Libération

Si le social pouvait bien suivre !

Affirmation géopolitique ascendante du Royaume


Mohamed Jaouad Kanabi
Lundi 11 Mai 2026

S’il y a lieu pour le Maroc de se prévaloir de succès probants, cela ne peut être le cas pour un gouvernement qui a, par ailleurs, raté le coche

Si le social pouvait bien suivre !
Le Maroc avance vite. Vu de l’extérieur, le Royaume projette l’image d’un État stable, ambitieux et méthodique, devenu en quelques années un acteur régional incontournable. Diplomatie offensive sur le Sahara, retour structuré en Afrique, coopération sécuritaire renforcée avec les Etats-Unis et l’Europe, grands projets industriels et infrastructures d’envergure : le pays semble engagé dans une dynamique d’affirmation rarement atteinte dans son histoire contemporaine.

Cette montée en puissance est réelle. Elle s’observe dans les investissements étrangers, dans l’intérêt croissant que lui portent les capitales occidentales, dans sa capacité à se présenter comme un partenaire fiable dans une région traversée par les turbulences. Le Maroc donne aujourd’hui le sentiment d’un Etat qui sait où il va et qui construit patiemment sa place dans les grands équilibres méditerranéens et africains.
 
La fatigue sociale, cet autre visage du Royaume
 
Mais, derrière cette image d’émergence maîtrisée, une autre réalité s’installe lentement dans le quotidien des citoyens. Une réalité moins visible dans les rapports économiques ou les communiqués diplomatiques, cependant, profondément ancrée dans la société à travers une fatigue sociale diffuse, silencieuse et persistante.
Cette fatigue ne prend pas nécessairement la forme d’une contestation frontale. Elle s’exprime davantage dans l’usure des conversations ordinaires et dans la lassitude croissante des ménages face à l’augmentation continue du coût de la vie. Elle nourrit aussi l’impression grandissante que l’effort quotidien produit de moins en moins de sécurité économique réelle et durable. 

Les prix des produits alimentaires, notamment des viandes rouges, des légumes ou des huiles, ont profondément modifié les habitudes de consommation. Ce qui relevait autrefois du quotidien devient progressivement occasionnel pour de nombreux foyers.

Dans les marchés populaires comme au sein des classe moyenne urbaine, le pouvoir d’achat est devenu le principal sujet de préoccupation. Ce glissement est révélateur. En effet, lorsqu’une société commence à concentrer son énergie mentale sur la gestion permanente des dépenses essentielles, la fatigue finit par remplacer la colère. Une fatigue discrète, presque intériorisée, mais qui finit par peser lourdement sur le climat général.
 
La classe moyenne sous pression permanente
 
Le phénomène touche particulièrement la classe moyenne, longtemps considérée comme le socle silencieux de la stabilité marocaine. Pendant des années, cette catégorie sociale avait le sentiment d’avancer lentement mais sûrement : accéder à la propriété, financer les études des enfants, maintenir un certain niveau de consommation, construire progressivement une sécurité familiale. Aujourd’hui, beaucoup ont le sentiment que cet équilibre devient plus fragile.

Les salaires évoluent moins vite que les dépenses. Le logement absorbe une part considérable des revenus dans les grandes villes. L’éducation privée, souvent perçue comme indispensable face aux difficultés du système public, représente un poids financier croissant. Les soins médicaux pèsent lourdement sur les ménages et l’inflation alimentaire accentue cette sensation de compression permanente. Ce n’est pas nécessairement une paupérisation brutale ; c’est parfois plus insidieux : un sentiment de stagnation, voire de déclassement progressif.

Beaucoup de Marocains continuent de travailler, d’investir dans leurs familles, de participer à la dynamique économique du pays, mais avec l’impression de courir davantage pour préserver le même niveau de vie. Cette tension psychologique engendre un épuisement collectif rarement visible dans les statistiques, mais perceptible dans les comportements sociaux. Elle se manifeste dans une anxiété diffuse, dans la récurrence des discussions autour de l’émigration et dans une difficulté croissante à se projeter sereinement dans l’avenir.
 
Une jeunesse entre ambition et désillusion
 
La jeunesse marocaine incarne peut-être le mieux cette contradiction. Jamais une génération n’a été aussi connectée au monde, aussi informée, aussi consciente des écarts de développement et des opportunités internationales. Mais également, jamais le sentiment de blocage n’a semblé aussi présent chez une partie d’entre elle. Le chômage des diplômés, la précarité de nombreux emplois et les difficultés d’accès à certaines formes de mobilité sociale nourrissent un malaise profond.

Ce malaise n’est pas uniquement économique. Il est également symbolique. Beaucoup de jeunes ont le sentiment que l’horizon social se rétrécit. L’idée du départ à l’étranger, autrefois perçue comme une exception ou une ambition particulière, devient dans certains milieux une perspective presque normale. Comme si l’ascension sociale se pensait désormais davantage hors des frontières qu’à l’intérieur du pays.
 
Le défi d’une puissance qui doit encore convaincre sa société
 
Dans le même temps, le discours institutionnel continue de porter les ambitions d’un Maroc émergent, compétitif et stratégiquement influent. Et cette ambition n’est pas artificielle. Les progrès réalisés dans les infrastructures, l’industrie automobile, les énergies renouvelables ou la diplomatie africaine sont indéniables. Le problème n’est donc pas l’absence de résultats. Il réside plutôt dans la difficulté à transformer cette progression macroéconomique en amélioration sociale largement perceptible.

Le risque pour le Maroc n’est pas nécessairement celui d’une rupture brutale. Le pays conserve des atouts majeurs : une stabilité institutionnelle solide, une capacité d’investissement importante et un appareil d’Etat relativement structuré. Mais le véritable défi devient celui du lien entre la puissance projetée et le vécu quotidien des citoyens.

Une nation, cela va de soi, ne se construit pas uniquement dans les sommets diplomatiques, les ports géants ou les indicateurs de croissance. Elle se construit aussi dans la capacité des citoyens à ressentir concrètement les effets de cette progression dans leur vie ordinaire. Dans le prix des produits de base, des transports et  de l’énergie, dans l’accès aux soins, dans les opportunités offertes aux jeunes, dans la confiance qu’une société entretient envers, son propre avenir etc.

Le Maroc semble aujourd’hui arrivé à ce moment délicat où la réussite stratégique doit désormais produire une traduction sociale visible. A défaut, le risque est de voir s’installer un décalage croissant entre le récit national de l’émergence et le sentiment réel d’une partie de la population.

C’est probablement là que se situe le grand enjeu des prochaines années : réussir à faire en sorte que la puissance marocaine ne soit pas seulement observée depuis l’extérieur, mais véritablement ressentie de l’intérieur.

Mohamed Jaouad Kanabi

Mohamed Jaouad Kanabi
Lundi 11 Mai 2026

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