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Un ciel rempli de lettres




Hicham Aboumerrouane est connu 
à travers sa plume de journaliste 
culturel. On le découvre écrivain 
dans ces deux ouvrages, 
“Le clochard” et “Ça  cloche” 
(La lettre peinte, 2017). Avec un style 
qui lui est propre, Hicham Aboumerrouane 
livre une peinture poétique atypique qui 
s’adresse aux êtres et à la littérature.

En terminant les deux ouvrages de Hicham Aboumerrouane, j’ai pu percevoir ce que les lecteurs de Lautréamont avaient ressenti en lisant les Chants de Maldoror. Il y a une façon très particulière de mettre par écrit le ressenti poétique chez cet auteur qui signe là une première œuvre originale et audacieuse. Le principe est intéressant. Les deux livres sont symbiotiquement liés, se lisent par correspondance. « Le clochard » est constitué de poèmes courts, accompagnés à chaque fois d’un tableau peint par Hicham Aboumerrouane. « Ça  cloche » contient un appendice de chacun des poèmes. Il y a l’étoile filante, qui brille dans le ciel tumultueux, et sa queue qui s’éteint voluptueusement dans les ténèbres de la nuit. C’est un peu cela que nous avons ressenti en lisant ces deux ouvrages. Si le degré d’abstraction esthétique peut déconcerter des lecteurs peu familiers avec ce genre de prose, la force du verbe nous a fait accrocher à cet O.L.N.I (Objet littéraire non identifié). Le deuxième poème de «Le clochard» parle d’un «homme qui grise le silence, le boit jusqu’au silence» et annonce qu’à présent « tout est chair ». L’appendice dans «Ça  cloche» précise que ce fragment et sa peinture sont un «attentat contre le dualisme». A l’instar des « devenir » dont parlent Deleuze et Guattari, il y a quelque chose du tableau qui pénètre dans les mots et vice versa quelque chose des poèmes qui coule entre les flux de la peinture pour former une matière inédite qui n’est ni papier, ni toile : « La peinture par son mode d’expression qui se décline en formes et en couleurs, va, autant que vivifier le peut, ramener à la réalité physique, cette dite littérature ». 
L’écriture est une hérésie, une manière hérétique de vivre sa vie. Le vide est là. «Le non-être, c’est moi» écrit Hicham Aboumerrouane dans le poème «Ne riez plus». Le vide est toujours là, rappelle l’appendice : «Mais le vide ? Ce non-être violé, condamne ces effluves d’esprit qui se posent ailleurs qu’en lui, cette hérésie qu’il évide dans un non-œil plein de non-esprit». La parole est une «suture orale» qui coud les mots les uns aux autres, en tuant parfois l’authenticité de la vie. Dans «Mourez-vous», l’auteur parle d’un chapelet aphone, d’un ciel de prière, mais dans l’appendice il rajoute qu’un ciel r empli de lettre peut être très beau, surtout lorsqu’il exprime l’hérésie des êtres. L’essence de la vie serait une quête de Sisyphe ? Il y a ce vide en nous, présent, ce prolongement d’un «certain-moi» qui «nous prolonge d’ivresse et de féminitude… ces deux éternels». Proche d’un poème de Laâbi dans la revue Souffles, Hicham Aboumerrouane met l’éjaculation dans la poésie : 
«Quand nous jouirions toute chair, quand une femme tombeau, quand on est semence, quand de la semence à la musique, quand nos musiques harmoniques, quand nous redeviendrons hommes, quand un tombeau éternel, quand nous éjaculons à nouveau ». Cela ne l’empêche pas d’entrer dans un devenir-femme de la littérature, salutaire dans ce contexte où la parole fondamentaliste invite à être un homme (Koun Rajel). La littérature est une déclaration d’amour : « Ce bout de littérature délayé dans l’absence du féminin me créé peu… Mais ce peu-de moi est tout-elle ». Je ressens la même chose lorsque j’écris et que je pense à mon épouse. 
Un autre point séduisant dans les livres de Hicham Aboumerrouane est cette façon de décrire l’identité comme un flux, à l’instar d’Elias Sembar dans Figures du Palestinien. Les êtres « coulent » et sont «nôtres» plutôt qu’un. La pluralité est comme l’herbe, elle pousse en rhizome, par le milieu. 
On peut toujours faire la littérature de la littérature, aller de vide en vide et chercher le salut quelque part, entre les deux. L’écrivain est un fouilleur, pas un chercheur. Le « composé continu » se refuse à l’écriture. S’il y a continuité, c’est d’un seul coup. Comme les étoiles filantes, justement. Cela n’empêche pas d’aller vers l’absolu : « L’amour sans bord, se rythme de bords […] ce vide encore, ce vide sans bord, rayon encore, et d’autres encore, de l’amour encore, sur l’autre, puis l’autre encore, sur elle encore, non-elle encore ! Je calque encore, cet elle-encore ». Le poète prend en charge le « non être » en faisant de son mieux, la chair est un souvenir ardent mais qui donne tout sens à la vie, surtout quand on sait ressentir en écrivain. C’est peut-être là le secret, d’ailleurs : qu’est-ce que tu ressens lorsque tu prétends écrire de la littérature ? 


 

Par Jean Zaganiaris Cercle de littérature contemporaine
Lundi 23 Juillet 2018

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