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À première vue, le document présente une architecture internationale désormais solidement installée autour du Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières (GCM), adopté à Marrakech en 2018.
Le rapport aligne les chiffres avec précision : 94 réseaux pays, 39 agences onusiennes impliquées, des centaines d’engagements étatiques et plusieurs programmes financés dans les pays du Sud. Tout semble indiquer l’existence d’un appareil international dense, actif et structuré.
Mais derrière cette mise en scène institutionnelle, une question demeure : que produit réellement cette gouvernance mondiale des migrations ?
Car le document impressionne davantage par sa capacité à recenser des activités administratives que par son aptitude à démontrer des transformations concrètes dans la vie des migrants eux-mêmes. Les morts aux frontières continuent d’augmenter. Les politiques de fermeture se renforcent. Les expulsions se multiplient. Et les voies légales de migration restent extrêmement limitées pour les populations du Sud global.
Le paradoxe traverse tout le rapport : jamais la migration n’a été autant gouvernée, et jamais les migrants n’ont semblé aussi vulnérables.
Le Sud global comme laboratoire migratoire
La lecture du document révèle surtout une géographie politique très particulière du Pacte mondial. Ce sont principalement les pays du Sud qui apparaissent au cœur du dispositif : Maroc, Niger, Sénégal, Bangladesh, Ethiopie, Mexique ou Colombie.
Ces Etats deviennent les vitrines diplomatiques d’une gouvernance migratoire internationale fondée sur la coopération et la «gestion des flux». Plusieurs d’entre eux figurent parmi les «pays champions» du GCM, label politique destiné à valoriser leur engagement dans le processus onusien.
Le Maroc occupe ici une place centrale. Depuis la réforme de sa politique migratoire en 2013 et l’accueil du sommet de Marrakech en 2018, le Royaume s’est imposé comme un acteur incontournable de la diplomatie migratoire africaine. Rabat participe activement aux réseaux des Nations unies, bénéficie de programmes financés par le Fonds fiduciaire multipartenaires des Nations unies et apparaît dans le rapport comme un partenaire stratégique de la gouvernance mondiale des migrations.
Cette reconnaissance internationale contribue à construire l’image d’un Maroc « modèle » en matière migratoire.
Pourtant, une autre réalité coexiste avec ce récit diplomatique. Depuis plusieurs années, des ONG marocaines et internationales documentent régulièrement des opérations d’éloignement forcé de migrants subsahariens, des arrestations dans certaines villes du nord ou encore des formes de pression sécuritaire liées au contrôle des frontières européennes. Or, cette tension n’est jamais interrogée dans le document onusien.
Le rapport fonctionne selon une logique diplomatique classique : valoriser la coopération sans questionner frontalement les contradictions des Etats partenaires. Le statut de «champion» du GCM apparaît alors moins comme une certification des droits humains que comme un instrument de reconnaissance politique dans l’espace multilatéral.
Une gouvernance sans rapports de force
Le problème est structurel. Le Pacte mondial repose sur un principe fondamental : il n’est pas contraignant. Les Etats adhèrent volontairement à ses objectifs, sans obligation juridique réelle. Aucun mécanisme de sanction n’existe en cas de violation des droits des migrants.
Résultat : le système produit essentiellement du consensus diplomatique. Cette limite apparaît d’autant plus clairement que plusieurs grandes puissances migratoires restent absentes ou ambiguës dans leur engagement. Les Etats-Unis se sont retirés du processus sous Donald Trump avant de revenir partiellement dans certaines discussions. En Europe, plusieurs gouvernements durcissent simultanément leurs politiques migratoires tout en participant aux forums internationaux sur la mobilité humaine.
Le système international semble ainsi déléguer une grande partie du « travail migratoire » aux pays du Sud : contrôle des frontières, rétention des migrants, coopération sécuritaire, programmes de stabilisation communautaire. Autrement dit, les pays du Sud deviennent les gestionnaires avancés des frontières mondiales.
Le langage technocratique comme écran
Autre élément frappant du rapport : son vocabulaire extrêmement technique. Le document parle de «résilience», de «coordination multi-acteurs», de «cohésion sociale» ou encore de «solutions innovantes». Mais il évite soigneusement certains mots : violences frontalières, externalisation migratoire, dépendance économique, responsabilité climatique ou inégalités Nord-Sud.
Cette neutralisation du langage n’est pas anodine. Elle traduit les limites politiques d’un système onusien obligé de maintenir un équilibre permanent entre Etats aux intérêts divergents. Le résultat est un discours institutionnel qui décrit les effets des migrations sans réellement nommer les structures économiques et géopolitiques qui les produisent.
Car derrière les migrations africaines se trouvent aussi les inégalités commerciales; l’endettement; les crises climatiques; les conflits géopolitiques et les politiques européennes d’externalisation des frontières. Or ces dimensions restent largement marginales dans le récit officiel.
Une gouvernance de la mobilité plus qu’une justice migratoire
Au fond, le Global Information Brief 2026 révèle une vérité plus profonde sur la gouvernance mondiale actuelle : l’objectif principal n’est pas tant de transformer les causes structurelles des migrations que de rendre les mobilités plus prévisibles, plus administrables et politiquement moins déstabilisantes.
Le Pacte mondial ne supprime pas les asymétries globales, il tente surtout de les gérer. Et c’est précisément dans cet écart entre le langage humaniste des institutions internationales et les réalités concrètes des politiques migratoires que se joue aujourd’hui l’une des principales contradictions de la gouvernance mondiale des migrations.
Hassan Bentaleb








