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Nos zones humides se meurent

Au mépris de la loi et du bon sens, la protection fait défaut et l’irresponsabilité des ravages




Au Maroc, 300 zones humides seraient répertoriées, d’une superficie totale de 400.000 hectares. Mais seulement 26 d’entre elles étaient inscrites sur la liste d’importance internationale de la convention Ramsar. Avant-hier, à l’occasion de la Journée internationale de la biodiversité, le Haut-commissariat aux eaux et forêts et à la lutte contre la désertification (HCEFLCD), a officialisé l’inscription de 12 nouveaux sites (voir encadré).
Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’inscription de ces 38 zones ne leur confère quasiment aucun privilège ni protection supplémentaire, et ce même si ces joyaux naturels sont menacés d’extinction. En effet, aux quatre coins du globe, les zones humides disparaissent trois fois plus vite que les forêts. Au cours des quinze dernières années, elles ont diminué de 6%. Pis, 50% d'entre elles ont disparu depuis 1900. Une alarmante déperdition qui peut avoir d’énormes conséquences. Car les zones humides ne sont pas juste des zones marécageuses pleines de moustiques. Elles sont en réalité le creuset d’une biodiversité exceptionnelle. En plus d’être essentielles dans le cycle de l'eau, elles rendent aussi de multiples services qui leur confèrent une valeur vitale.
Dès lors, il devient impératif de préconiser des mécanismes de protection efficace. C’est justement dans ce sens que l’Alliance marocaine pour le climat et le développement durable (AMCDD), a publié un rapport de synthèse intitulé « Pour la mobilisation et une gouvernance régionale efficace en vue de protéger nos zones humides ». Une trentaine de pages comportant de précieuses recommandations, fruits de multiples rencontres, organisées par ses 12 conseils régionaux. Cela dit, persiste l’impression que ledit rapport passe à côté de quelques dysfonctionnements d’un point de vue juridique, qui empêchent les zones humides de jouir de la protection et de l’attention particulière qu’elles méritent.       
Dans son rapport de synthèse de la campagne nationale de protection des zones humides, l’Alliance marocaine pour le climat et le développement durable (AMCDD) identifie plusieurs défis à relever afin de préserver les zones humides, et notamment la faible communication entre les différents acteurs régionaux et les autorités centrales, illustrée par l’étude réalisée dans le cadre de la «Stratégie des zones humides» par le Haut-commissariat aux eaux et forêts. Elle répertorie 300 zones humides à travers le Royaume. Néanmoins, l’AMCDD déplore que «la plupart des directions des eaux et forêts ne soient pas en possession des données de l’inventaire réalisé au niveau central».
Aussi, l’AMCDD émet quelques réserves au sujet des mécanismes de suivi de l’état des zones humides et des programmes d’intervention pour leur protection, en pointant du doigt « le manque en ressources matérielles et humaines dont disposent les directions régionales ». Mais pour Abdeslam Bouchafra, le problème majeur des zones humides est ailleurs. Ingénieur forestier et directeur du Centre de l’éducation à l’environnement situé dans la zone humide de Sidi Boughaba (voir ci-contre), il pointe plutôt le flou juridique qui entoure les zones humides, notamment au niveau de leur classification. « Il y a deux types de zones humides au Maroc. Celles situées dans le domaine forestier, régi par le Dahir de 1917 sur la conservation et l’exploitation des forêts. Et puis il y a celles qui sont en dehors. Si les premières sont quelque peu protégées par le titre foncier du domaine forestier, ce n’est en revanche pas la même histoire pour les secondes. Mais dans les deux cas, ces sites sont en accès libre. Ce qui pose évidemment le problème de leur protection », nous a-t-il révélé. Alors comment y remédier ? Tout simplement en les classant comme aires protégées afin de leur accorder une protection juridique. Rien de bien illusoire, d’autant plus qu’en 2010, la loi n° 22-07 relative aux aires protégées a été promulguée par le Dahir n° 1-10-123.
« Cette loi est d’une grande importance », insiste Abdeslam Bouchafra avant d’arguer : «Elle permet au gestionnaire de classer l’aire en question, soit en tant que zones humides ou autres classifications précisées par la loi : parcs nationaux, parc naturel, réserve biologique, réserve naturelle et enfin sites naturels. Par exemple, à Sidi Boughaba, les visiteurs qui pique-niquent seront interdits d’accès si c’est une aire protégée. Sans cela, les zones humides ne pourront pas être protégées par la loi. »
Oui, mais voilà, malgré la promulgation de la loi il y a près d’une décennie, la situation n’aurait pas changé d’un iota, parce que, selon notre interlocuteur, « il n’y a toujours pas d’arrêté d’application. On a attendu longtemps la promulgation d’une loi qui est inactive», déplore-t-il. Et ce n’est pas tout. La classification des zones humides permettra à l’Etat de déléguer la gestion des zones humides. « La loi 2010 ne dit pas uniquement comment classer les aires protégées mais aussi comment les gérer», rappelle-t-il.
Puis de préciser :« Il y est explicité que l’Etat ou l’organe chargé, a la possibilité de déléguer la gestion totalement ou partiellement, à toute personne morale de droit public ou privé, qui s'engage à respecter les conditions générales de gestion prévues par la présente loi et les clauses d'une convention et d'un cahier des charges établi par l'administration. (Article 26) ». Objectif ? Soulager financièrement les administrations compétentes qui les gèrent (Article 24). « Mais cette solution est pour l’instant inenvisageable en l’absence d’arrêtés relatifs à ladite loi pour classer et gérer les zones humides», précise-t-il.
L’autre incongruité qui caractérise la situation des zones humides, réside dans leur gestion : la non-intégration des mesures de protection des zones humides dans les programmes de développement régionaux (PDR) et les plans d’action communaux (PAC) conformément aux dispositions des lois 111.14, 112.14 et 113.14. Une ambiguïté mise en lumière par le rapport de l’AMCDD et corroborée par Abdeslam Bouchafra. « Le Maroc se doit d’assurer l’intégration de ces mesures de protection. Si par exemple, il existe un projet d’aménagement d’une zone touristique à côté d’une zone humide, il est impératif de tenir compte de cette dernière», souligne-t-il.
Malheureusement, force est de constater que ces dispositions juridiques ne sont pas toujours appliquées. Preuve en est la zone protégée de Dar Bouazza. Un véritable bijou de biodiversité, menacé par l’urbanisation.  
A vrai dire, toutes ces difficultés qui risquent de mener à la disparition des zones humides sur le long terme n’auraient jamais dû exister. Ou du moins dans le cas des 38 zones humides inscrites parmi les 84 sites d’importance biologique et écologique (SIBE) du pays. Car deux des trois piliers de la Convention Ramsar imposent au Maroc d’une part, d’œuvrer pour l’utilisation rationnelle de toutes ses zones humides et d’autre part inscrire celles appropriées sur la liste des zones humides d’importance internationale et à assurer leur bonne gestion. S’agissant du premier pilier, il paraît évident qu’il n’est pas totalement validé. Pour ce qui est du second, on est encore loin des 41 sites inscrits en Tunisie et 50 en l’Algérie. Quand on sait que le Haut-commissariat aux eaux et forêts et à la lutte contre la désertification en répertorie 300, plusieurs interrogations demeurent en suspens. 

Les 12 nouveaux sites Ramsar au Maroc

Lacs d'Imouzzer du Kandar
Lagune et barrage de Smir
Oued Tizguite
Littoral de Jbel Moussa
Oued Assaquia Al Hamra à Laâyoune
Assifs Ahançal-Melloul
Assifs Réghaya-Aït Mizane
Côte des Bokkoyas
Assif Mgoun
Côte Aftissate-Boujdour
Cap Ghir-Imsouane
Haut Oued Lakhdar

Sidi Boughaba, un joyau naturel à défendre

Nos zones humides se meurent
La scène, récurrente, est assez singulière. A une dizaine de kilomètres du centre-ville de Kénitra, le site de Sidi Boughaba voit affluer quasiment chaque jour, des dizaines d’enfants, à son Centre national d’éducation à l’environnement. Au menu, un programme de cinq heures, destiné à sensibiliser et rapprocher au plus près ces élèves, venus de différents établissements scolaires, des composantes du site, sa forêt, son lac et ses oiseaux migrateurs. Objectif : les sensibiliser aux enjeux capitaux de leur préservation. Une volonté transmise via des jeux didactiques et des activités ludiques. «Un ensemble de programmes d’éducation réfléchis et élaborés en coordination avec des ONG et des experts environnementaux, principalement axés sur la conservation des zones humides», précise son directeur, Abdeslam Bouchafra.  
Initiée par le Haut-commissariat aux eaux et forêts et à la lutte contre la désertification, sa construction a été achevée, en 1992, par la Société protectrice des animaux et de la nature (Spana du Maroc) avec l’appui de l’Union européenne. Aujourd’hui, le financement de son fonctionnement est assuré par la branche britannique de la Spana. Depuis qu’elle est sortie de terre, cette structure fait l’objet de plusieurs conventions passées avec le ministère de l’Education nationale. Récemment, dans le cadre de la régionalisation, trois nouvelles conventions ont été paraphées avec les académies de Rabat-Salé-Kénitra, du Grand Casablanca-Settat et de Marrakech.
La création du centre éducatif n’est pas le fruit du hasard. D’une superficie de 600 hectares, le site de Sidi Boughaba qui l’accueille est particulier à plus d’un titre. A commencer par son lac d’eau douce éponyme, qui est l’une des dernières, si ce n’est la dernière étendue naturelle d’eau douce permanente sur la côte atlantique marocaine. Une particularité qui prouve, à elle seule, son importance capitale. Et si vous avez encore des doutes, il suffit de penser aux arbres rares qui composent son envoûtante et ancestrale forêt, dont le genévrier rouge, ainsi que les espèces d’oiseaux migrateurs rares qui y font escale, comme la Sarcelle Marbrée. Du coup, dire que le site de Sidi Boughaba est un rare joyau naturel confine au doux euphémisme. Oui mais voilà, comme toutes les zones humides du Maroc, et malgré son inscription en 1974 comme “Site Ramsar”, il est confronté aux défis de l’urbanisation, de la végétation agricole adjacente et la sécheresse liée au changement climatique. D’autant plus que Sidi Boughaba est situé dans la région la plus peuplée du pays.
En plus de cela, il existe un autre défi de taille. « Quand bien même le site de Sidi Boughaba présente toutes les caractéristiques d’une réserve biologique, quand on parle au Maroc de réserves biologiques ou naturelles, ça ne veut absolument rien dire sur le plan légal, d’autant plus que la loi de 1917 n’est pas encore appliquée, contrairement au cas des parcs nationaux, des réserves de la chasse et de la pêche», nous explique notre interlocuteur.
Dès lors, se pose un dilemme. Comment protéger la biodiversité qui le définit, participe à sa renommée internationale et en fait l’un des sites les plus étudiés par les scientifiques et les plus défendus par les ONG environnementales marocaines, sachant que pas moins de 170.000 personnes le visitent annuellement ?  «Nous avons la chance que le site fasse partie du domaine forestier. C’est un titre foncier. Donc, il est quelque peu protégé. Même s’il est accessible au public à l’instar de toutes les forêts du pays», souligne Abdeslam Bouchafra avant de proposer une solution à même de garantir la préservation de sa biodiversité. «Il faudrait réfléchir à l’idée d’instaurer un certain nombre de restrictions, comme fermer certaines zones à la biodiversité fragile et créer des zones de protection intégrale, d’autres pour la récréation mais également pour la recherche scientifique», préconise-t-il, dans l’espoir de ne pas déséquilibrer un écosystème aussi riche.
C.C

Chady Chaabi
Samedi 25 Mai 2019

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