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Youssef Chiheb : Le Maroc a une longueur d’avance dans la gestion de la pandémie




Youssef Chiheb : Le Maroc a une longueur d’avance dans la gestion de la pandémie
Dr Youssef Chiheb est professeur à
l’Université de  Paris Sorbonne
de géostratégie et développement
international et  directeur de recherche
au CF2R. Dans cet entretien, il revient
sur  la pandémie  et les perspectives
post-corona entre autres.


Le Maroc  a-t-il été en avance dans la gestion de la pandémie ? Il fut le premier pays à acheter l’intégralité du stock de chloroquine  dont dispose l’usine pharmaceutique, filiale de Sanofi, installée à Casablanca. Qu’en pensez-vous ?
Selon les déclarations de plusieurs organismes de santé, accrédités par l’OMS et selon des médias internationaux, le Maroc a une longueur d’avance dans la gestion de la pandémie. Il occupe la première place en Afrique et dans le monde arabe en termes de stratégie sanitaire pour contenir la propagation du covid-19. Le rachat du stock de la chloroquine, considérée comme le médicament le plus efficace et le moins coûteux, atteste de l’efficacité de l’approche anticipative mise en œuvre par les autorités sanitaires du Maroc.

Pourquoi cette polémique en France sur l’utilisation de la chloroquine ? Les labos sont-ils pour quelque chose comme on lit dans les réseaux sociaux ?
Les conseils scientifiques et de défense se multiplient autour du Président. Des polémiques éclatent au grand jour sur les réserves sanitaires stratégiques qui se sont évaporées et, plus particulièrement, sur le fameux médicament miracle, à savoir la chloroquine préconisée par le professeur Didier Raoult, directeur de l’Institut Méditerranée d’infection de Marseille. Entre éthique et politique, le débat fait rage au sein de la communauté scientifique sur son efficacité et sur ses effets secondaires. Pourtant, la Chine l’a utilisée, Donald Trump a passé une commande de quinze millions de boîtes, le Pakistan lui a emboîté le pas. Quant au Maroc, il fut le premier pays à acheter l’intégralité du stock dont dispose l’usine pharmaceutique, filiale de Sanofi, installée à Casablanca.
De nouveaux concepts et paradigmes se sont introduits dans le langage quotidien tels que confinement, mesures-barrières, interactions sociales, malades asymptomatiques, pandémie, extinction de l’espace humain, fin du monde, malédiction divine, bons de rations, distances de sécurité sanitaire.
Les services des maladies psychiatriques enregistrent un taux alarmant de dépressions, la recherche de boucs émissaires (les Italiens, les Chinois, les MRE). Des centaines de femmes et d’hommes politiques sont contaminés et confinés, l’explosion du télétravail.

Le Covid-19  a démontré la  vulnérabilité de notre société, qu’en pensez-vous ?
Depuis la propagation du Covid-19 en Chine, progressivement étendue au reste de la planète, la communauté internationale constate avec désarroi son incapacité à le circonscrire et à trouver un remède efficace contre ses effets dévastateurs : des dizaines de milliers de morts, des centaines de milliers de patients admis aux urgences pour détresse respiratoire et probablement des dizaines de millions de personnes contaminées. L’OMS, après un long moment de flottement, a fini par décréter le coronavirus comme étant la plus grande pandémie jamais enregistrée dans l’histoire de l’humanité, recommander des tests généralisés de la population et conseiller aux Etats de procéder aux confinements gradués de plus de deux milliards d’habitants.
Un vent de panique a gagné les milieux économiques, financiers et boursiers. Le transport international tourne au ralenti, des centaines d’aéroports sont paralysés et des frontières terrestres ou maritimes sont fermées. Des centaines de milliers d’entreprises sont à l’arrêt et des dizaines de millions de salariés sont mis en chômage technique. Des millions de personnes se sont ruées sur les magasins pour se ravitailler en durées alimentaires de base, allant parfois à la violence et au pillage.
Des lieux de culte sont fermés y compris les plus sacrés des trois religions monothéistes en Arabie Saoudite, à Jérusalem et à la place Saint Pierre à Rome.

 Le pire est-il encore devant nous ?
Personne n’est en mesure de prédire le futur et la situation globale des Etats post pandémie. Personne, non plus, ne peut situer le curseur dans le temps de l’évolution exponentielle du coronavirus. Autrement dit, sommes-nous en mesure d’affirmer ou de définir la date du pic de contamination, même si les plus optimistes tablent sur la fin du mois d’avril pour un début de stabilisation de la courbe mortifère ? Sommes-nous en mesure d’avancer un chiffre plausible du nombre des personnes contaminées au regard de la persistance des interactions sociales, véritables vecteurs de propagation de la pandémie ? Somme-nous en mesure de trouver le traitement ou le vaccin miracle pour endiguer le covid-19 et dans combien de temps ? Sommes-nous capables de faire appel à la solidarité internationale (l’OMS) pour solvabiliser et faire bénéficier les sept milliards d’habitants de la planète du vaccin ? Sommes-nous en mesure de faire valoir l’éthique sur l’économie pour sauver l’humanité, ou allons-nous cyniquement appliquer le darwinisme et réserver ,en conséquence, les soins et les vaccins aux plus forts, aux plus riches et aux plus productifs, appelés pudiquement, les forces vives de la nation ? Allons-nous appliquer le même scénario qui caractérise le traitement du VIH (le sida) qui reste un privilège réservé aux nations riches ? Sommes-nous capables de laisser faire la nature et revenir à la théorie de Malthus pour stopper la croissance démographique mondiale ? Personne n’est en mesure de répondre, en ces moments difficiles, à toutes ces interrogations éthiques, philosophiques voire géopolitiques qui interpellent l’ordre mondial tel qu’il est.

Cette  crise  aura-t-elle un impact inédit sur le monde ?
Si aujourd’hui certains parlent du coronavirus vu sa dimension mondiale, d’autres parlent, sous couvert d’anonymat, d’une véritable catastrophe économique aussi violente et destructrice que la pandémie du covid-19. Une crise plus dévastatrice que celle de 2008 et proche de celle de 1929. Depuis un mois, les bourses mondiales ont plongé de plus de 40%, les prix de pétrole on chuté de 30% les banques centrales ont décidé d’injecter plus de 2500 milliards de dollars pour venir au chevet d’une économie qui risque la mort clinique provoquant une future inflation située, selon le FMI, entre 3 et 11%. Les experts tablent sur une récession des PIB allant jusqu’à -3%. Des millions de personnes vont se trouver sans travail ni ressources. Des plans de nationalisation sont en cours de préparation pour sauver les secteurs stratégiques (les compagnies aériennes, l’industrie automobile, l’énergie, les télécommunications, l’industrie navale, le tourisme…). Des Etats pauvres ou endettés seront en cessation de paiement. Leurs recettes en devises vont fondre comme neige. Les tensions sociales vont mettre à rude épreuve les Etats à faible résilience. Les Etats vivant de la rente pétrolière, du tourisme , de la sous-traitance industrielle ou des services se dirigent vers des jours sombres.

Comment sera-t-il notre monde de demain ?
Plusieurs concepts et paradigmes seront remis en cause face à cette triple crise à la fois sanitaire, économique et écologique. Le sort de l’humanité est en train de se jouer durant cette année. Tout d’abord, le concept de la mondialisation doit être redéfini sur la base de l’équation suivante : globalisation des solidarités face à la globalisation des risques. Désormais, les peuples vont prendre conscience de l’évolution disjointe des solidarités face aux risques et de la nécessité de repenser ladite mondialisation .
Ensuite, la nécessité, pour les Etats, notamment en Europe, de revoir les accords de Schengen et de la libre circulation des personnes. Le Covid-19 a démontré le rapport de causalité entre la mobilité des personnes et la propagation de la pandémie. Le contrôle des frontières, par des stratégies sanitaires, devient inéluctable. En parallèle, les compagnies aériennes sont aujourd’hui le principal vecteur des pandémies en l’absence de protocoles sanitaires aussi drastiques que les contrôles de sûreté liés à la menace terroriste. Enfin, les flux touristiques doivent faire l’objet de dépistages au niveau des points d’entrée et de sortie aux frontières.
Au niveau sanitaire, cette crise aura le mérite d’avoir mis à nu les carences, les dysfonctionnements et les erreurs stratégiques de certains pays qui ont soumis la santé publique aux injonctions de la rentabilité et de la marchandisation. Désormais, les Etats sont appelés à revoir leurs politiques de santé et à consacrer deux points de plus de leurs PIB aux dépenses prévisionnelles face aux futures pandémies. Autrement dit, placer la santé de l’humanité au cœur des priorités des institutions onusiennes. La santé n’est pas un produit de consommation, sujet au libéralisme triomphant, mais un droit inaliénable de l’Homme. La coagulation des crises sanitaires, économiques et écologiques est la plus grave  menace à laquelle est confrontée l’humanité. Les idéologies s’écroulent les unes après les autres. L’humanité est au bord de l’extinction. Notre planète est à l’agonie. Notre économie est génératrice de tensions géopolitiques, de migrations massives et de disparités abyssales en termes de distribution des richesses.

Paris : Youssef Lahlali
Jeudi 23 Avril 2020

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