Libération

Un rebond notoire dans les relations sino-africaines

53 pays africains exonérés des taxes par Pékin


Hassan Bentaleb
Mercredi 18 Février 2026

Le Maroc appelé à consolider son ambition continentale

Un rebond notoire dans les relations sino-africaines
A partir du 1er mai 2026, la Chine supprimera l’ensemble des droits de douane sur les produits importés de 53 pays africains entretenant des relations diplomatiques avec Pékin. Cette décision marque un tournant significatif dans l’architecture des relations économiques sino-africaines.

Mais au-delà de l’effet d’annonce, la question centrale est la suivante : assistons-nous à un véritable rééquilibrage structurel ou à une adaptation stratégique qui consolide un modèle déjà asymétrique?
 
Une ouverture quasi-totale, à forte portée diplomatique
 
La généralisation du régime « tarif zéro » étend désormais l’accès préférentiel au marché chinois à presque tout le continent. Le seul pays exclu reste l’Eswatini, en raison de sa reconnaissance de Taïwan, rappel clair que le commerce chinois reste étroitement imbriqué dans ses choix diplomatiques.

Ce geste d’ouverture s’inscrit dans une logique de consolidation d’influence. En facilitant l’accès au marché chinois, Pékin renforce son image de partenaire du Sud global dans un contexte marqué par les tensions commerciales avec les Etats-Unis et l’Union européenne.
 
Une relation toujours structurellement déséquilibrée
 
Malgré cette ouverture, les fondamentaux commerciaux demeurent asymétriques. En 2025, les exportations chinoises vers l’Afrique ont atteint environ 225 milliards de dollars, contre 123 milliards d’exportations africaines vers la Chine. L’écart dépasse donc 100 milliards de dollars.

La nature des échanges explique en grande partie cette asymétrie : La Chine exporte des biens manufacturés, des technologies, des équipements industriels et des produits à forte valeur ajoutée et l’Afrique expédie principalement des matières premières, des minerais et des hydrocarbures.

La suppression des droits de douane peut certes améliorer l’accès au marché chinois. Mais sans transformation locale et diversification industrielle, cette mesure risque de renforcer la spécialisation extractive déjà dominante. Autrement dit, l’ouverture commerciale ne garantit pas l’industrialisation.
 
Un instrument géo-économique dans un monde fragmenté
 
Cette décision ne relève pas uniquement d’une logique commerciale. Elle s’inscrit dans le cadre de la compétition d’influence mondiale. En consolidant ses liens avec l’Afrique, la Chine sécurise des approvisionnements stratégiques, élargit ses débouchés et ancre davantage sa présence dans les chaînes de valeur du Sud global.

Pour les pays africains, cette ouverture peut constituer une opportunité d’expansion des exportations, un levier d’attraction d’investissements et un soutien indirect aux ambitions de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Mais cette opportunité dépendra largement des capacités productives nationales.
 
Et le Maroc dans cette nouvelle configuration ?
 
Pour le Maroc, cette décision chinoise ouvre une équation stratégique complexe. Depuis plus d’une décennie, Rabat ambitionne de jouer un rôle de leader économique et diplomatique en Afrique. Le Royaume a investi massivement dans les secteurs bancaire, agricole, énergétique et logistique sur le continent, tout en consolidant sa position comme hub entre l’Afrique, l’Europe et l’Atlantique. Dans ce contexte, la décision chinoise peut produire des effets ambivalents.
 
1. Une opportunité de repositionnement industriel
 
Le Maroc, disposant d’une base industrielle plus développée que nombre d’économies africaines — notamment dans l’automobile, l’aéronautique, les engrais phosphatés et l’agro-industrie — pourrait tirer parti de l’accès préférentiel au marché chinois.

Si Rabat parvient à orienter sa stratégie vers des exportations à plus forte valeur ajoutée, cette ouverture peut renforcer son statut de plateforme industrielle africaine intégrée aux chaînes globales. Mais cela suppose une montée en gamme technologique, une diversification accrue vers l’Asie et une réduction de la dépendance excessive aux marchés européens.
 
2. Une concurrence indirecte sur le leadership africain
 
La présence chinoise en Afrique demeure massive. En renforçant ses relations commerciales avec 53 pays, Pékin consolide une influence continentale qui peut relativiser les ambitions marocaines.

Le leadership que Rabat souhaite incarner ne peut se limiter à une diplomatie politique ; il doit s’appuyer sur une capacité réelle d’intégration économique régionale. Or, la Chine opère à une échelle financière bien supérieure. Ainsi, la question devient stratégique : le Maroc peut-il se positionner comme complémentaire de la Chine ou comme alternative régionale crédible ?
 
3. Le défi de la crédibilité africaine
 
L’ambition marocaine en Afrique repose sur un récit de coopération Sud-Sud et de co-développement. Si la Chine offre un accès massif à son marché, les Etats africains pourraient redéfinir leurs priorités commerciales.

Le Maroc devra alors démontrer  sa capacité à favoriser la transformation locale, son rôle dans l’intégration régionale via la ZLECAf et sa valeur ajoutée en matière de stabilité institutionnelle et de savoir-faire sectoriel. Le leadership ne se décrète pas, il se construit par l’offre concrète de solutions économiques durables.
 
Vers un rééquilibrage réel ?
 
La décision chinoise constitue indéniablement un tournant symbolique et stratégique. Elle pourrait amorcer un rééquilibrage si elle s’accompagne d’un renforcement des capacités productives africaines.

Dans le cas contraire, elle risque d’approfondir une interdépendance asymétrique, où la Chine demeure fournisseur de produits à haute valeur ajoutée et l’Afrique exportatrice de ressources brutes.
Pour le Maroc, l’enjeu est double : tirer profit de cette ouverture tout en consolidant sa propre stratégie continentale. La question n’est pas seulement commerciale. Elle est géopolitique.

Dans un continent où les puissances se repositionnent, Rabat devra démontrer que son ambition africaine repose sur un modèle autonome, intégré et crédible — et non sur un simple ajustement aux dynamiques sino-africaines.

Hassan Bentaleb


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