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Paris se doit de jouer franc-jeu à l'égard de Rabat

Macron tient tant bien que mal à son nouveau cap en Afrique


Hassan Bentaleb
Vendredi 3 Mars 2023

Paris se doit de jouer franc-jeu à l'égard de Rabat
«Humilité» et «responsabilité » seront désormais les mots d’ordre de l’action de la France en Afrique. En effet, Paris cherche à redéfinir ses relations militaires, diplomatiques, économiques et culturelles avec le continent africain tout en refusant la "compétition" imposée par ceux qui s'installent avec "leurs armées, leurs mercenaires", a déclaré Emmanuel Macron, lundi dernier lors d'une conférence de presse sur sa nouvelle politique africaine.

Selon lui, la France doit rompre avec le "confort des grilles de lecture du passé", dans lesquelles des marchés "reviennent à (la France) de droit" et doit établir "une nouvelle relation équilibrée, réciproque et responsable" avec les pays du continent africain. Autrement dit, il faut passer  d'une "logique" d'aide à une logique d'investissement, précise le chef d’Etat français.

Concernant les relations avec le Royaume, le locataire de l'Elysée a affirmé vouloir «vraiment avancer» avec le Maroc en dépit des péripéties qui entachent les relations entre les deux pays. «Il faut avancer malgré ces polémiques mais enfin sans en rajouter», a-t-il déclaré en assurant que « les relations personnelles (avec le Roi Mohammed VI, ndlr) sont amicales et  elles le demeureront ».

Un changement de cap ?
Pas tout à fait


Les propos du Président de la république représentent-ils un prélude à un changement de cap de la politique étrangère française en Afrique ? «Absolument pas», répondent plusieurs experts. Selon eux, le « renouvellement » des relations entre la France et l’Afrique a constitué l’un des credo de la politique étrangère d’Emmanuel Macron qui s’est engagé dans cette voie dès le début de son premier mandat.

Sa vision des choses se résume à promouvoir les échanges économiques et le dialogue avec la société civile  tout en préservant les coopérations militaires et politiques avec les dirigeants africains. « Le tout accompagné par un travail indispensable sur le passé colonial ou postcolonial, par le biais d’initiatives mémorielles au long cours », comme c’était le cas, pendant le premier mandat, avec l’Algérie et le génocide des Tutsi au Rwanda.
 
Contestation et ressentiment
 
Comment peut-on expliquer ce revirement ? Niagalé Bagayoko, docteure en sciences politiques et présidente de l’African Security Sector Network (ASSN), a indiqué dans une interview accordée à l’Agence Andalou, que ce changement trouve son explication dans la prise de distance de certains  Etats africains avec la France depuis longtemps et dans le « sentiment de contestation de la politique étrangère et sécuritaire menée par la France sur le continent africain »  perçue à la fois comme « arrogante et beaucoup plus paternaliste ».

En outre, elle a observé « la détermination de plus en plus évidente à la fois dans les pays du Sahel, y compris au Niger d’ailleurs, et de manière croissante dans les opinions publiques des Etats ouest-africains d’affirmer la souveraineté nationale, et ce en imposant à la France de se situer comme un partenaire ayant des relations fondées davantage sur le partenariat et beaucoup moins sur une relation perçue comme étant fondamentalement inégalitaire et de nature dominant-dominé ».
 
Obsolescence du socle doctrinal

Pour d’autres, les raisons de ce revirement sont à chercher dans l’obsolescence du socle doctrinal fondant la politique étrangère en Afrique  face à une scène internationale en pleine mutation. Basés sur le conditionnement de l’aide au développement à la réalisation de réformes visant la démocratisation des sociétés africaines et sur des relations diplomatiques plus techniques, moins politiques, ces jalons doctrinaux posés il y a 30 ans  s’avèrent aujourd’hui inadaptés face au nouveau contexte stratégique international qui impose de forger une nouvelle approche de la politique de coopération.
 
Espace « ressources stratégiques »

Et qu’en est-il des relations entre le Maroc et la France ? Pour la chercheuse Yousra Abourabi, «la relation avec la France demeure particulière. Les élites politiques françaises appuient le Maroc sur le plan stratégique et économique avec une continuité telle que cette relation apparaît tout à fait exceptionnelle». Dans son article : «Les relations internationales du Maroc : Le Maroc à la recherche d’une identité stratégique», elle soutient que «le Royaume est en effet considéré comme un pays stratégique pour la France, pour la lutte antiterroriste et la maîtrise des flux migratoires, pour sa profondeur géographique au Sahara et pour les opportunités commerciales qu’il offre. L’axe économique est dominant pour la France, bien qu’il soit concurrencé par l’Espagne ».

Même évaluation de la part de Rachid El Houdaigui, Senior Fellow OCP Policy Center, qui explique dans son article : «La politique étrangère du Maroc : vers quel positionnement?», que la France appartient à un espace «ressources stratégiques» classique  comme c’est le cas pour l’Union européenne, l’Espagne, les Etats-Unis et les pays du Golfe arabo-persique.

«Le Maroc entretient avec eux des relations fortement institutionnalisées et progressivement interdépendantes : l’UE est le premier fournisseur et premier client du Maroc; les Etats-Unis et la France premiers partenaires militaires; l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis, par exemple, sont des partenaires politiques, diplomatiques et stratégiques. Cet espace continue de fournir au Maroc, dans une logique d’interdépendance, les éléments nécessaires pour le renforcement des attributs de puissance », observe-t-il.

Ali Lahrichi, docteur en droit et relations internationales et doyen de l’ISPJS/Mundiapolis, estime de son côté dans un entretien avec le site ecoactu.ma,  que les nouveaux paradigmes de la politique étrangère marocaine s’articulent autour de la clarté de la position de nos partenaires traditionnels par rapport à l’intégrité territoriale du Royaume du Maroc, particulièrement les pays européens ; notamment l’Allemagne, l’Espagne et, dans une moindre mesure, la France.

Il rappelle, à ce propos, que S.M le Roi  Mohammed VI a été très explicite dans son discours de l’année dernière, dans lequel le Souverain a exprimé d’une manière limpide  les attentes du Maroc de ses partenaires : «Nous sommes tout à fait fondés à attendre de nos partenaires qu’ils formulent des positions autrement plus audacieuses et plus nettes au sujet de l’intégrité territoriale du Royaume», et  «à ceux qui affichent des positions floues ou ambivalentes, Nous déclarons que le Maroc n’engagera avec eux aucune démarche d’ordre économique ou commercial qui exclurait le Sahara marocain». La France est-elle prête à faire un pas de plus dans ce sens? Affaire à suivre.

Hassan Bentaleb


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