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Désamorcer la bombe ethnique dans les quartiers ivoiriens




“Ce qui s’est passé à Dabou, Daoukro, Bonoua... Ça peut se passer ici. Ça s’enflamme vite”, lance l’ancien préfet d’Abidjan Vincent Toh Bi, aux habitants du bidonville Boussangadougou dans la capitale économique de Côte d’Ivoire, où cohabitent des Ivoiriens de toutes ethnies et de nombreux étrangers. Les violences liées à l’élection présidentielle du 31 octobre, qui ont vu la réélection du président Alassane Ouattara pour un troisième mandat controversé, ont dégénéré en affrontements intercommunautaires dans plusieurs villes de Côte d’Ivoire, faisant une quarantaine de morts depuis le mois d’août. “Nous sommes dans une situation d’extrême volatilité. Le maître mot, c’est l’anticipation. Quand il y a une crise, les premières victimes sont dans les quartiers précaires. Ça n’arrive pas à Cocody-Golf ”, quartier huppé d’Abijan, explique M. Toh Bi, devant une cinquantaine de personnes de Boussangadougou, une zone normalement inconstructible, dans des bas-fonds menacés par les inondations et les glissements de terrains

Ici les maisons enchevêtrées sont faites de bois et de tôle, beaucoup ont été recouvertes de sacs en plastique noirs en cette saison où les orages sont abondants. Des habitants se faufilent dans un dédale boueux. Entouré d’un commissaire à la retraite, d’un chef de village, d’un blogueur et d’une avocate, l’ancien préfet, qui a lancé une “plateforme citoyenne” “Aube Nouvelle”, se déplace pour des rencontres dans les quartiers à risques avec pour but d’éviter des embrasements. Il organise un premier jeu de “téléphone sans fil” en murmurant une phrase à l’oreille d’un habitant qui la répète au suivant, etc. Au début, M. Toh Bi a dit : “Ce qu’il vient de faire n’est pas normal”. A l’arrivée, la phrase que le dernier interlocuteur a compris est : “Ce Monsieur, je vais en finir avec lui”. Les habitants s’exclament devant une telle différence. “Ça c’est pour 22 personnes! Imaginez pour une ville, pour 24 millions d’Ivoiriens, pour quelques millions sur Facebook ou les réseaux sociaux!”, enchaîne l’ancien préfet. “S’il y en a qui disent qu’on va vous tuer, qu’est ce que vous allez faire ? Les croire ?” 

Un jeune jardinier burkinabé regarde amusé : “C’est bon. Ça nous donne des idées. On a peur des violences”. Aicha Touré, 24 ans, dont la famille est originaire du nord de la Côte d’Ivoire, pense à ses deux enfants et se rappelle la crise postélectorale de 2010-11, qui avait fait 3.000 morts. “2010, ça nous a vraiment traumatisé. Ça me fait un peu peur. Au moins, sans enfant, tu peux courir mais avec des enfants c’est difficile. Je prie toujours dieu pour protéger ce quartier”, explique-t-elle. Elle raconte que son beau-frère a failli se faire attaquer à coups de machette à un barrage dans le pays agni (ethnie favorable à l’opposition) parce qu’il est Burkinabé, donc réputé comme favorable au pouvoir du président Ouattara, qui vient du nord de la Côte d’Ivoire. “Mais, ici à Boussangadougou, on est comme en famille. Ici, il n’y a pas d’ethnie. Il n’y a pas affaire de dire tu es burkinabé, il est machin. Ici on est tous Africains!”, conclut-elle. “Je suis né ici, raconte Maré Madi, d’ethnie Bété, serveur, “Il y a toutes sortes de communautés ici.

C’est comme un village. Il n’y a pas de conflit. On a peur que les violences arrivent ici. Voilà pourquoi on reste toujours en communication”, explique-t-il, assurant ne pas écouter les hommes politiques. “Il faut communiquer. Toujours”, conclut M. Toh Bi. “Ça peut aller très vite dans un sens ou l’autre. Mais, en discutant on résout les problèmes”. “On a dit aux jeunes de ne pas mettre le pied là-dedans (politique), assure Christophe Gouba, porte-parole du chef du village. “Boussandougouou, c’est une seule et même calebasse. On fait tous partie de la calebasse. Il ne faut pas casser ta calebasse”.

Libé
Vendredi 13 Novembre 2020

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