 2020, soit 1,058 million de personnes additionnelles. Ce qui est probablement très en deçà des estimations réelles du nombre de pauvres, a fortiori en ajoutant les millions supplémentaires (près de la moitié des personnes actives au Maroc) qui ont perdu leur emploi à l’arrêt de la machine économique dans le pays au confinement, et ayant chacun un ménage de 5 personnes, ces catégories qui sont alors sans revenu, sauf le soutien du Fonds Corona, du fait de ce contexte.
Quant aux recommandations de la note sur la pauvreté, elles demeurent théoriques et éclairent trop peu, comme celles des organismes mondiaux qui avaient fixé des objectifs ODD sur la pauvreté, sur le développement, en procédant à l’ouverture des économies pour « bénéficier des bienfaits de la mondialisation », recommandations qui ont donné des résultats inverses. 
La note soulève également des mesures macroéconomiques et de collaboration multilatérale, pour rappeler le renvoi vers l’éventail des politiques budgétaires, fiscales, commerciales et monétaires mises en place par les gouvernements pour amortir les effets de la crise. Cette stratégie devrait, selon la note, s’articuler autour de la « collaboration au niveau régional et multilatéral ». Formulation euphémique comprise comme étant un appel au renforcement de l’insertion dans le système mondial, du moins pour ne pas envisager de remettre en cause cette insertion. L’idée suivante du même paragraphe de la note, rappelle justement que la crise actuelle étant par essence transnationale, les politiques-pays fondées sur le « chacun pour soi » entraîneraient un effet sous-optimal, voire négatif. Ce qui est conforme aux thèses classiques de BM-FMI tellement critiquées y compris par les ex-responsables ou experts de la BM comme souligné plus haut.
Cette thèse amène à formuler la problématique des rajustements extérieurs imposés par la pandémie. Chapitre qu’il ne faut pas taire, au contraire. Evidemment, personne ne peut préconiser l’autarcie totale, mais le problème se pose impérativement pour les autosuffisances impératives au mieux, telle celle alimentaire, en médicaments et santé, en énergie, etc. Le « chacun-pour-soi » a été pratiqué par les Etats, puissants défenseurs du néo-libéralisme, de façon éhontée, y compris par des détournements de produits d’urgence sanitaires à leur profit. Ces mêmes puissances qui ont bafoué les règles de l’OMC et du libre-échange qu’elles ont elles-mêmes élaborées pour la mondialisation. Ces thèses sont devenues complétement obsolètes avec le contexte pandémique.
La note préconise dans ses recommandations, à juste titre, l’instauration de la régionalisation avancée (Assises nationales de la régionalisation, décembre 2019) articulée autour de la planification territoriale en adéquation avec les plans sectoriels. Or, le contexte de la pandémie a imposé une autre vision de la place de l’Etat qui devient l’appareil incontournable, seul à même de pouvoir gérer la catastrophe et garantir l’intérêt général et la vie des citoyens. 
De ce point de vue, nous suggérons de nouvelles orientations économiques et sociales, conçues dans un même corpus global cohérent, dirigé et piloté par l’Etat, condensé dans un Plan national de développement, qui prendra, du moins tant que la pandémie persiste, la forme et le contenu d’une économie de vie (voire de survie).
Une orientation stratégique sur l’impact et la sortie de crise ne peut taire cette thèse fondamentale de l’Etat stratège démocratique et salvateur, pour assurer autrement la gestion des affaires du pays, le social, et surtout la santé, l’enseignement, le logement des précaires, l’économie des autosuffisances et la liberté des citoyens, avec et par les décisions souveraines.
Le Maroc souffre d’inégalités sociales et territoriales énormes et de la pauvreté subséquente. Situation qui traduit un aboutissement de décennies de politiques pour le moins discutables, qui ont cultivé ces inégalités, à travers les défaillances sociales de l’école publique, de la santé publique et du logement pour les classes défavorisées et d’une insertion inappropriée à l’économie mondiale. Le développement consiste d’abord à lutter contre ces inégalités et promouvoir un autre type de société, seul viable en temps de crise et de contexte inédit.
C’est pour cela qu’il faut tracer la voie pour un autre développement au lieu de suggérer des palliatifs ou des appels théoriques en faveur de l’emploi et du social (positifs en soi), comme le fait la note stratégique en question. Nous suggérons la révision radicale des options socio-économiques, sociales et culturelles, pour diminuer et éradiquer la pauvreté, et ce à travers de nouvelles orientations des politiques économiques tournées vers l’autosuffisance et la réponse aux besoins de l’économie et la société. 
Pour la relance économique, la note ne nous informe pas sur le « comment » de la relance, d’abord sur quels secteurs, selon quelle stratégie et comment financer la relance, quel rôle à l’Etat, au SP, à l’école et à l’hôpital public et quels choix stratégiques de réajustement d’industrialisation et dans l’agriculture et la politique hydrique, etc.                       
Nous suggérons notamment d’opter davantage pour des projets industriels, agricoles, etc. labour-intensive et forts créateurs d’emploi. De concentrer les efforts sur le social, la santé, l’enseignement, le logement économique, le développement du rural et périurbain. 
Pour cela il est impératif de promouvoir la réforme fiscale tant attendue, l’impôt sur la fortune, le choix de projets adaptés aux moyens financiers mobilisables et non selon les recommandations de bailleurs de fonds et les projets de prestige. 
De même en formation, l’apprentissage et les métiers qui débouchent sur l’exercice entrepreneurial, rural et urbain. De même, une autre approche de l’informel est nécessaire et possible, par le réaménagement, la sensibilisation et l’accompagnement de ces porteurs de projets, et pour lequel, la pandémie peut constituer une opportunité de sa structuration et sa formalisation.
En somme, nous pensons que la pandémie constitue une opportunité pour le Maroc d’effectuer le virage qu’il faut pour le changement qu’il faut
Il est notoirement connu que ces institutions mondiales évitent de verser dans de telles considérations effectivement stratégiques, sous prétexte que leur traitement verse dans la politique, ce qu’elles évitent dans leurs approches, thèses totalement aberrantes pour une institution internationale qui prône le développement des pays qu’elle veut aider.
Un dernier détail et non des moindres concerne le financement de l’économie de la vie et le changement attendu pour exploiter cette opportunité et ce contexte. Le financement devrait, selon les thèses ci-dessus, être cohérent avec le souci de souveraineté d’Etat version renouvelée, garant de l’intérêt général. L’Etat devrait déployer et mobiliser d’abord et prioritairement toutes ressources intérieures, et minimiser au maximum le recours à l’endettement qui constitue déjà un fardeau énorme, inscrit au passif du pays et des générations actuelles et surtout futures, chapitre qu’il faudrait certainement réviser et renégocier autrement. Ce qui s’inscrit évidemment dans une logique tout à fait contraire à celle de la BM. Parce que ces institutions ne peuvent pas accorder des financements en dessous du taux international et sans conditions, de là le risque et le danger.

 * Chercheur économiste, ancien chef de cabinet 
au ministère de l’Education nationale 
et coauteur avec Noureddine Saoudi de 
« Renouveau pour le Maroc »  

Par Abdelaâli Benchekroun *
Lundi 24 Août 2020

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