Une lecture de Casablanca de 1907 à 1956


Libé
Vendredi 13 Mai 2022

Avec son essai : Casablanca de 1907 à 1956, Ahmed Chitachni effeuille notre histoire au grand ravissement de notre curiosité qui se nourrit de faits, voire de certitudes émises par de savantes plumes.

D’André Adam avec son « Anfa était, plus qu’une bourgade semi-rurale, une vraie ville, une capitale provinciale »à Jacques Berque qui la qualifiait de ville venue d’ailleurs, en passant par les écrits de la Résidence, l’auteur rend justice à Dar el Baida et s’érige en avocat d’une ville qui « avait bel et bien des structures et des institutions administratives, judiciaires, fiscales et religieuses ».  Une réalité que l’auteur puise chez Abdelhadi Tazi et ses sources diffuses (al masadir ad dafina).A cette fin, l’auteur convoque l’Histoire du Maroc et relate d’abord une genèse contrariée, ensuite, l’accent gaullien à l’appui, les tumultes d’une ville brisée, outragée, martyrisée.

On savait le Maroc convoité par des puissances étrangères, Angleterre, Espagne, France, Allemagne, avec l’Essai de Ahmed Chitachni, on se convainc de la préméditation de la France à dessein de mettre ses voisins devant le fait accompli. L’appétit du capital privé, la presse et leurs relais politiques conditionnent l’opinion interne, le premier en miroitant les énormes potentialités que recèle l’empire chérifien, les seconds dépeignant un Maroc arriéré et peuplé de barbares.

Pourtant et à titre d’exemple, sa Dar Beida, supposée moins ancienne que ses villes impériales «abritait 1000 étrangers… quatre consulats et 9 agences consulaires », c’est dire si le prétexte de pénétration pacifique claironné par le parti colonial est infondé. Une Mission civilisatrice, l’intention est tellement bonne que même les esprits les plus éclairés finissent par y succomber. 

En vérité, ce désir de coloniser a animé l’Europe durant tout le dix-neuvième siècle, les nombreux accords revendiqués ou secrets l’attestent. Ce désir pervers interroge toute intelligence sur le paradoxe de ces pays, berceaux des Lumières ou des Droits de l’Homme universels mais belliqueux et tentés d’asservir autrui. Décidés, ils l’étaient, avec ou sans prétexte (avec ou sans l’assassinat du Docteur Mauchamp).

L’endettement du pays consécutif aux dérives financières du Makhzen fragilise le pays, devenu désormais une proie à portée de bottes. En quête de ressources, le makhzen accentue la pression fiscale et met le feu aux poudres, précisément à la Chaouia, où d’aucuns, en réaction, appellent au Jihad alors que la population est dénuée de moyens. Autant dire que le pays prête le flanc aux bottes qui trépignent d’impatience, le bilan de la supposée Pacificationde cette région se chiffre, selon Daniel Rivet, à « une centaine de milliers de morts ».

L’Essai fourmille d’informations qui démentent les idées reçues. Dar el Beida avait des structures organisatrices coiffant sa vie sociale et économique, son port connaissait une réelle vitalité illustrée par de nombreuses exportations, son espace jouissait d’une liberté de culte et d’une sécurité.   C’était même un Eldorado vers lequel afflue une population composite mêlant les aventuriers aux ambitieux et autres victimes de la sécheresse. L’auteur rappelle les étapes de sa croissance, si soutenue que très vite elle déborde da sa médina pour essaimer alentours, immeubles ou bidonvilles poussant comme des champignons. La démesure de son urbanisme a pour source les intérêts des lobbys, la spéculation et le favoritisme d’une immigration européenne pressée de faire racine Ici et Maintenant. 

Dans ce registre, l’auteur déploie une pléthore d’informations expliquant l’expansion de la ville, une véritable bible pour tout chercheur de repères. De Prost à Ecochard en passant par Laprade et autres décideurs de la Résidence avec leurs plans d’aménagement jamais exempts de sombres intentions mercantiles ou raciales, comme franciser le pays (selon les propres mots du Résident général Théodore Steeg qui promet des terres à bas prix  confisquées aux tribus) ou rationner le crédit pour les investisseurs autochtone (de 1946 à 1950, seuls quatre crédits ont été octroyés à des sociétés marocaines ) ou priver la nationaux d’ une réelle participation à la chambre de commerce de 1917.

 Au fil des pages, on vérifie la grande attractivité de Casablanca vers laquelle se rue une population diverse mais aux motivations presque semblables : la quête d’un bien-être via le travail ou des raccourcis plus ou moins immoraux mêlant la spéculation, la corruption et autres soudains accidents d’enrichissement. Ecochard, ne qualifiait-il pas Casablanca de « PMU où l’on joue et gagne sur les terrains. Ne perdra que celui qui l’achètera pour construire ». Toujours dans le même chapitre, les mots du journaliste Michel de Varde restent d’actualité : « …  Toute une mafia de fonctionnaires qui aspirent à une fortune rapide… C’est toujours la même entreprise qui pave et qui dépave les rues de Casablanca, c’est toujours le même fonctionnaire qui met en adjudication le pavage et le dépavage. »

Le livre atteste d’un précieux travail de recherche mené par un militant désireux de blanchir une ville des griefs dont on l’accable. Que Ahmed Chitachni sache que Casablanca nous fascine, à l’image d’une femme, jeune, empotée et dont les excès ne font qu’attiser notre curiosité.
 
Par Habib Mazini


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