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La Birmanie redécouvre son passé




Plus de 130 ans après son règne, le dernier roi de Birmanie a finalement obtenu une reconnaissance publique tardive, au moment où le pays redécouvre son passé, occulté pendant des décennies de colonisation et de junte.
Une cérémonie royale s'est ainsi tenue à Ratnigiri, dans l'ouest de l'Inde, où est enterré le roi. Elle a constitué un moment décisif pour la Birmanie, qui cherche à redonner un sens à l'identité nationale.
Pendant un demi-siècle, les généraux birmans ont réécrit le passé à grand renfort de propagande, se faisant passer pour les sauveurs de la nation et les successeurs des rois guerriers d'autrefois.
Des événements tels que l'insurrection estudiantine de 1988, réprimée dans le sang par l'armée, avaient été effacés du récit officiel.
La junte avait également repris à son compte la propagande britannique visant à considérer le roi Thibaw comme un monstre alcoolique dont le bref règne, achevé en 1885, est à peine mentionné dans les manuels scolaires.
"L'histoire à l'école n'est qu'une propagande gouvernementale", explique Than Htike Aung, conférencier de l'Université Pathein. "Les manuels scolaires ne sont pas de véritables récits historiques... Vous n'avez pas de texte sur la façon dont la junte a pris le pouvoir en 1962, le soulèvement de 1988 et la révolution en 2007", raconte-t-il.
Cela commence toutefois à changer lentement depuis l'arrivée au pouvoir début 2016 du premier gouvernement civil depuis des décennies, emmené par l'ancienne dissidente Aung San Suu Kyi.
Le vice-président birman et le chef de l'armée ont tous les deux assisté à la cérémonie royale en Inde, première commémoration autorisée pour la famille royale, une preuve que les choses évoluent.
"Je ne vois pas comment les gens peuvent vraiment avoir une vision innovante de l'avenir... sans avoir une vision critique du passé", estime l'historien Thant Myint U. "Ce serait comme essayer de réfléchir à l'avenir de l'Allemagne sans rien savoir de la Première ou de la Deuxième guerre mondiale".
L'histoire telle qu'elle a été réécrite par les généraux est aujourd'hui profondément enracinée dans le système éducatif et la société birmane.
Les élèves d'aujourd'hui apprennent encore par coeur les manuels datant de l'époque de la junte, centrés sur l'histoire du groupe ethnique dominant, les Bamars.
La discipline a été tellement dévalorisée qu'elle n'attire plus du tout: ces dernières années, personne ne s'est inscrit pour étudier l'histoire à la prestigieuse Université de Rangoun.
"L'histoire a été tellement politisée et altérée que l'on a atteint un point où les gens ont cessé de s'y intéresser", explique Alex Bescoby, un documentariste britannique qui a fait un film sur la famille royale birmane.
Les experts estiment en outre que le récit national centré sur les Bamars exacerbe les conflits ethniques en Birmanie.
Des groupes tels que les Kachin ou les Karen jugent que l'histoire de leur ethnie est enseignée dans les écoles publiques de façon lacunaire, simplifiée et même parfois incorrecte.
Pour la minorité la plus détestée du pays, les Rohingyas, la réécriture et la déformation de la réalité menacent carrément leur avenir dans le pays. Le mois dernier, le ministère de la Religion et des Affaires culturelles a annoncé qu'un "vrai" rapport était en préparation concernant cette minorité musulmane, pour prouver qu'ils sont des immigrants illégaux et les rayer de l'histoire du pays.
"Quand les élèves croient aux histoires simples concernant le passé... ils peuvent plus facilement diaboliser certains groupes", estime Rosalie Metro, professeure adjointe d'éducation à l'Université du Missouri, aux Etats-Unis.
Cette enseignante américaine a passé une décennie à créer un nouveau manuel scolaire qui adopte une perspective plus critique, en utilisant notamment des documents jugés trop sensibles sous le régime militaire, y compris des discours de l'ancien souverain général Ne Win et des documents coloniaux.

Libé
Lundi 6 Février 2017

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