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Catherine Morin : Les GAFA sont soutenus par de puissants lobbies. En France, on est toujours dans un minimum d’exigence




Catherine  Morin (sénatrice Union Centriste) a participé  à une conférence au Forum de la Paix en Normandie  sur le sujet «Les chemins de la paix : erreur et succès 2019». Elle a exposé la question des Gafa, la domination  américaine et chinoise et l’absence de l’Europe dans ce domaine.
Après la décision de la France de taxer les Gafa, Cathrine Morin affirme que la réponse fiscale ne suffit pas.


Libé : Pourquoi le Palais de l’Elysée ouvre-t-il  souvent  ses portes au patron de facebook  alors que  les Gafa ne payent  pas leur impôt dans les pays où ils gagnent  de l’argent ?
Catherine Morin : Il y a en France,  cette idée angélique, naïve, de penser que finalement ces grandes entreprises américaines incontournables  sont là et qu’il faut s’en accommoder et faire avec. On est donc toujours dans un minimum d’exigence. C’est François Hollande qui, il y a quelques années, arrive à négocier une sorte de subvention de 60 millions pour les éditeurs de presse, ce qui n’est qu’une petite aumône  au regard du capital d’entreprises, comme Facebook ou Google.. Il  y a donc cette petite satisfaction qui ne résout absolument rien  sur la forme structurelle de ces plateformes extra-européennes. Elles sapent les moyens de notre action publique et pratiquent l’optimisation fiscale, voire l’évasion fiscale ce qui est parfaitement inadmissible. Est bien ancrée l’idée que finalement  on ne parviendra pas à imposer en Europe notre propre éco-système européen et qu’il faut faire avec. Mais on n’est dans une espèce de complaisance naïve qui est potentiellement dangereuse. En effet,  je peux vous dire que le fait que Marc Zuckerberg soit accueilli à l’Elysée où il semble promettre, la main sur le cœur, qu’il ne se passera pas plus que l’Affaire Combridge Analytica, (La Russie a interféré dans l’élection présidentielle américaine dans le but d’aider le candidat républicain, Donald Trump, à accéder à la Maison Blanche), qui vont s’autoréguler, tout ça est un leurre  car on le sait bien, les plateformes posent des problèmes de positions dominantes de concurrences déloyales et d’évasions fiscales ! Leur modèle économique structurel conduit à la diffusion de fausses nouvelles et à des faits qui permettent à des puissances étrangères de s’y introduire.  Il faut donc être très rigoureux et il faut faire ce que nos voisins allemands et britanniques ont fait : dire que Facebook est un gangster, qu’on ne lui déroule pas le tapis rouge, qu’on a des exigences et qu’on va militer pour qu’il y ait une régulation au niveau européen.

Pourquoi les Européens n’arrivent-ils  pas à s’unir pour faire face à la puissance des Gafa ?
Parce que des puissances extra-européennes ont exercé dès le début et  depuis longtemps des lobbyings de manière très dense au niveau des pays européens.  Ces lobbyings étrangers  soutiennent ces entreprises, exercent des influences, des intimidations voire des menaces  depuis leur démarrage sur les différents gouvernements, sur les hauts fonctionnaires : « Si vous ne me  laissez pas m’installer dans votre pays et si vous n’êtes pas gentil avec nous, nous partirons ailleurs et nous ne créerons pas d’emplois ». Certains gouvernements ont peur de cette situation.
C’est inacceptable, ces entreprises ont besoin du marché européen ; c’est un marché durable de 500 millions de consommateurs. Ils font tout pour  qu’on ne vote pas ces lois européennes sur la vie privée, le règlement général de la protection des données, les droits d’auteur, les  droits de la presse. Ils ont des éditeurs de presse qui sont diffusés selon le bon vouloir de ces plateformes, avec des algorithmes pour faire apparaitre tel ou tel article d’une manière préférentielle. Les éditeurs de la presse et les journalistes ne bénéficieront pas de la valeur ajoutée de ce qui est publié sur le net, juste une petite aumône. Il faut réguler Internet et poser des exigences fermes. « On ne peut pas laisser  une sorte de  mafia agir comme bon lui semble»,  comme le dit mon collègue des Chambres Communes britanniques.
C’est un enjeu de civilisation, c’est un enjeu de culture, c’est un enjeu de liberté d’expression, c’est le pluralisme de la presse qui est en jeu. Maintenant la presse se distribue d’une façon numérique. Pourquoi dans un kiosque numérique ne trouve-t-on  pas l’ensemble de la presse ? D’une façon équitable tout simplement.

Si les Européens  aujourd’hui n’arrivent pas à trouver des solutions équitables avec des entreprises américaines comment feront-ils demain avec des entreprises d’autres pays, comme la Chine ou la Russie ?
Nous sommes pris  en tenaille entre deux systèmes :  Les Américains qui ont laissé se constituer un capitalisme de surveillance, un système ultralibéral et un système  chinois autocratique, une dictature par le contrôle des nouvelles technologies. Entre les deux, il y a ce que représente l’Europe avec ses valeurs de liberté, de loyauté, une Europe avec un modèle d’internet, libre, respectueux, neutre, ouvert et régulier. On l’a montré par le règlement  de la protection des données qui reste à approfondir.

Il va falloir encourager une entreprise européenne qui incarne les valeurs que vous venez de citer ?
Pour encourager un champion européen, il faut modifier nos règles de la concurrence. C’est un chantier à prévoir, qui permettra de faire émerger un champion européen et avoir ainsi un modèle de croissance pour faire émerger des startup européenne. Il nous faut aussi une politique industrielle dans tous les domaines stratégiques qui manipule : transport, santé et il faut aussi développer des systèmes de cryptographie pour les banques et les assurances qui seront demain numérisées. Des outils pour nous permettre de préserver nos données. Le chantier est très vaste et on a été retardé. Il faut une stratégie globale, chaque pays fait des choses de son côté.

Chacun travaille de son côté, c’est le cas de plusieurs dossiers européens ?
Celui-là est plus stratégique. On avait des stratégies déplorables en Europe, on n’a jamais su investir dans les bons outils et  créer. On se contente de dire que cette startup a bien grandi, mais elle a été  achetée par les Gafa  américains. C’est déplorable, c’est un recul au niveau de  souveraineté, alors que nous avons les meilleurs ingénieurs et les plus beaux créateurs du monde.
On produit beaucoup de  marchandises, on continue à  les mettre dans des camions américains qui vont circuler dans les rues chinoises, ce sera ça l’Europe ! Les pays européens seront des colonies du monde numérique, les équipementiers sont chinois, nos camions sont américains, mais  pour les moteurs de recherche, les hébergeurs  et la marchandise, c’est nous. On produit de belles marchandises et on perçoit moins de bénéfice  quand ils sont vendus.

Entretien réalisé par Youssef Lahlali
Mardi 17 Septembre 2019

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