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Assurés de droit, abandonnés de fait

Le Groupe socialiste porte au Parlement la cause de patients marginalisés


Mehdi Ouassat
Mardi 24 Février 2026

Des milliers de Marocains atteints de sclérose en plaques victimes d’une discrimination géographique qui ne dit pas son nom

Assurés de droit, abandonnés de fait
Quelque part entre Erfoud et Goulmima, un homme de trente-huit ans fait ses bagages à l'aube. Ce n'est pas un voyage d'affaires, ni une escapade familiale. C'est sa perfusion mensuelle. Plusieurs heures de route, une nuit d'hôtel qu'il ne peut pas toujours se payer, puis le lendemain, le même trajet en sens inverse— épuisé, mais soulagé d'avoir pu, une fois de plus, sauver l’essentiel : maintenir son traitement. La prochaine fois, peut-être, il n’en aura pas les moyens.

Ce visage anonyme n'est pas une exception. Il est la règle. Derrière lui, des milliers de Marocains atteints de sclérose en plaques vivent la même réalité et partagent le même calvaire : celui d'une maladie exigeante, abandonnée à la merci des distances, faute d'une offre de soins équitablement répartie sur le territoire.

C’est cette injustice inadmissible que la parlementaire Latifa Cherif, au nom du Groupe socialiste—Opposition ittihadie, a choisi de porter devant le ministre de la Santé et de la Protection sociale, en l'interpellant sur les disparités régionales criantes et l'insuffisance de l'offre de soins destinée aux malades de la sclérose en plaques. Une question orale qui, au-delà du cadre parlementaire, soulève une exigence de justice fondamentale.

La sclérose en plaques est une affection neurologique chronique qui frappe le plus souvent entre vingt et quarante ans, à l'âge où l'on bâtit sa vie. Elle attaque la myéline, détériore progressivement les connexions nerveuses et impose une surveillance médicale continue, des traitements immunomodulateurs sophistiqués et des bilans d'imagerie réguliers. Ce que la science a appris avec certitude, c'est que la précocité du diagnostic et la continuité du traitement sont les deux déterminants absolus du pronostic. Un patient suivi régulièrement préserve son autonomie. Un patient qui interrompt son traitement accumule des séquelles irréversibles.

La médecine a donc tranché : le temps et la proximité sont, pour ce malade, des médicaments à part entière. Or le Maroc, dans sa géographie sanitaire actuelle, les lui refuse. L'offre de soins spécialisée est concentrée dans un nombre réduit de grandes métropoles. Casablanca, Rabat, Fès, Marrakech captent l'essentiel des neurologues, des équipements d'IRM et des centres de traitement par perfusion. Les régions périphériques, qu'elles soient situées dans le Sud, l'Oriental ou les zones rurales du Centre, sont laissées dans un vide médical que rien ne vient combler. Les patients qui y résident n'ont pas, devant eux, un choix entre plusieurs options. Ils ont, au mieux, la possibilité de se déplacer à leurs frais sur des centaines de kilomètres, et au pire, celle de renoncer. 

Ce mécanisme est aussi cruel que prévisible : l'inégalité territoriale se transforme, inexorablement, en drame médical individuel. À mesure que la distance s’allonge, le pronostic se détériore. Les obstacles ne surgissent pas brutalement : ils s’empilent, méthodiquement. Le prix du transport grève des budgets déjà fragiles. Les absences répétées deviennent intenables pour un salarié précaire. La fatigue chronique, inhérente à la maladie, transforme chaque déplacement en épreuve. L’isolement social complique l’accompagnement.

Assurés de droit, abandonnés de fait
Latifa Cherif
C’est là une situation qui contraint de nombreux patients à parcourir
de longues distances pour accéder aux soins. Dans bien des cas, cela aboutit à l'interruption du traitement ou au retard du diagnostic, aggravant les complications et détruisant, lentement mais sûrement, l'autonomie et la qualité de vie de ces malades
Pris séparément, ces freins semblent supportables. Ensemble, ils fabriquent une renonciation. Et cette renonciation a un coût biologique immédiat : traitements espacés ou interrompus, poussées plus rapprochées, lésions irréversibles, perte progressive d’autonomie.

Rien de cela n’est imprévu. La littérature médicale l’atteste, l’expérience clinique le confirme. Pourtant, le système continue d’absorber ces trajectoires brisées comme s’il s’agissait d’effets collatéraux inévitables. Ce qui relève d’un choix d’aménagement du territoire se traduit, pour le patient, par une aggravation intime et irréversible de la maladie.

Derrière ce tableau se dessine une faille structurelle que nul discours ne peut masquer. La pénurie de neurologues dans plusieurs régions du pays n’est plus une impression, mais une réalité incontestable. La densité de spécialistes demeure très en dessous des références internationales et des standards de l’OMS, les équipements d’IRM insuffisants dans les hôpitaux provinciaux et régionaux et des centres de perfusion quasi inexistants hors des grandes villes. Dans de nombreux hôpitaux, le diagnostic dépend encore d’un transfert vers une autre ville ; le suivi, lui, devient un parcours d’endurance.

 Il ne s’agit pas d’une anomalie ponctuelle. C’est l’aboutissement d’un modèle d’aménagement sanitaire qui a privilégié la centralisation au détriment de la cohésion territoriale. Pendant des années, l’investissement s’est accumulé là où l’offre existait déjà, creusant un écart qui, aujourd’hui, se traduit en années d’autonomie perdues pour certains patients.

Certes, le Maroc a fait des progrès réels en matière de couverture sanitaire. La généralisation de l'AMO et les réformes engagées pour élargir l'accès financier aux soins méritent d'être reconnues. Mais le cas de la sclérose en plaques illustre avec une acuité particulière les limites d'une réforme qui resterait cantonnée à la seule dimension financière. Une carte d'assurance maladie ne vaut rien si le spécialiste dont on a besoin est à cinq cents kilomètres. La couverture universelle ne peut être qu’un engagement vidé de sa substance si elle ne s’accompagne pas d’une présence médicale effective dans chaque région du Royaume.

Il faut dire que des solutions existent et que les réponses ne relèvent ni du miracle ni de l’improvisation. Elles sont identifiées depuis longtemps: déployer des consultations neurologiques itinérantes dans les territoires éloignés, structurer un réseau performant de télémédecine pour le suivi des pathologies chroniques, engager une refonte ambitieuse de la carte sanitaire nationale afin de corriger les déséquilibres accumulés, programmer l’implantation d’équipements d’IRM dans les hôpitaux régionaux, créer enfin des centres de perfusion de proximité pour éviter que chaque traitement ne se transforme en expédition interminable.

Ces mesures ne supposent pas un bouleversement budgétaire hors de portée. Elles exigent d’abord un choix politique clair : considérer l’équité territoriale comme une priorité stratégique. Autrement dit, transformer un principe affiché en décision assumée.

Mehdi Ouassat


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