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Les féministes éthiopiennes victimes d'un harcèlement en ligne "normalisé et invisible"


Libé
Mercredi 29 Mai 2024

Betelehem Akalework, une militante pour les droits des femmes connue en Ethiopie, a dû déménager deux fois en seulement deux ans en raison du harcèlement en ligne, des agressions physiques et des menaces de mort qu'elle subissait.

Avec ses collègues, elle utilise les réseaux sociaux pour promouvoir l'égalité des genres en Ethiopie, un pays conservateur, majoritairement chrétien, le deuxième le plus peuplé d'Afrique, avec quelque 120 millions d'habitants.
Elles y évoquent des sujets hautement sensibles, comme le harcèlement sexuel, le viol ou encore des pratiques traditionnelles dangereuses comme les mutilations génitales ou les mariages précoces.

Un engagement au prix élevé.

"Mes collègues et moi avons reçu des menaces en ligne, qui sont devenues de plus en plus violentes", raconte Betelehem Akalework, 34 ans: "Les menaces de mort, le harcèlement sexuel, les viols collectifs et les menaces d'attaques physiques sont fréquentes".

La militante a cofondé le Réseau des défenseurs des droits humains des femmes éthiopiennes (EWHRDN), ainsi qu'une plateforme de plaidoyer nommée Afro Feminism - Seta Set Power ("Femmes au pouvoir") en 2021.

Depuis, ses emails et comptes sur les réseaux sociaux ont été piratés, des informations privées volées et publiées en ligne. Ses coordonnées ainsi que des photographies ont été postées sur un canal dédié à la prostitution sur Telegram, dit-elle. De nombreux hommes l'ont par la suite contactée.

"Le +revenge porn+ auquel j'ai été confrontée a été très douloureux (...) Je suis une femme mariée avec deux enfants", confie-t-elle, fondant en larmes.
"Ces attaques ont causé des dégâts psychologiques inimaginables sur moi et ma famille."

Betelehem raconte avoir été physiquement agressée lors d'un événement dans la capitale Addis Abeba par des hommes qui l'ont suivie jusque dans les toilettes puis menacée, afin de la faire taire.
"J'ai dû changer de maison deux fois en deux ans", en 2022 puis 2023. "Deux de mes collègues ont été forcées de faire de même en raison de menaces similaires."

Selon une étude publiée en mai par l'ONG britannique Centre for Information Resilience (CIR), le harcèlement en ligne pousse les femmes éthiopiennes à limiter leur implication dans la sphère publique, aussi bien sur internet que dans leur vie quotidienne.

"La violence basée sur le genre via la technologie est tellement répandue en Ethiopie, depuis tellement de temps, qu'elle est sous-estimée", explique à l'AFP Felicity Mulford, directrice de la recherche au CIR. "C'est normalisé et invisible."
Femmes et filles en Ethiopie sont plus sujettes à la haine en ligne que les hommes, représentant 78% du total des cas connus, selon le CIR.

Dans son étude, l'ONG montre également que les militantes féministes sont souvent accusées d'homosexualité, illégale en Ethiopie et passible de 15 années de prison, ce qui les expose à encore plus de risques.
Betelehem Akalework en a fait l'amère expérience: "Des gens sur les réseaux sociaux ont commencé à nous désigner comme des militantes lesbiennes LGBT."

Les attaques qu'elle a subies à ce sujet ont gagné en intensité après une campagne récente contre cette communauté. L'an dernier, les autorités d'Addis Abeba ont mené une répression contre les activités homosexuelles dans les hôtels et les bars, appelant les habitants à dénoncer à la police ces pratiques "abominables".

Autre féministe active sur TikTok, Lella Misikir raconte, elle, avoir connu un regain de harcèlement en ligne après avoir lancé fin 2023 "Fishkaye Dimtse" ("Mon sifflet, ma voix"), une campagne qui incite les femmes à porter sur elles un sifflet et à l'utiliser en cas de violences.

Elle affirme avoir elle-même été physiquement agressée dans un café d'Addis Abeba par des hommes qui ont menacé de la tuer si elle n'abandonnait pas son combat. Elle a quitté les réseaux sociaux pendant trois mois en 2023.
Les activistes comme elles sont "obligées d'éviter les lieux publics et de couvrir leur visage avec des chapeaux et des masques", dit-elle.

Ces dernières déplorent le manque de réaction des autorités.

Une fois, Betelehem Akalework est allée chercher de l'aide auprès de la police, avec des captures d'écran et d'autres preuves des menaces qu'elle recevait.
"Ils ont dit qu'ils n'avaient aucun système pour identifier et poursuivre les responsables. A l'inverse, ils m'ont conseillé de quitter la sphère digitale."

Le CIR pointe qu'en Ethiopie, où sont parlées 80 langues différentes, les plateformes de réseaux sociaux n'ont pas suffisamment de ressources et d'employés pour surveiller suffisamment les publications abusives.


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