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Un hommage cordial à la littérature amazighe




Mohamed El Manouar fait partie des intellectuels qui ont œuvré pour mettre la culture amazighe sur le devant de la scène marocaine. «Tahmiddoucht, un regard qui traverse le temps» (2008), publié à compte d’auteur, raconte le destin d’une de ces femmes berbères vivant dans le Haut-Atlas marocain. A travers ses paroles, l’auteur interroge notre monde contemporain et amène à penser les rapports entre le réel et la littérature.
J’ai rencontré Mohamed El Manouar pour la première fois le jour de mon anniversaire, à l’occasion d’un colloque organisé à Rabat. C’est une doctorante travaillant sur la littérature amazighe qui me l’avait présenté. Il ne me connaissait pas mais m’avait offert quelques-uns de ses livres. En apprenant récemment son décès, j’ai été très attristé, même si je ne le connaissais pas vraiment. Il est d’étranges moments où l’on se sent proche des inconnus, de ceux qui ont brièvement traversé votre vie et dont il faut laisser quelque chose aux générations futures. Suite à tout un tas de déconvenues, je m’étais promis d’arrêter les chroniques et d’être moins présent dans la vie culturelle au Maroc. Mais en terminant l’ouvrage, je me suis dit qu’il fallait rédiger quelque chose à son sujet. L’un des apports majeurs de ce roman, car c’est bien de littérature qu’il s’agit, se trouve dans les connexions établies entre le réel et la fiction, entre les bandes vidéos d’une soixantaine d’heures filmées dans le grand Atlas et la parole de l’écrivain restituant les émotions de tous ces personnages réels. La littérature ne se limite pas à raconter des histoires inventées ou véhiculer des clichés orientalistes. Elle peut également utiliser la réalité sociale, au sens sociologique du terme, au sein d’un parti pris d’écriture artistique. Au départ, l’objectif de Mohamed El Manouar était de traduire de l’amazigh vers le français les paroles de Tahmiddoucht et de ses proches. Au final, cela donne, pour reprendre ses propres mots, «une sorte de roman» sur le «non-dit plus substantiel, imaginé et métaphorique de la condition amazighe, humaine et universelle, dans certains aspects de sa culture et de sa vision du monde ». Ecrire sociologiquement de la littérature pour ne pas oublier, pour que les choses de la vie n’aient pas une seconde mort.
Tahmiddoucht est née au début du siècle à Tillguit n’AytWaâlf, dans les montagnes du Derf. Mohamed El Manouar rend compte de sa vie, des témoignages qui sont les siens à l’époque du Protectorat, de l’Indépendance. Elle parle de la dureté de la vie à la montagne mais aussi de son authenticité : «La vie dans la montagne est rude et nous force à apprendre les choses de la vie. La vie du réel, de l’authentique… loin, très loin des simulacres stressants, semble-t-il, des villes et des citadins sans âme. C’est pourquoi on vit longtemps dans ces aires. On est comme oubliés et laissés pour compte». Au moment où Tahmiddoucht parle, elle est peut-être centenaire. Elle rend compte de la culture orale, des poètes de la montagne. On pense à ces textes littéraires depuis Souad Bahéchar à Moha Souage rappelant la beauté de l’oralité des univers ruraux. La littérature amazighe, incarnée par des noms tels que Lhoussain Azergui («Le pain des corbeaux», éditions Casa Express) ou le poète M’hamed Alilouch (Aneska, éditions Marsam) gagnerait à être découverte aujourd’hui. Les militants écologistes trouveraient de beaux plaidoyers pour la nature dans le roman de Mohamed El Manouar, où les modes de production communautaires basés sur le partage au sein de la tribu sont préférés à «l’obscénité de l’argent » synonyme de «vide du cœur». Durant son enfance, Tahmiddoucht ne se souciait de rien. Elle vivait dans la pauvreté mais les gens disposaient encore d’un minimum vital, offert parfois par les familles riches. Aujourd’hui, et Mohamed El Manouar rend bien compte de cela en restituant la parole des proches de Tahmiddoucht, les hommes vont mendier en ville et n’attendent plus rien de la vie des montagnes. Pour reprendre l’expression de Bourdieu et Sayad dans «Le déracinement», parlant des paysans kabyles d’Algérie, les gens des montagnes amazighes se sont «dépaysanés». Les modes de production capitalistes ne se sont guère montrés en adéquation avec la vie des ruraux ; et c’est aussi à ce niveau que se trouvent les violences coloniales. Tahmiddoucht raconte de quelle façon, durant son enfance, les routes étaient construites par les chèvres, cherchant en groupe à trouver leur chemin entre différents points de ralliements nutritionnels.
Les paroles de Tahmiddoucht rappellent la fragilité des existences : « On oublie souvent que nous sommes condamnés à subir l’illusoire et l’éphémère. On s’égare de plus en plus de notre condition humaine faite d’humilité et de vulnérabilité devant toute épreuve. Tout appartient à Dieu. Rien que Lui ne substituera». En terminant le roman de Mohamed El Manouar, nous avons pensé à une interview d’Edouard Louis racontant avoir ressenti durant son enfance un fort sentiment d’injustice en regardant une interview de Le Clezio et en se disant : «Pourquoi il ne parle pas de nous». Aujourd’hui, depuis Souad Mekkaoui à Mamoun Lahbabi et Ahmed Boukous, certains écrivains rompent avec la fiction pour verser dans le roman social et parler des vaincus dans un exercice de style littéraire rendant compte d’injustices qu’il ne s’agit d’ailleurs pas forcément de dénoncer. Edouard Louis se demande aujourd’hui à juste titre de quelle façon il est possible d’utiliser «les outils de la littérature» pour écrire sur «la réalité sociale», les «expériences vécues». La force et la beauté du roman de Mohamed El Manouar résident dans le fait d’avoir intégré le social dans le littéraire et de rendre compte de ces vies invisibles sans verser ni dans le misérabilisme ni dans la dénonciation militante. Merci

* Cercle de littérature contemporaine

Par Jean Zaganiaris *
Vendredi 12 Octobre 2018

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