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Le Coût: Tout un problème !


Hassan Bentaleb
Mercredi 2 Novembre 2022

Neuf stations de dessalement d’ ores et déjà opérationnelles. Onze autres en vue

Qu’en est-il de la construction d’une vingtaine de stations de dessalement d’ici 2030 annoncée en mars dernier par Nizar Baraka et s’inscrivant dans le cadre de la mise en œuvre du Programme national pour l’approvisionnement en eau potable et l’irrigation 2020-2027 (PNAEPI 20-27)? « Le Maroc compte à ce jour 9 stations de dessalement qui produisent 147 millions de m3 alors que la consommation du pays est estimée à 1,3 milliard de m3 en matière d’eau potable et d’agriculture », a affirmé le ministre de l'Equipement et de l'Eau, lundi dernier lors de la séance des questions orales à la Chambre des représentants. Et de préciser : « Aujourd’hui, nous avons emprunté une nouvelle manière de faire les choses qui consiste à créer l’équilibre entre les différentes sources hydriques (barrages, nappe phréatique, stations de dessalement…). Ce qui aura pour conséquences d’assurer la disponibilité des stocks d’eau potable et d’orienter les eaux stockées dans les barrages au profit de l’agriculture et des villes intérieures du pays. Notamment les zones montagneuses qui souffrent de manque d’eau. A noter que nous avons également programmé en partenariat avec d’autres ministères des stations dans les villes côtières pour apaiser la pression sur les barrages ». A ce propos, le ministre a révélé que son département a programmé pour cette année la réalisation d’une station de dessalement à Casablanca avec une capacité de 300 millions de m3. Idem pour les villes de Dakhla (40 Mm3), Agadir, Safi, El Jadida (90. Mm3) et Nador (200 Mm3). «Ces stations seront construites dans le cadre d’un partenariat public-privé afin d’accélérer la réalisation de ces infrastructures et de garantir le financement des projets», a-t-il expliqué. A en croire donc Nizar Baraka, tout va pour le mieux et le processus de construction de ces stations semble un fleuve tranquille. Toutefois, les grandes questions concernant ces projets demeurent toujours sans réponses. C’est le cas de la consommation d’énergie. En effet, les experts sont unanimes à considérer que le dessalement de l’eau de mer est énergivore. Les techniques utilisées sont souvent très consommatrices en énergie le plus souvent fournie par des combustibles fossiles qui présentent pour l’environnement l’inconvénient d’émettre des polluants atmosphériques, notamment du dioxyde de carbone (CO2), des oxydes de soufre et d’azote et des particules solides.

Enjeux énergétiques
Pour le ministre, les projets en question comptent utiliser les énergies renouvelables afin de réduire le coût et de préserver la dimension écologique. Un vœu louable mais qui ne résiste pas trop devant la réalité du processus de dessalement qui est extrêmement énergivore bien que de plus en plus souvent alimenté par des énergies renouvelables ou de récupération. Selon le magazine Science et Vie, le procédé utilisé est, en effet, celui de l’osmose inverse. L’eau salée est filtrée à travers des membranes percées de trous de quelques nanomètres qui bloquent les sels minéraux et ne laissent passer que les molécules d’eau. Et pour ce faire, il faut exercer une forte pression 24 heures sur 24 et cela nécessite une importante source d’énergie. C’est pourquoi, précise le magazine, la plupart des grandes usines de dessalement se trouvent dans les Etats pétroliers où le pétrole et le gaz sont à bas prix et où l'eau est rare. Cette consommation en énergie a des conséquences de taille sur le plan climatique. La désalinisation génère, selon la même source, l’émission d'environ 80 millions de tonnes de CO2 par an et ces émissions augmentent de 10% par an. «Utiliser une énergie intermittente comme le solaire ou l’éolien impose une importante capacité de stockage par batteries afin d’assurer une alimentation permanente. Et tout cela coûte assez cher. Pour les capacités de production conventionnelle diesel de moins de 1000 m3/j, le coût de l’eau est de 3 à 6 euros par m3 et les consommations spécifiques sont de 4 à 7 kWh/m3 », indique le magazine. Un vrai défi donc pour les engagements du Maroc au niveau international qui ambitionne de réduire d’ici 2030 ses émissions de gaz à effet de serre (GES) de 17% et envisage même d’opérer une baisse de 42%, conditionnée à l’obtention d’une aide internationale. Pour plusieurs experts, les stations de dessalement, considérées comme des alternatives d’adaptation au changement climatique, ne devront être adoptées que lorsque toutes les autres possibilités ”durables” auraient déjà été exploitées (en particulier l’utilisation rationnelle de l’eau et le recyclage des eaux usées) et elles devraient se limiter à la production d’eau potable pour la consommation humaine. A capacité identique, le recyclage des eaux usées est nettement moins cher que le dessalement de l’eau de mer, avec une consommation d’énergie deux fois moins importante.

Enjeux environnementaux
La question environnementale s’impose également avec acuité. Particulièrement les risques environnementaux de la saumure ainsi rejetée dans le milieu naturel. Nizar Baraka estime qu’il y a des techniques pour exploiter la saumure à des fins industrielles. A ce propos, il a indiqué que des actions communes ont été entreprises avec le ministère de l’Industrie et celui du Développement durable pour résoudre cette contrainte. Toutefois, un rapport de l’ONU daté de 2019 a révélé que le dessalement de l'eau de mer constitue un danger croissant pour l'environnement à cause de la saumure, à savoir l'eau chaude très concentrée en sel et autres minéraux. En moyenne, la production d'un litre d'eau potable induit celle de 1,5 litre de saumure - "bien que les valeurs varient considérablement, en fonction de la salinité de l'eau d'alimentation et de la technologie de dessalement utilisée, ainsi que des conditions locales", précise l'étude. Au niveau mondial, 142 millions de mètres cubes de saumure sont donc rejetés chaque jour par les usines de dessalement : 51,8 milliards de mètres cubes par an, soit assez pour couvrir la Floride d'une épaisseur de 30,5 centimètres, calculent les chercheurs. En raison d'une large utilisation de l'eau de mer et de technologies de dessalement thermique, la production de 55% de cette saumure est d'ailleurs concentrée dans quatre pays : l'Arabie Saoudite (22%), les Emirats Arabes Unis (20,2%), le Koweït (6,6%) et le Qatar (5,8%). 80% de la saumure étant produite dans un rayon de 10 kilomètres d'un littoral, elle est le plus souvent rejetée en mer, parfois sans dilution ou traitement. Or, sa «salinité élevée», ainsi que la «réduction des niveaux d'oxygène dissous» dans les eaux réceptrices qui en résulte, «peuvent avoir de profondes répercussions sur les organismes vivant au fond des eaux, ce qui peut se traduire par des effets écologiques observables tout au long de la chaîne alimentaire», alerte le rapport de l’ONU. Ce dernier évoque également des risques majeurs liés à la présence dans la saumure rejetée de produits chimiques toxiques utilisés comme agents détartrants et nettoyants dans le processus de dessalement (du cuivre et du chlore notamment).

Enjeux financiers
Enfin, il y a la question du coût financier. Le ministre de l’Equipement et de l’Eau s’est contenté de mettre en avant le partenariat public-privé pour clore le débat sur ce sujet. Cependant, le rapport «Considérations économiques concernant l'approvisionnement en eau par dessalement dans les pays du Sud de la Méditerranée» souligne que le coût d'investissement pour la construction d'une station est estimé à 30 millions de dollars américains pour le dessalement de l’eau de mer et à 12 millions de dollars pour le dessalement de l’eau saumâtre. Aujourd'hui, deux tiers des usines sont, en effet, situées dans des pays à hauts revenus. La gestion de la saumure représente, à elle seule, jusqu’à 33% des coûts d’une usine. Actuellement au Maroc, le coût de production d’un m3 d’eau dessalée avoisine les 10 DH et le coût énergétique correspond à 60% du coût de production du m3. Plus le prix de l’énergie est bas, plus le prix final est réduit. Le choix du dessalement de l’eau de mer s’avère-t-il une bonne alternative ? Affaire à suivre. 


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