Libération

Mobilisation imminente : Ecoute défaillante

Au mépris du bon sens, El Midaoui a choisi d’agir en solo provoquant l’ire des enseignants chercheurs


Mehdi Ouassat
Mardi 17 Février 2026

La relation entre le ministère de l’Enseignement supérieur et le Syndicat national de l’enseignement supérieur traverse aujourd’hui l’une des phases les plus délicates. Ce qui n’était, il y a encore peu, qu’un malaise perceptible dans les amphithéâtres et les laboratoires s’est transformé en un bras de fer ouvert. Au cœur de cette crispation se trouve le ministre Azzedine El Midaoui, dont la gestion du dossier universitaire suscite une contestation croissante dans les rangs des enseignants-chercheurs.

La commission administrative du syndicat a acté un plan de protestation progressif, annonçant des grèves nationales, des sit-in et le gel des structures universitaires ainsi que des missions des coordinateurs de filières et des chefs de départements. Le signal est fort. Il ne s’agit pas d’un simple mouvement d’humeur, mais d’une montée en pression organisée, pensée comme un avertissement politique autant qu’un moyen de défense professionnelle. L’appel à une grève nationale les 3 et 4 mars prochain, accompagnée d’une mobilisation centralisée à Rabat, marque une étape symbolique.

Derrière cette mobilisation se profile un malaise profond autour de la loi 59.24 relative à l’enseignement supérieur et à la recherche scientifique. Certes adoptée, elle n’a jamais véritablement fait l’objet d’un consensus. Les enseignants-chercheurs dénoncent une démarche qu’ils jugent unilatérale, estimant que l’esprit de concertation qui prévalait auparavant a cédé la place à une logique de décision verticale. La critique est sévère mais structurée. Elle ne vise pas seulement le contenu du texte, mais la méthode qui a présidé à son élaboration et à son adoption.

La question centrale est celle de la gouvernance. L’université marocaine ne peut être administrée comme un simple département ministériel. Elle repose sur un équilibre fragile entre autonomie académique, responsabilité publique et dialogue social. En marginalisant le partenaire syndical dans les différentes étapes d’élaboration des textes législatifs et réglementaires, le ministère a fragilisé cet équilibre. L’impression d’un passage en force, même légalement fondé, a nourri un sentiment d’exclusion parmi les enseignants-chercheurs. Or dans un secteur où la légitimité repose largement sur la participation et la délibération, la méthode compte autant que la norme.
La concertation n’est pas un luxe
démocratique, c’est une nécessité institutionnelle
Les revendications portées aujourd’hui ne se limitent pas à la révision de la loi. Elles concernent également les textes d’application à venir et le statut particulier des enseignants chercheurs adopté en 2023. Les universitaires redoutent que certaines dispositions, faute de clarifications précises, ne soient interprétées de manière à vider les acquis de leur substance. Ils soulignent aussi des dysfonctionnements ayant des répercussions matérielles et symboliques sur leur situation professionnelle. Derrière ces termes techniques se joue une réalité concrète faite de carrières ralenties, d’incertitudes statutaires et d’un sentiment de déclassement progressif.

Le ministère, de son côté, semble considérer que l’adoption du texte législatif clôt le débat. Cette posture est politiquement risquée. Une loi, même promulguée, n’éteint pas forcément la contestation lorsqu’elle n’a pas été précédée d’une concertation substantielle. Dans les démocraties modernes, la légitimité d’une réforme ne repose pas uniquement sur le vote parlementaire, mais sur la qualité du dialogue qui l’a précédée. En refusant de rouvrir les discussions, même partiellement, le département de tutelle prend le risque d’enraciner la défiance.

La décision du syndicat de maintenir sa commission administrative en état de réunion permanente traduit la gravité du moment. Elle signifie que la mobilisation est appelée à évoluer en fonction de la réponse ministérielle. Cette stratégie graduelle vise à installer un rapport de force sans pour autant rompre définitivement les ponts. Il s’agit de contraindre à la négociation plutôt que de provoquer l’affrontement pour lui-même. Pourtant, le gel annoncé des structures universitaires pourrait avoir des conséquences lourdes sur le fonctionnement des établissements, notamment en matière d’organisation pédagogique et de gestion académique.

Au-delà du conflit immédiat, c’est l’avenir de l’université qui se trouve interrogé. Le Maroc a engagé depuis plusieurs années des réformes ambitieuses pour moderniser son enseignement supérieur, renforcer la recherche scientifique et améliorer l’employabilité des diplômés. Mais aucune réforme ne peut réussir durablement sans l’adhésion de celles et ceux qui la mettent en œuvre au quotidien. Les enseignants chercheurs ne sont pas de simples exécutants. Ils constituent le cœur vivant de l’institution universitaire. Les ignorer revient à fragiliser l’édifice.

Dans un contexte social marqué par des tensions multiples, l’université ne peut donc devenir un foyer supplémentaire d’instabilité. Le dialogue sectoriel, tel qu’il a été mené jusqu’ici, n’a manifestement pas produit les résultats escomptés. Il doit être repensé sur des bases claires, avec des engagements précis et un calendrier transparent. La gestion au coup par coup des crises successives ne peut tenir lieu de politique publique. Elle entretient un climat d’incertitude et nourrit la défiance.

Pour le gouvernement, la situation actuelle constitue un test majeur. Soit il choisit l’écoute et la concertation véritable, acceptant d’amender ou de préciser certains dispositifs afin de restaurer la confiance. Soit il persiste dans une logique de décision unilatérale, au risque d’accentuer la fracture avec le corps enseignant. Dans les deux cas, le coût politique sera réel.

L’université marocaine mérite mieux qu’un dialogue de sourds. Elle a besoin d’un projet partagé, construit dans la transparence et le respect des partenaires sociaux. Le mouvement engagé par le Syndicat national de l’enseignement supérieur n’est pas un simple épisode revendicatif. Il révèle un malaise institutionnel plus profond, lié à la place accordée à la concertation dans l’élaboration des politiques publiques.

Une réforme imposée sans adhésion des premiers concernés risque de rester lettre morte. A l’inverse, une réforme discutée, ajustée et portée collectivement peut devenir un levier puissant de transformation. Il appartient désormais au ministère de choisir la voie qu’il entend emprunter.

Mehdi Ouassat


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