Le paradoxe Jouahri : une confiance fondée mais trompeusement rassurante
La déclaration du gouverneur de Bank Al-Maghrib -lors de sa dernière conférence de presse- sur le recours facilité à la ligne de crédit modulable (LCM) du FMI — «j'envoie un mail et je tire 5 milliards de dollars» — résume bien la posture d'un banquier central techniquement à l'aise, mais qui communique dans un registre de sérénité que la réalité socioéconomique ne justifie pas pleinement.
Sur le plan technique, Jouahri dit vrai. Le FMI a effectivement approuvé en avril 2023 un accord de deux ans au titre de la LCM pour environ 5 milliards de dollars, sans conditionnalité a posteriori. En avril 2025, une nouvelle LCM de 4,5 milliards a été approuvée, montant légèrement inférieur, reflétant une stratégie de sortie graduelle voulue par les autorités marocaines. La mécanique existe et fonctionne.
Mais cette mécanique ne doit pas masquer une réalité plus complexe, articulée autour de trois tensions structurelles simultanées : l'endettement en hausse, l'inflation qui érode le pouvoir d'achat, et un dialogue social sous tension permanente.
L'endettement : une trajectoire préoccupante
La dette publique du Maroc est estimée à environ 69,7% du PIB en 2023, contre 71,5% en 2022, après avoir culminé avec la crise Covid. Le déficit budgétaire s'est certes amélioré, passant de 5,2% du PIB en 2022 à 4,7% en 2023, sous l'effet de recettes budgétaires élevées et de subventions moins importantes. Ce sont là des signaux positifs mais insuffisants pour conclure à une trajectoire maîtrisée.
Car le problème n'est pas seulement le stock de dette, c'est le flux. Chaque recours à la LCM — même à titre préventif — s'inscrit dans une logique d'endettement extérieur qui s'accumule. Le Maroc doit maintenir l'accès à des volumes élevés de financement extérieur à faible coût et à longue échéance pour mettre en œuvre son modèle de développement, ce qui est une formulation élégante pour dire que la croissance marocaine reste structurellement dépendante de la dette externe.
Un choc pétrolier prolongé — le seuil de 120 dollars évoqué par Jouahri — ne provoquerait pas un recours ponctuel au FMI, mais un recours structurel, aggravant mécaniquement le ratio d'endettement au moment précis où les marges budgétaires seraient les plus sollicitées par la demande sociale.
L'inflation : une accalmie trompeuse en 2024–2025
Le retournement conjoncturel de l'inflation en 2024–2025 mérite d'être lu avec prudence. L'inflation a nettement reflué en 2024 pour se situer autour de 0,9%, après avoir atteint 6,1% en 2023, dans le sillage du repli de l'inflation alimentaire selon le HCP. Le Maroc a même enregistré deux mois consécutifs de déflation fin 2025, les prix alimentaires enregistrant les baisses les plus importantes depuis 2021.
Ces chiffres semblent rassurants. Mais ils ne disent pas ce qu'ils ne mesurent pas : l'inflation cumulée. Le taux d'inflation cumulé au Maroc a dépassé les 15%, un niveau qui a mécaniquement annulé l'intégralité des augmentations salariales obtenues lors des précédents cycles du dialogue social. Ce que les chiffres mensuels célèbrent comme une désinflation, les ménages marocains le vivent comme la confirmation d'un appauvrissement consommé, les prix ne baissent pas, ils augmentent moins vite.
Selon un sondage de l'Institut Sunergia, 83% des Marocains ont exprimé des inquiétudes quant à la hausse des prix des denrées alimentaires et des produits de première nécessité. Le prix du gaz butane est passé de 40 à 50 dirhams en avril 2024, actant la première étape d'un désengagement de l'Etat de la subvention. Pour les couches populaires, dont le budget alimentaire représente souvent 50 à 60% des dépenses totales, cette désinflation statistique ne se traduit pas en soulagement réel.
Le dialogue social : des avancées réelles sur fond de tensions persistantes
La session d'avril 2025 a produit des résultats concrets. Le gouvernement s'est engagé à verser la deuxième tranche d'augmentation de 500 dirhams en juillet 2025 dans la fonction publique, et à augmenter le SMIG de 5% en janvier 2026 dans le secteur privé, tout en lançant une réforme des retraites via une commission nationale. Une enveloppe de 45 milliards de dirhams sur deux ans a été prévue pour accompagner les hausses salariales, bénéficiant à plus d'un million de fonctionnaires.
Mais ces avancées ne dissipent pas un malaise profond. Dès le début de la session d'avril 2025, certains syndicats, notamment la CDT, ont protesté contre le non-respect de la périodicité du dialogue social, appelant à son institutionnalisation par la tenue de deux rounds annuels, comme convenu dans les précédents accords. L'UNTM a critiqué la «surdité organisée» du gouvernement face aux revendications, soulignant que le dialogue sectoriel est devenu une simple mise en scène sans résultats tangibles.
Les syndicats estiment que les augmentations salariales obtenues ont été totalement effacées par la hausse vertigineuse des prix : les acquis sont devenus sans effet réel, tandis que le gouvernement continue d'ignorer les revendications de nouvelles augmentations. La contradiction est là, documentée et irréfutable : la rémunération moyenne mensuelle nette dans la fonction publique passera de 8.237 dirhams en 2021 à 10.100 dirhams à l'horizon 2026 — soit une hausse nominale qui reste en dessous du taux d'inflation cumulé depuis 2021.
La guerre contre l'Iran comme multiplicateur de risques
C'est dans ce contexte déjà fragile que le conflit impliquant l'Iran — et ses effets sur le marché pétrolier mondial — vient introduire un facteur de stress exogène potentiellement dévastateur.
Le Maroc importe plus de 95% de ses besoins énergétiques, sans raffinerie opérationnelle depuis la fermeture de la Samir en 2015. Une fermeture même partielle du détroit d'Ormuz — par lequel transitent 20% des approvisionnements pétroliers mondiaux — propulserait le baril au-delà du seuil des 120 dollars évoqués par Jouahri, déclenchant une cascade de pressions : renchérissement du transport, de l'alimentation, de l'industrie, et surtout du gaz butane dont la subvention pèse déjà sur les finances publiques.
Dans ce scénario, le gouvernement se trouverait coincé dans une alternative sans bonne option : soit absorber le choc par la subvention et creuser un déficit déjà sous pression, soit le répercuter sur des ménages dont le pouvoir d'achat a été fortement affecté par une vague inflationniste qui semble sans limite.
Verdict d'ensemble : une résilience gérée, une vulnérabilité structurelle
L'analyse combinée de ces trois dimensions — endettement, inflation, dialogue social — dessine le portrait d'une économie qui gère intelligemment ses contraintes sans les résoudre. La LCM du FMI est un filet de sécurité réel, mais c'est un filet qui ne se reconstruit pas automatiquement entre deux usages. Les hausses salariales sont réelles, mais insuffisantes face à l'inflation cumulée. Tant que le dialogue social restera un instrument de gestion politique des tensions sociales plutôt qu'un véritable mécanisme de redistribution des gains de productivité, les cycles de promesses non tenues se reproduiront à l'identique, indépendamment de la couleur politique du gouvernement en place.
La formule de Jouahri révèle une vérité partielle : le Maroc peut amortir un choc. Mais elle dissimule une vérité plus inconfortable : chaque amortissement réduit la capacité d'en absorber le prochain, dans un pays où les travailleurs n'ont déjà plus aucune marge d'absorption et où un conflit régional pourrait transformer une fragilité gérée en crise sociale ouverte.
Hassan Bentaleb












