Une nouvelle faillite bancaire prévisible


Libé
Jeudi 16 Mars 2023

Le mouvement massif de retrait des dépôts qui a surpris la Silicon Valley Bank (SVB) – dont dépendent presque la moitié de toutes les start-up aux États-Unis soutenues par du capital-investissement – apparaît en un certain sens comme la répétition d’une histoire bien connue. Mais c’est plus que cela. Une fois encore, le régulateur financier et de la politique économique a été pris en défaut.

La nouvelle de la deuxième plus grande faillite bancaire de l’histoire des États-Unis est tombée quelques jours seulement après que le président de la Réserve fédérale, Jerome Powell, a témoigné devant le Congrès de la solidité de la situation financière des banques américaines. Mais cet étrange calendrier n’a pourtant rien de surprenant. Si l’on considère les hausses importantes et rapides des taux d’intérêt voulues et mises en œuvre par Powell – probablement les plus considérables depuis celles décidées voici quarante ans par le président d’alors de la Fed, Paul Volcker –, il était à prévoir que la brutalité des évolutions des prix des actifs financiers causerait quelque part dans le système financier un trauma.

Mais non, ne vous inquiétez pas, nous enjoignait toujours Powell – en dépit des précédents historiques en abondance qui nous laissaient entendre, au contraire, que nous devions nous inquiéter. Powell était l’une des pièces maîtresses de l’équipe de régulation mise en place par l’ancien président Donald Trump pour relâcher les contraintes réglementaires de la loi Dodd-Frank, adoptée après la débâcle financière de 2008 ; le but de cet assouplissement étant de dispenser les «petites» banques des normes exigées des grandes, dites systémiques. Au regard de Citybank, SVB est petite, mais pas pour les millions de personnes qui en dépendent.

Powell a dit que la hausse continuelle des taux d’intérêt par la Fed ne serait pas sans douleur – mais il n’en souffrira pas plus que ses amis détenteurs ou gestionnaires de capitaux privés, qui prévoyaient déjà des gains colossaux en s’assurant l’achat des dépôts de SVB à la moitié, voire moins, de leur valeur, avant que le gouvernement ne fasse savoir que les déposants menacés seraient protégés.

La douleur, ce sont les groupes marginalisés et vulnérables qui vont le plus durement la ressentir, et notamment, parmi ceux-ci, les jeunes hommes non blancs. Leur taux de chômage est généralement quatre fois plus important que la moyenne nationale, de sorte qu’une augmentation du taux national de 3,6% à 5% se traduira pour eux par une hausse de quelque 15 % à 20 %. Powell invoque avec insouciance de telles augmentations du taux de chômage, affirmant contre toute vraisemblance qu’elles sont indispensables à la baisse du taux d’inflation, sans aucun appel aux aides publiques ni aucune considération des coûts à long terme.

Aujourd’hui, conséquence de la préconisation facile et cruelle de souffrances absolument inutiles, nous avons une nouvelle moisson de victimes, et le secteur ainsi que la région les plus dynamiques de l’économie américaine vont devoir tourner au ralenti. Les entrepreneurs de start-up de la Silicon Valley, souvent jeunes, pensaient que le gouvernement faisait son travail ; ils se concentraient sur l’innovation et ne vérifiaient pas tous les jours l’équilibre de leur compte en banque – ce que de toute façon ils n’auraient pu faire (pour information, ma fille, P.-D.G. d’une start-up du secteur de l’éducation, est l’un de ces entrepreneurs dynamiques).

Si les nouvelles technologies n’ont pas fondamentalement changé le métier de la banque, elles ont accru les risques des mouvements massifs de retraits. Il est aujourd’hui beaucoup plus facile qu’autrefois de retirer des fonds et les réseaux sociaux sont une formidable caisse de résonance aux rumeurs qui peuvent déclencher une vague de retraits simultanés (quoique SVB aurait tout bonnement ignoré les ordres de transferts de fonds, ce qui laisse prévoir un véritable cauchemar juridique).

Apparemment, l’écroulement de SVB n’est pas imputable aux pratiques de prêt douteuses qui ont conduit à la crise de 2008 et qui traduisent un échec profond de l’interprétation par les banques de leur rôle fondamental dans l’allocation du crédit.

Il s’agit cette fois de quelque chose de plus prosaïque : toutes les banques engagent des opérations de «transformation de maturité», lorsqu’elles utilisent des dépôts à court terme pour financer des investissements à long terme. SVB avait acheté des obligations à long terme, exposant l’institution à des risques en cas de modification importante des courbes de rendement.

Les nouvelles technologies font aussi de l’ancienne limite supérieure de la protection fédérale des dépôts une clause désormais absurde : certaines sociétés procèdent à des arbitrages réglementaires en dispersant leurs fonds dans un grand nombre de banques. Il est illogique de les récompenser aux dépens de celles qui font confiance aux autorités de régulation.

Qu’est-ce qu’un pays dit de lui-même lorsque celles et ceux qui travaillent dur et mettent sur le marché de nouveaux produits attendus par les consommateurs sont contraints à la faillite pour la seule et unique raison que le système bancaire les a trompés ? Un système bancaire sûr et solide est une condition sine qua non d’une économie moderne, et pourtant, celui de l’Amérique n’inspire pas précisément la confiance.

Comme l’a twitté Barry Ritholtz : «On ne trouve pas plus d’athées dans les tranchées que de libertariens durant une crise financière.» L’armée des croisés en guerre contre les règles édictées par la puissance publique appelle à grands cris le renflouement public de SVB, tous comme les financiers et les décideurs politiques qui avaient pensé et mis en œuvre les déréglementations massives s’étant soldées par la crise de 2008 appelaient au sauvetage des sociétés qui l’avaient déclenchée. (Lawrence Summers qui, en tant que secrétaire au Trésor sous la présidence de Bill Clinton, a conduit la charge de la dérégulation financière, a lui aussi fait savoir qu’il souhaitait le renflouement de SVB – une position d’autant plus notable qu’il s’est fermement opposé au plan d’allégement de la dette des étudiants.

La réponse est aujourd’hui la même qu’il y a quinze ans. Les détenteurs d’actions et d’obligations, qui ont tiré profit du comportement à risque de la société, devraient en subir les conséquences. Mais les déposants de SVB – les entreprises et les ménages qui avaient confiance dans la mission du régulateur, lequel les assurait régulièrement qu’ils n’avaient rien à craindre, devraient être indemnisés, que leurs dépôts soient supérieurs ou inférieurs au montant «garanti» de 250.000 dollars. 

En décider autrement, ce serait causer des dommages à long terme aux secteurs les plus dynamiques de l’économie américaine; quoiqu’on pense de la Big Tech, l’innovation doit se poursuivre, notamment dans des domaines comme les technologies vertes et l’éducation.

Plus largement, ne rien faire, ce serait envoyer un message dangereux à l’opinion : le seul moyen d’être certain que votre argent est protégé, c’est de le placer dans des banques dont l’importance systémique est telle qu’elles sont «trop grosses pour faire faillite».
Il en résulterait une concentration plus grande encore du marché – et moins d’innovation – dans le système financier aux États-Unis.

Après un week-end d’angoisse pour tous ceux qui sont potentiellement touchés, dans tout le pays, le gouvernement a finalement pris la décision qui s’imposait : il a garanti que tous les déposants seraient indemnisés, évitant ainsi des retraits en masse qui auraient pu menacer l’économie. Dans le même temps, il est apparu clairement que quelque chose, dans le système, ne fonctionnait pas.

Certains diront qu’en sauvant de la faillite les déposants de SVB, on favorise l’«aléa moral». C’est absurde. Les détenteurs d’obligations et d’actions auprès des banques sont toujours en danger s’ils ne supervisent pas adéquatement les gestionnaires.

Les déposants ordinaires ne sont pas censés gérer le risque bancaire; ils devraient pouvoir compter sur l’autorité de régulation, laquelle devrait garantir qu’une institution prétendant au nom de «banque» dispose des ressources financières pour rembourser les sommes qu’on lui confie.

Le cas SVB représente plus que la faillite d’une banque. Il est emblématique de profonds échecs dans la conduite tant de la politique réglementaire que de la politique monétaire.
Comme lors de la crise de 2008, cette faillite était non seulement prévisible mais prévue.

Espérons que ceux qui ont contribué à créer cet imbroglio pourront jouer un rôle constructif dans la réparation des dommages et que cette fois, nous autres, banquiers, investisseurs, décideurs politiques, contribuables et électeurs, pourrons finalement tirer les leçons qui s’imposent.

Il nous faut une régulation plus rigoureuse, afin de garantir la sécurité de toutes les banques. Tous les dépôts bancaires devraient être couverts, et les coûts de cette couverture devraient être supportés par ceux dont les profits sont les plus importants : les grandes fortunes et les grandes firmes, et ceux qui s’appuient le plus sur le système bancaire, en considérant les dépôts, les transactions et toutes autres mesures pertinentes. 
Voici plus de cent quinze ans, la panique de 1907 a conduit à la création du système de la Réserve fédérale.

Avec les nouvelles technologies, les paniques et les retraits bancaires en masse sont devenus plus faciles. Mais les conséquences peuvent en être plus graves encore. Il est temps que notre cadre politique et réglementaire réponde à la situation.

Par Joseph E. Stiglitz
Lauréat du prix Nobel d'économie, professeur à l'université de Columbia et ancien économiste en chef de la Banque mondiale


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